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Deux expositions à voir à Francfort : Guido Reni et Carl Theodor Reiffenstein


Située à 3h30 de Paris en TGV, et à 2h de Strasbourg, Francfort-sur-le-Main est loin d’être inaccessible depuis la France. La capitale européenne de la finance, surnommée « Mainhattan » en référence à ses nombreux buildings, est également l’une des plus riches cités culturelles du continent. Elle accueille ainsi plus d’une vingtaine de musées présentant une offre permanente exceptionnelle et sans cesse renouvelée par des expositions de grand intérêt. En ce début d’année 2023, deux ont particulièrement attiré notre attention : Guido Reni, The Divine au Städel Museum et Alles verschwindet ! Carl Theodor Reiffenstein (1820-1893) Bildchronist des alten Frankfurt au musée historique de Francfort.


Guido Reni


© Antoine Lavastre

Guido Reni, Joseph et la femme de Putiphar, vers 1630, Londres, National Gallery. Détail. © Antoine Lavastre

La première est une exposition à visée internationale, attendue depuis des années par les amateurs. Guido Reni, peintre bolonais majeur de la première moitié du XVIIe siècle, était, en effet, dans l’attente d’une grande synthèse muséale depuis plus de 30 ans ; les dernières expositions d’importance consacrées à l’artiste remontant à 1988 et 1989 (à Bologne et Francfort déjà). De plus, l’attente s’est trouvée renforcée en 2022 par l’exposition de la galerie Borghèse, Guido Reni à Rome, le sacré et la nature, ouvrant l’appétit des amateurs en se concentrant sur le séjour romain de l’artiste. L’exposition de Francfort avait donc un triple défi à relever. Tout d’abord parvenir à faire le point sur l’état actuel de la recherche sur l’artiste. Ensuite réunir le maximum d’œuvres pertinentes afin de créer un parcours cohérent. Enfin, et surtout, ne pas décevoir. Disons-le tout de suite, les défis ont été relevés avec brio. Guido Reni : The devine est un modèle du genre de l’exposition monographique.

Guido Reni, Etude pour le buste d'Apollon pour le Char de l'Aurore, 1612-1614, collection royale d'Angleterre. © Antoine Lavastre

Le parcours est d’abord conséquent, et c’est ce que l'on attend d’une exposition souhaitant faire se déplacer les foules à l’échelle européenne. Le catalogue recense ainsi plus de 160 numéros, dont plus d’une cinquantaine de peintures de l’artiste. À celles-ci, il faut ajouter de très nombreux dessins du maître, des œuvres de ses contemporains et inspirateurs (Bernin, Praxitèle, Raphaël, le Cavalier d’Arpin, le Dominiquin, etc.) et quelques ouvrages anciens. La sélection couvre la totalité de la carrière de l’artiste, de sa formation auprès du peintre d’inspiration maniériste Denis Calvaert, puis auprès des Carrache, à sa mort, par la présentation de ses œuvres inachevées. Aucune étape n’est oubliée et tout, ou presque, est évoqué. Même les œuvres majeures inamovibles tel Le Char de L’Aurore, fresque décorant le plafond du casino Rospigliosi-Pallavicini à Rome, présentée par le prisme d’une impression grand format (donc bien visible de tous) et de dessins préparatoires en nombre limité mais parfaitement sélectionnés (deux compositions d’ensemble montrant l’évolution de la composition et un dessin de détail pour expliciter le travail sur le modelage des corps). Les œuvres disparues sont également mentionnées, à l’image du Bacchus et Ariane commandé en 1637 par Henriette-Marie d’Angleterre, épouse de Charles 1er, et évoqué par une gravure et des dessins préparatoires. On pourra néanmoins regretter quelques absences d’œuvres majeures tel Le Massacre des Innocents (v. 1611, Pinacothèque de Bologne) ou encore les quatre tableaux du Louvre consacrés au cycle d’Hercule. Cela dit, il n’est pas possible de tout montrer et ces absences ne remettent en rien en cause la cohérence monographique du propos.


Guido Reni, Immaculée Conception, 1627, New York, Metropolitan Museum of Art. © Antoine Lavastre

Les salles sont organisées selon un plan chronologico-thématique. La visite débute par une salle introductive, comme une mise en bouche, qui retrace l’entièreté de la carrière de l’artiste grâce au traitement d’un thème l’ayant intéressé de sa prime jeunesse à ses dernières années : la représentation de la Vierge, de son Immaculée Conception à son Assomption. En une salle, le visiteur sait ainsi à quoi s’attendre pour le reste de l’exposition et est tout de suite subjugué. Dans la même salle, toujours à l’image d’une belle introduction, le visiteur fait connaissance avec l’artiste par un portrait, une feuille très émouvante où le Guide s’entraîne à signer par la répétition de la phrase « Io Guido Reni Bologna », et par ce qui sert de sources primaires aux historiens : les biographies de Malvasia et de Baglione, tous deux contemporains de l’artiste.


Guido Reni, L'Assomption de la Vierge avec quatre saints, vers 1596-97, The Klesch Collection. © Antoine Lavastre

La salle suivante s’intéresse à la formation de Guido Reni. On y découvre, entre autres, son passage dans l’atelier de Denis Calvaert. Deux œuvres de ce dernier sont mises en confrontation directe avec une des premières réalisations de Guido Reni, L’Assomption de la Vierge avec quatre saints (1596-1597, The Klesch Collection). Par cet accrochage, le visiteur saisit immédiatement l’influence du maître sur l’élève. On retrouve ainsi les mêmes personnages dépourvus de monumentalité et le goût pour l’élégance des attitudes.







En 1601, l’artiste prend la route de Rome pour lancer véritablement sa carrière. Là, l’art du Caravage le frappe au cœur. Sa manière se métamorphose alors, il y fait entrer le clair-obscur et sa dramatisation. Par cela, il s’éloigne de ce qu’il a appris auprès des Carrache à Bologne. Il prend un nouveau chemin. Ce choix est merveilleusement illustré dans la troisième salle par, encore une fois, un accrochage brillant, du genre à ne nécessiter aucun cartel explicatif (pour des enjeux de médiations évidents, celui-ci est tout de même présent). Le commissaire, Bastian Eclercy, juxtapose deux œuvres. À gauche, un Christ à la colonne peint par le Dominiquin en 1603. À droite, une œuvre sur le même sujet peinte par Reni vers 1604. Il s’agit donc de deux œuvres réalisées de manière contemporaine, sur un même sujet, par deux artistes ayant partagé la même formation auprès des Carrache. Néanmoins, les œuvres, elles, ne partagent presque rien à part la monumentalité du corps. Le Christ du Dominiquin regarde le ciel, son corps parfaitement sculpté, la lumière claire qui l’éclaire et le soin accordé à la perspective, faisant écho à ce lien divin. Celui de Guido Reni, regarde à terre, ici-bas. Il souffre, le désespoir marque son visage, il est sa seule lumière dans l’obscurité qui l’entoure. Le Dominiquin suit l’art des Carrache, son Christ est un dieu. Reni adopte la manière du Caravage, son Christ devient humain. Une simple comparaison et tout devient clair.


à gauche : Le Dominiquin, Christ à la colonne, 1603, Boston, collection privée.

à droite : Guido Reni, Christ à la colonne, vers 1604, Francfort-sur-le-Main, Städel Museum.


À Rome, Reni se fait rapidement remarquer et travaille pour de grands commanditaires, les Borghèse. Il devient ainsi l’un des peintres favoris du pape Paul V Borghèse (évoqué dans l’exposition par un buste du Bernin) et de son neveu Scipion. Pour ce dernier, il peint sa plus célèbre œuvre, Le char de l’Aurore, exécutée entre 1612 et 1613. Pour le pape, il décore la chapelle Pauline en l’église Santa Maria Maggiore de Rome. Toutes ces réalisations, des fresques, sont évoquées par de nombreux dessins préparatoires exposés dans la quatrième salle.


Guido Reni, L'Union du Dessin et de la Peinture, vers 1625, Paris, Musée du Louvre. © Antoine Lavastre

La cinquième salle expose les œuvres de l’artiste après son retour définitif à Bologne en 1614. Là, il pose sa manière en parvenant à marier une maîtrise parfaite du dessin, de la couleur et de la lumière. Le tableau du musée du Louvre, l’Union du Dessin et de la peinture, en est le manifeste. À cela s’ajoute la mise au point définitive d’une iconographie qui fera son succès : la représentation de la femme forte. Reni peint ainsi Lucrèce, Cléopâtre, Suzanne, des modèles de vertu, mais dans un traitement mâtiné d’érotisme. Les chaires se font jour, les poitrines se dévoilent. La grâce apparait. De la violence de ces scènes, souvent des suicides, Reni marque un détachement. Le sang ne coule jamais, ou par quelques gouttes seulement. En cela, le modèle du Caravage tend à s’éloigner. Il n’en conserve que la dramatisation coloriste marquée par le contraste entre le fond sombre des toiles et la lumière puissante éclairant les figures. Les visages se tournent désormais vers le ciel comme une supplique au divin. Cette expression devient ainsi la signature de Guido Reni, une typologie qu’il utilise dans la plupart de ses compositions. La sixième salle en cherche donc l’origine par l’étude comparative. Les sources sont multiples mais trois se dégagent particulièrement : Raphaël, Annibal Carrache et l’Antique. Par des moulages, le Laocoon et l’Alexandre mourant, deux statues alors particulièrement célèbres, sont évoqués. La comparaison avec les dessins de Guido Reni présentés à côté est sans équivoque sur l’inspiration du peintre.


à gauche : Guido Reni, Etude pour une tête de Christ, vers 1619, Paris, Musée du Louvre.

à droite : Alexandre mourant, moulage d'un original du IIe siècle siècle avant J.-C.


La septième salle sert ensuite d’entracte en interrompant le cours biographique de l’exposition. Elle présente le travail de Reni sur le corps humain par le biais d’immenses et magnifiques compositions. Atalante, Samson, Bacchus, Ariane, Apollon et les autres y présentent tous des corps parfaits. Les muscles sont traités avec élégance, ils sont saillants sans être trop apparents. Comme toujours, Guido Reni parvient à trouver le juste point d’équilibre, celui de la grâce.

Guido Reni, Vision de saint Andrea Corsini, 1629-1630, Florence, Galerie des Offices. © Antoine Lavastre

Sur cette base solide, Reni devient le peintre le plus en vue de Bologne et multiplie les commandes. Sa manière évolue alors encore vers un abandon du clair-obscur pour une peinture emplie complètement de lumière. L’idéalisme devient le maître mot. La huitième salle est consacrée à cette seconde manière. Ce qui intéresse désormais le peintre, c’est la couleur. Il en cherche toutes les nuances, les reflets, les effets. Ses peintures irradient. Avec cette nouvelle manière, Reni assoit définitivement son succès, le comblant ainsi de commandes pour ses vingt dernières années. Il obtient même une renommée internationale comme l’atteste la commande, déjà évoquée, du Bacchus et Ariane par la reine d’Angleterre.




Guido Reni, Vierge à l'Enfant avec saint Jean-Baptiste, vers 1640-1642, Florence, Fondation Roberto Longhi. Détail. © Antoine Lavastre

L’exposition s’achève ensuite par trois dernières salles. La première est consacrée au travail de graveur de Reni, un partie méconnue de son œuvre. On y découvre des planches aux traits très expressifs, dynamiques, et assez surprenantes car s’éloignant parfois nettement de la grâce qui caractérise ses peintures. La deuxième salle traite des dernières œuvres de l’artiste, celles laissées inachevées à sa mort. Comme pour la gravure, cette partie de l’art du Guide demeure quasiment inconnue du grand public. Ce sont cependant des œuvres merveilleuses avec une grande vivacité de pinceau, évoquant presque le pastel. L’exposition pose ainsi la question de l’aspect volontaire ou non du non finito de ces œuvres. La question demeure ouverte même si l’inachèvement par manque de temps semble être la principale hypothèse. Enfin, la dernière salle, la conclusion, se pose comme une mise en abyme. Elle revient, par des photos, sur les expositions passées consacrées à Guido Reni. Elle rappelle ainsi l’oubli qu’a connu cet artiste pendant de nombreuses décennies.


de gauche à droite :

Guido Reni, Lucrèce, vers 1625, collection privée.

Guido Reni, Lucrère, vers 1625, Potsdam, Neues Palais.

Guido Reni, Cléopâtre, vers 1625, Potsdam, Neues Palais.


Ce désintérêt est donc aujourd’hui corrigé et de manière idéale. Par un parcours sans faute, un accrochage parfait, et une sélection de grande qualité, Guido Reni, The Divine fait de nouveau résonner le nom du Guide à l’international. Espérons maintenant que sa grâce ne soit plus jamais oubliée.


Carl Theodor Reiffenstein


Avant de quitter Francfort, une autre exposition, d’échelle plus locale, mérite également le détour. Présentée jusqu’au 12 mars au musée historique de la ville de Francfort, Alles verschwindet ! Carl Theodor Reiffenstein (1820-1893) Bildchronist des alten Frankfurt est, en effet, un véritable triomphe muséographique. Elle réunit ainsi les mêmes ingrédients que l’exposition sur Guido Reni soit un propos clair, parfaitement organisé, servi par une sélection de grande qualité et un accrochage immédiatement parlant.


Carl Theodor Reiffenstein, Trierischer Hof, 1850, Musée historique de Francfort. © Antoine Lavastre

Saint Christophe, vers 1490, Musée Historique de Francfort. © Antoine Lavastre

On y découvre le travail d’un artiste aujourd’hui quasiment oublié, Carl Theodor Reiffenstein. Né à Francfort en 1820, il va, sa vie durant, s’intéresser à sa ville et à son histoire. Pour cela, il met en place un véritable travail documentaire en réalisant près de 2000 aquarelles ayant Francfort pour sujet. Fervent opposant à la modernisation, voyant comme les Romantiques dans le Moyen Âge le véritable âge d’or, il ne représente cependant que les bâtiments médiévaux dans ses dessins. Cet attachement le pousse même à s’engager pour le patrimoine à un moment où, en Allemagne, la notion de monuments historiques n’est pas encore adoptée par tous. Il s’oppose ainsi à la destruction des plus anciens bâtiments et des statues les ornant. Francfort lui doit ainsi notamment la sauvegarde d’une statue de saint Christophe, datée du XVe siècle, et présentée dans l’exposition. Dans ses œuvres, il pousse même le travail documentaire jusqu'à reconstituer des bâtiments disparus en se fondant sur des plans anciens et des tableaux des siècles le précédant.


Carl Theodor Reiffenstein, 1886, Musée Historique de Francfort © Antoine Lavastre

Loin de la simple étude, les aquarelles de Reiffenstein de véritables morceaux de poésie avec des cadrages évoquant la photographie et un intérêt porté à la lumière et à ses effets. De celles-ci, Reiffenstein tire parfois des tableaux dont certains sont présentés dans l’exposition, mais la plupart ont pour vocation l’élaboration de vastes cahiers remplis d’aquarelles, comme des souvenirs de ce qui commence à disparaître.


Carl Theodor Reiffenstein, Brume au château de Rödelheimer, 1869, collection privée. © Antoine Lavastre

Avec la destruction quasiment totale de la ville en 1944, ces œuvres nous font donc plonger dans un Francfort qui a été et qui n’est plus. Aux masures et aux colombages ont succédé les gratte-ciels et les hôtels, ancrant définitivement la ville dans la modernité galopante. Pour les amateurs des temps passés, et pour ceux qui aiment redécouvrir ce qui n’existe plus, l’exposition du musée historique est donc immanquable


 

Guido Reni : The Divine

Francfort-sur-le-Main, Städel Museum

23 novembre 2022 – 5 mars 2023


Alles verschwindet ! Carl Theodor Reiffenstein (1820-1893) Bildchronist des alten Frankfurt

Francfort-sur-le-Main, Musée Historique de la ville

12 novembre 2022 - 12 mars 2023


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