District 13 : l’art urbain est de retour à Drouot

Par Antoine Lavastre


Du 15 au 18 septembre 2022, le plus célèbre des hôtels des ventes parisiens accueille la quatrième édition de la foire internationale d’art urbain : District 13. Le monde des enchères se mélange ainsi à celui des galeries avec près de vingt-huit d’entre elles se retrouvant abritées dans les différentes salles de ventes. Un vaste panorama du monde de l’art urbain, des artistes reconnus à ceux méritant d’émerger, que Coupe-File Art a eu l’occasion de découvrir en avant-première.


Drouot ne serait pas Drouot sans les enchères, c’est pourquoi une vente est organisée de manière concomitante au salon (samedi 17 septembre à 15h). Organisée par Drouot Estimations, elle regroupe une trentaine de lots variés dont quelques-uns méritent véritablement le coup d’œil. Il est ainsi possible de citer l’immanquable moto de la marque Triumph décorée par l’artiste D*Face (qui réalise d’ailleurs l’affiche de la foire), exemplaire quasi-unique, estimée entre 25 000 et 30 000 € ou encore l’œuvre Miss Tic présidente de celle qui nous a malheureusement quittée très récemment ( est. 1 500/ 2 000 €). Enfin, la fenêtre peinte par l’espagnol Borondo est peut-être le lot le plus intéressant artistiquement de la vente. L’artiste y figure à la peinture acrylique noire un homme nu, de dos, dont le corps est à peine défini par de larges coups de pinceaux, voir directement à la main. En résulte une représentation énigmatique, très loin du tape-à-l’œil auquel l’art urbain peut parfois nous confronter, et en parfaite résonnance avec son support abîmé (est. 2 500/3 500 €).


Borondo, Sans titre, 2014, Paris, Drouot estimation, est. 2 500/3 500 €

Néanmoins, D13 est avant tout une foire où il est possible d’admirer des œuvres des stars de la discipline tels que C215, Obey (à de très nombreuses reprises, peut-être même trop), Invader, Haring, M. Chat etc. mais également des œuvres d’artistes moins connus dont la production est toutefois parfois tout aussi intéressante, voire même plus. Si tout ne mérite pas le détour, notamment à cause d’une certaine redondance du traitement pictural et des thèmes abordés, cet article est tout de même l’occasion de revenir sur trois véritables coups de cœur du rédacteur.


Max Zern (Stick Together Gallery)

Marx Zern au travail.

Quand il pénètre dans le stand de la galerie amstellodamoise Stick Together, le visiteur est confronté aux œuvres d’un seul artiste : Max Zern. Celles-ci frappent immédiatement par leur esthétique directement inspirée de l’imaginaire gangster américain des années 1940-1950, ici parfaitement maîtrisée. C’est cependant en se rapprochant de ces œuvres présentées dans un cadre lumineux que la magie opère pleinement. Il s’agit en fait non pas de peinture mais de ruban adhésif. En effet, Max Zern ne manie pas le pinceau mais le rouleau de Scotch et le cutter. Il déroule, colle, superpose pour créer les nuances de couleurs, puis découpe pour saisir les contours. Voir l’artiste au travail, comme cela a été notre cas, c’est découvrir une œuvre semblant sortir du néant tant l’absence de dessin préparatoire à même le verre lumineux est frappante.

Max Zern, Glass Flower, 2022.

Alberto Ruce (Art’Murs)


Né en 1988 en Sicile, Alberto Ruce travaille en France ainsi qu'à Marseille depuis déjà de nombreuses années, et son nom commence à être de plus en plus reconnu dans le milieu de l’art urbain européen tant sa maîtrise technique et son univers sont marquants. Le stand de l’association Art’Murs expose ainsi de nombreuses œuvres de sa main, permettant de découvrir les multiples facettes de son art. Dans sa production monumentale, évoquée par des tirages photographiques, l’artiste a à cœur de s’intégrer dans le paysage dans lequel il travaille, d'une part par un respect iconographique mettant en écho le territoire et son histoire, ensuite par une technique du ton sur ton qui n’impose pas l’œuvre au regard mais la dévoile à qui veut la voir. En résulte un art évanescent, comme une apparition, un fantôme dont l’empreinte se serait déposée sur les murs. Un même ressenti apparait sur les toiles présentées par l’artiste à D13. Issues de sa série Empatia (2020), elles ont la particularité d’apparaître complètement blanches quand, de près, on leur fait face. Quelques pas en arrière, une concentration du regard, et des contours, des ombres, des traits surgissent du blanc, jusqu’à former une figure, le plus souvent un visage. Réalisées à la bombe de peinture, ces toiles sont des chefs-d’œuvre aussi bien sur le plan technique que par l’émotion qu’elles dégagent. Immanquable.

Alberto Ruce, Empatia, 2020.

Yrak (Malagacha Gallery)


L’une des principales caractéristiques de l’art urbain est son rapport au figuratif. Là où l’art moderne et l’art contemporain accordent une place de choix à l’abstrait, les artistes ornant la rue s’attachent le plus souvent à représenter le visible, qu’il soit réel ou imaginaire. Les œuvres d’Yrak, artiste originaire de Mulhouse, détonnent ainsi dans l’accrochage de D13 par leurs compositions abstraites. L’artiste y manie avec virtuosité les couleurs pastel qu’il sépare par d’épaisses lignes noires conférant à ses œuvres un rapport direct avec l’art du vitrail ou de la mosaïque (la première formation de carreleur de l’artiste n’y est sans doute pas étranger). Si les compositions et les couleurs tendent à se répéter, chaque œuvre possède une harmonie unique, à la manière des œuvres de Kandinsky dont certains jets libres de traits en semblent tout droit inspirés. Sans aucune formation artistique comme il le rappelle régulièrement, l’artiste parvient ainsi tout de même à mélanger l’art urbain, par sa maîtrise très pop des formes, et quelque chose se rapportant plus à l’art académique, par son usage de la ligne et de l’harmonie colorée.

Yrak, Sans titre, 2022.

Pour les amoureux d’art urbain, District 13 est ainsi le rendez-vous de la rentrée. Pour les plus néophytes, c’est également l’occasion de découvrir tout un univers, où tout ne vaut certes pas le coup mais réservant cependant souvent de très belles découvertes, et de pourquoi pas se faire plaisir avec un grand nombre d’œuvres relativement accessibles financièrement (une centaine d’euros pour les sérigraphies signées et parfois réhaussées directement par les artistes sur les stands). De plus, de nombreuses réalisations live sont organisées tout au long de la foire, permettant ainsi de voir les artistes au travail. À découvrir donc.