• Nicolas Bousser

Du Vaucluse au Louvre : la Crucifixion de Vénasque

Mis à jour : mars 27


Triptyque dit de Vénasque, fin du XVe s / Photo : Atelier Tournillon - Restaurateur

Si le village de Vénasque dans le Vaucluse est célèbre pour son baptistère d’époque mérovingienne, il l’est aussi pour un triptyque peint de la fin du XVe siècle, aujourd'hui conservé au musée du Petit Palais d'Avignon. Deux œuvres sensiblement contemporaines de ce chef-d'œuvre sont toujours conservées dans l'église Notre-Dame du village. Intéressons-nous à l'une d'entre elles : une Crucifixion peinte, datée de 1498, panneau de l'Ecole d'Avignon qui fascina notamment le musée du Louvre lors de sa redécouverte au début des années 1930.


Crucifixion dite de Vénasque, 1498. Détails. Eglise Notre-Dame de Vénasque / ©NB

Le contexte de création de la Crucifixion "de Vénasque" reste aujourd'hui encore un mystère. Aucun document d'archive relatif à cette œuvre n'est à ce jour connu. Une tradition locale avance qu'elle fut commandée en 1498 par Elzéar de Thézan, coseigneur de Vénasque et seigneur de Castanet ayant épousé une certaine Siffrede. Trois artistes auraient alors collaboré à cette réalisation : un allemand, un français et un italien.

C'est ce même chevalier de Thézan qui commande, le 2 janvier 1498 à l'orfèvre Bonnet Bérard, une croix d'orfèvrerie présentant sur une face le Christ en croix ainsi que les quatre évangélistes et sur l'autre une Vierge à l'Enfant entourée des saints Siffrein, Antoine et Jean. Cet objet serait-il lié au panneau peint ? Ils sont aujourd'hui tous deux conservés dans une chapelle latérale de l'église de Vénasque.


Une seconde tradition, se fondant sur la présence d'un donateur chartreux présenté par saint Hugues, rapproche la Crucifixion du Prieuré Saint-Maurice sous Vénasque, alors rattaché à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon. Une fois encore, aucun document ne peut l'attester.


Crucifixion dite de Vénasque, 1498. Donateur chartreux présenté par saint Hugues. Notre-Dame de Vénasque / ©NB

D'un point de vue stylistique, la représentation torturée des deux larrons nous évoque le célèbre Calvaire de l'église Notre-Dame de Dijon, vaste peinture murale sans doute réalisée une trentaine voire une quarantaine d'années avant ce tableau (comparaison ci-dessous). Héritière par bien des aspects de l'art de Rogier van der Weyden, de Hugo van der Goes mais aussi de Dieric Bouts, une hypothèse énoncée par Charles Sterling avance qu'elle aurait été réalisée par Guillaume Spicre. En réalité, rien n'est moins sûr.

Le caractère très sculptural et l'élongation des corps, l'expression exacerbée de la douleur et un traitement assez proche du vêtement porté par les deux malheureux sont notables. Pour le reste, le tableau de Vénasque induit un dessin lourd, certaines formes étant presque cernées de noir. Les visages sont assez durs.



L’œuvre fut au XVIIe siècle décrochée et stockée sans trop de considération dans un coin de la tribune, car vue comme une vieillerie passée de mode. L’histoire de sa redécouverte est tout à fait exceptionnelle.


En 1933, le chanoine Joseph Sautel, promoteur des fouilles archéologiques de Vaison-la-Romaine, rend visite au curé de Vénasque. Apercevant le grand panneau dans la tribune, dans un état déplorable, il questionne ce dernier sur l’origine de cette mystérieuse réalisation. Le curé lui rétorque que c’est une vieille œuvre sans grande valeur. Mais le chanoine Sautel ne s’y trompe pas ; en fin connaisseur d’art et homme d’une certaine influence, il nettoie le tableau et l’envoie au Louvre. Les ateliers du musée parisien restaurent la couche picturale mais aussi le cadre. Les conservateurs du musée ne s’y trompent pas non plus, et le tableau occupe une place de choix dans l’exposition « La Passion du Christ dans l'art français », organisée au musée des Monuments français en 1934.


Seulement voilà : à la fin de l'exposition, le musée du Louvre « oublie » de rendre l’œuvre.


La Passion du Christ dans l'art français, catalogue de l'exposition présentée au musée de sculpture comparée du Trocadéro du 27 avril au 16 octobre 1934

Des habitants de Vénasque mais aussi de tout le département se réunissent et envoient de multiples demandes de restitution sans succès. Ils présentent alors, quelques temps avant les élections législatives de 1936, une pétition au député-maire d'Avignon, Edouard Daladier. À la suite de cet épisode, 48 heures après seulement vous diront certains, la direction du Louvre reçoit une lettre du ministre des Beaux-Arts, la sommant de rendre le tableau. Elle s'exécute.


Crucifixion dite de Vénasque, 1498. Détail. Eglise Notre-Dame de Vénasque / ©NB

Quel tableau fascinant que cette Crucifixion. Rendu par les autorités, il ne quitta plus le Comtat Venaissin et s'apprécie toujours dans l'église Notre-Dame de Vénasque.

La main à l'origine de cette réalisation d'importance de l'Ecole d'Avignon n'est à ce jour identifiée par aucun document ou rapprochement stylistique. La composition générale et le mode de représentation des deux larrons peuvent-ils suggérer un peintre d'origine nordique ? Un peintre passé par la Bourgogne ? Cette question mérite d'être étudiée.


Nicolas Bousser


- Les photographies de cet article, sauf mention contraire, ont été prises par et appartiennent à l'auteur -


Quelques références bibliographiques


- Bottineau-Fuchs Y. Peindre en France au XVe siècle, Arles, Actes Sud, 2006

- Elsig F. (sous la direction de). Peindre à Avignon aux XVe et XVIe siècles, Milan, Silvana Editoriale, 2019.

- Elsig F. La Peinture en France au XVe siècle, Milan, 5 Continents, 2004.

- Laclotte M. et Thiébaut D. L'Ecole d'Avignon, Paris, ‎Editions Flammarion, 1983.

​- Ring G. La peinture française du quinzième siècle, Londres, 1949.

- Sterling C. La peinture française, les Primitifs, Paris, Editions Floury, 1938.

 
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