• Antoine Lavastre

Caravage 1492 et 1495 : un artiste qui cherche à s'affirmer

Dans le deuxième épisode de cette série consacrée au Caravage, nous nous intéressons aux œuvres réalisées entre 1492 et 1495. Cette période marque véritablement l'affirmation de l’art du peintre lombard.


Les œuvres peintes par Caravage durant cette période sont toutes destinées à des collections privées. Celles-ci prennent alors leur essor en réaction, sans doute, à la culture éclairée des commanditaires ainsi qu'à la multiplication des peintres, notamment à Rome. La naissance de ce phénomène peut aussi trouver ses origines dans un développement analogue et simultané au nord de l’Europe qui est, lui, lié à une diminution drastique des commandes religieuses et à l’essor de la classe bourgeoise. Caravage adapte donc sa peinture à cette nouvelle façon de consommer l’art. Il se sert de ses œuvres afin d’affirmer le statut de l’artiste tout en cherchant à satisfaire les goûts des potentiels acheteurs. C’est donc un art ambivalent mais parfaitement maîtrisé que l'artiste produit.


Caravage, Jeune homme mordu par un lézard, British Museum, Londres, vers 1594

Celui-ci reste quelques années encore dans l’atelier du cavalier d’Arpin, où il continue à peindre des œuvres de petits formats à sujet profane mélangeant les genres. C’est ainsi qu’en 1594, il donne naissance à l’un de ses chefs-d’œuvre à l’iconographie polysémique, le Jeune homme mordu par un lézard. Cette œuvre existe en deux exemplaires autographes ; l’un est conservé à la National Gallery de Londres, l’autre à la fondation Longhi de Florence. Dans cette œuvre, comme dans le Garçon pelant un fruit, Caravage peint un jeune homme sur un fond indéterminé présenté à mi-corps derrière une nature morte. L’artiste innove dans la temporalité de l’œuvre. Là où la théorie albertienne de la fenêtre ouverte sur l’histoire en mouvement dominait l’art depuis plus d’un siècle, il oppose le sens de l’instantanéité. En effet, il peint ici l’instant même où le garçon ressent la douleur de la morsure qu’un lézard, brillamment executé, vient de lui infliger. Un cri, thème récurrent dans l’art du peintre, semble poindre de la bouche du blessé.


Anguissola, Asdrubale mordue par un crabe, vers 1554

Ce thème iconographique de la morsure n’est pas nouveau puisqu’on le retrouve dans un célèbre dessin d’Anguissola, où l'artiste représente sa sœur se faisant pincer par un crabe. Cependant, à ce thème innocent, Caravage adjoint des messages multiples. Il fait ainsi poser son modèle l’épaule largement dénudée, une fleur au-dessus de l’oreille, écho d'une attitude courtisane. L’œuvre peut ainsi être lue dans une optique d’avertissement envers la luxure. Cependant la lecture ne s’arrête pas là. Nous devons à Michael Fried la théorie où l’art du Caravage mettrait en jeu une relation constante entre le peintre et son œuvre. Il faudrait ainsi lire le tableau comme un autoportrait déguisé de l’artiste, en train de peindre, la main droite pincée devant celle tenant le pinceau.


Autoportrait au miroir, vers 1525, Pontormo, British Museum







Il semble possible de rapprocher l'oeuvre d’un dessin de Pontormo, conservé au British Museum, montrant l’artiste simplement vêtu en train de peindre de la main gauche et de pointer son reflet, donc le spectateur, de l’autre main.











Si l'on suit cette théorie, la réaction du jeune homme de Caravage peut être lue comme le moment où l’artiste découvre l’œuvre peinte et sort donc de l’immersion dans laquelle il était plongé lors de sa réalisation. La réalité vient ainsi, littéralement, le piquer.


Caravage, La Diseuse de Bonne aventure, musée du Louvre, 1594

L'artiste ne peint pas que des personnages seuls et des autoportraits durant cette période. Il réalise également des scènes de genre plus ambitieuses. Parmi celles-ci, deux exemples viennent à l’esprit. Le premier est conservé au Louvre et se nomme La diseuse de bonne aventure. Cette œuvre, qui peut être datée de 1594, présente dans un format rectangulaire étiré en largeur cher à Caravage, deux personnages. A gauche se trouve une jeune femme, une gitane comme il y en avait alors des milliers à Rome, et à droite est visible un jeune homme dont la tenue essaie de faire de lui un noble, même si on peut reconnaître aisément un modèle régulier de l'artiste. Le tableau présente une scène sans doute assez courante, qui faisait le bonheur du théâtre populaire italien, à savoir le vol d’un innocent romain par une « diseuse de bonne aventure ». En effet, le jeune homme est totalement absorbé (selon la typologie inventée par l'artiste) par le regard et les mots de la belle demoiselle et ne se rend pas compte qu’elle est en train de lui dérober son anneau. Cette toile dévoile un fort accent moralisant, invitant à se méfier des inconnus. Caravage s’inscrit ainsi parfaitement dans le développement de la scène de genre. Celle-ci se caractérisait justement par la volonté de ne pas donner un sens univoque aux œuvres mais de leur adjoindre un aspect soit religieux soit moralisant. Cela se retrouve par exemple dans le Mangeur de poids d’Annibale Carrache. Cette oeuvre se détache de l’art du Caravage dans le sens où la composition est pure création sans volonté de réalisme, comme le montre la position du verre de vin sur la table, inaccessible pour le mangeur.

Annibale Carrache, Le mangeur de pois, vers 1585, Palazzo Colonna

L’autre exemple de scène de genre réalisée par Caravage à cette période est un peu plus tardif. Il peut être daté vers 1595. Il s’agit des Tricheurs, dont la version autographe a été identifiée au Kimbell Museum of Art de Fort Worth. Ce tableau présente autour d’une table, motif récurrent chez Caravage, trois personnages. Deux jouent aux cartes et l’un observe. Deux personnages trichent et le dernier est floué. Le clair-obscur est assez lumineux, l’espace indéterminé, les personnages sont absorbés dans leurs actions et les détails affichent un grand sens du réalisme. Avec cette œuvre, le peintre innove encore puisqu’il essaie d’impliquer le spectateur directement dans la scène. Cela marche par différents artifices. On note tout d'abord l’effet de saillie, que l’on retrouve avec le plateau représenté au premier plan à gauche de la table. Apparaît l’impression d'absence d’espace réel et d’espace peint, nous sommes presque invités à jouer aux cartes. Ensuite, Caravage donne à voir le dispositif de la tricherie. Le spectateur peut ainsi tout de suite évaluer la moralité des personnages. L’aspect moralisateur du tableau, son but même, est ainsi amélioré de manière forte et subtile.

Les tricheurs, Caravage, 1595, Kimbell Museum of Art, Fort Worth

Entre 1492 et 1495, le peintre lombard réussit donc à affirmer son art. En peignant des œuvres qu’il destine à la vente, il parvient à renouveler des genres complets. Cependant, l'artiste ne peint pour le moment que des scènes profanes et ce dans un contexte économique encore compliqué. Nous verrons que cela va changer entre 1495 et 1499.


Antoine Lavastre

 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871