Champollion, la voie des hiéroglyphes, au Louvre-Lens


Par Aurélien Delahaie



Les célébrations du bicentenaire du déchiffrement des hiéroglyphes et des cent quatre-vingt-dix ans de la mort de Jean-François Champollion, son découvreur, sonnent comme l’un des temps forts de l’année culturelle. À ce titre, le monde des musées s’est largement mobilisé afin de proposer diverses expositions autour de la personnalité du scientifique natif de Figeac. Le public avait ainsi pu découvrir les expositions proposées par la Bibliothèque nationale de France et le Collège de France. Au risque de succomber au « syndrome Napoléon », qui avait vu la multiplication des expositions sur l’empereur des Français pour le bicentenaire de sa mort en 2021, le Louvre-Lens s’est à son tour intéressé à la vie et l’œuvre du célèbre égyptologue sous le commissariat de Vincent Rondot, conservateur du département des Antiquités égyptiennes du musée du Louvre.


Léon Cogniet (1794-1880), Portrait de Jean-François Champollion, égyptologue, 1834, huile sur toile, musée du Louvre


Après ces quelques considérations générales, tâchons de nous recentrer sur le sujet qui nous intéresse et jugeons plutôt le travail accompli. Nos lecteurs, qui auront l’occasion de se déplacer dans les Hauts-de-France afin d’apprécier le corpus d’œuvres choisies, distingueront nettement la division du discours, présenté en deux parties distinctes. La première concerne la jeunesse de Champollion, son goût pour les langues anciennes et sa formation ainsi que le contexte historique qui accompagne sa découverte. Notons à ce titre qu’il est tout à fait louable de ne pas avoir oublié le contexte global des découvertes du grand scientifique.


"Je connais le secret des hiéroglyphes", stèle de d'Irtyseniqer (détail), vers 2055-2005 avant Jésus-Christ, calcaire, provient probablement d'Abydos


L’attrait scientifique des Européens pour l’Égypte ancienne s’est en effet considérablement développé au XIXe siècle. Le propos rappelle ainsi cet élément essentiel, et bien trop souvent occulté dans les nombreux documentaires dont la télévision nous abonde régulièrement. Le Louvre-Lens, par un discours privilégiant la rigueur scientifique à l’anecdote historique contribue, et c’est heureux, à réinscrire la traduction des hiéroglyphes dans un contexte d’égyptomanie gagnant alors l’Europe de manière significative depuis la campagne d’Égypte du général Bonaparte en 1798. Autre point appréciable de cette première partie : la réhabilitation de la figure de Jacques-Joseph Champollion, le frère aîné, qui comprit très vite le talent de Jean-François pour les langues anciennes et qui fut pour lui une sorte de mentor. Sans Jacques-Joseph, il eut été probable que la découverte des hiéroglyphes aurait été à mettre au compte du Britannique Thomas Young, lui aussi très proche de la solution dans les années 1820.


Reconstitution de l'iconographie d'une médaille du XIXe siècle, mettant en scène la Vénus de Milo et plusieurs chefs-d'œuvre de l'art de l'Egypte ancienne


La seconde partie, quant à elle, se concentre plus particulièrement sur les activités d’égyptologue de Champollion. Un espace est bien entendu consacré à la découverte du système de traduction des hiéroglyphes à partir d’une copie de la pierre de Rosette, mais c’est également l’ensemble des travaux et des visites qu’il mena lors de son voyage en Egypte en 1828 qui sont abordés. Les dernières salles enchaînent également sur la manière dont la traduction des hiéroglyphes et l’intérêt pour le patrimoine antique de l’Égypte va durablement bouleverser la vision des Européens sur ce pays. C’est en effet à partir de 1827 qu’ouvre le musée égyptien du Louvre dont Champollion prend la tête sur ordonnance de Charles X. Au-delà de ce musée, c’est une grande diversité de collections d’antiquités égyptiennes qui se constitue à travers l’Europe, faisant de l’art égyptien un nouveau canon classique aux côtés des arts romains et grecs.


L’exposition s’achève sur l’entrée dans la postérité de Champollion, homme de science, considéré par nombre de ses contemporains comme celui qui rendit ses lettres de noblesses à l’Égypte antique. Il inspire ainsi un immense projet de sculpture au célèbre Bartholdi, le concepteur de la Statue de la Liberté, le représentant en penseur, le pied posé sur une tête de statue. Un portrait grandiloquent, à la limite de l’allégorie qui n’est pas sans refléter dans l’attitude donnée à Champollion une certaine volonté de domination de la science, certes, mais également de la civilisation européenne sur le monde. Un point de vue très propre à son époque qu’il convenait aussi de présenter pour bien saisir l’état d’esprit dans lequel les Européens du temps se plaçaient.


Ci-dessus : Auguste Bartholdi (1834-1904), Jean-François Champollion, 1867, plâtre, musée de Grenoble


Notons pour terminer la muséographie plutôt réussie et agréable à l’œil, pleine de couleurs vives, sans toutefois verser dans une effusion criarde sur les murs des salles. Il est notamment assez peu commun d’exposer une partie des œuvres d’une exposition sur un fond violet et c’est pourtant ce qu’a choisi avec justesse le Louvre-Lens, les collections n’en ressortant que mieux exposées dans une délicate ambiance claire-obscure.


En annexe, signalons la proposition faite par le musée d’une activité en réalité virtuelle tout à fait convaincante. Elle permet de découvrir le temple d’Abou Simbel, encore à demi ensablé, tel que l’avait découvert Champollion en 1828, le tout en images de synthèse reproduites à partir de gravures du XIXe siècle. L’expérience, très immersive, s’accompagne de lectures de passages de la correspondance de Champollion lors de son voyage. L’activité, gratuite, reste un supplément à la visite, qui demandera de penser à réserver sur place un créneau horaire pour les après-midi d'ouverture de l'atelier, avant de pouvoir en profiter. Le visiteur jugera de l’utilité ou non de ce divertissement offert par les technologies numériques, selon son envie et son humeur.



Quoiqu’il en soit, l’exposition Champollion reste d’une bonne qualité par les œuvres présentées et par son esthétique générale. Le contenu n’est ni trop scientifique, ni trop simple mais aurait peut-être tendance à s’attarder un peu dans la première partie sur des considérations contextuelles parfois trop générales. Nous l’avons signalé par ailleurs, c’est un vrai risque de d’avoir voulu réaliser une énième exposition sur Champollion en cette année de bicentenaire, mais c’est cependant la seule présentée dans une grande institution muséale en dehors de Paris ; elle a donc ce mérite de ne pas avoir oublié que la France n’est pas que sa capitale. Le sujet quant à lui, l’Égypte antique, reste par ailleurs très populaire auprès du public, ce qui ne nous fait aucunement douter du succès de cette exposition.


 

L'exposition Champollion, la voie des hiéroglyphes au Louvre-Lens est à découvrir jusqu'au 16 janvier 2023. Plus d'informations en cliquant ici


Le catalogue de l'exposition, publié aux éditions El Viso et Louvre-Lens, est également disponible à la boutique du musée, en librairie et sur internet