• Nicolas Bousser

Entretien avec Ludovic Laugier, conservateur au musée du Louvre

Mis à jour : janv. 30


Conservateur du patrimoine en charge de la sculpture grecque au musée du Louvre et professeur à l’Ecole du Louvre, Ludovic Laugier est l’un des plus grands spécialistes de la statuaire grecque. Il a notamment été l’un des trois commissaires avec Marianne Hamiaux et Jean-Luc Martinez de la restauration de la célèbre Victoire de Samothrace. Cette interview est l’occasion de revenir sur son parcours, de sa vie d’étudiant à ses projets actuels tout en passant par sa vision du métier de conservateur.


©NB

Antoine Lavastre et Nicolas Bousser : Pouvez-vous tout d’abord nous résumer rapidement votre parcours. Pourquoi avoir choisi de vous spécialiser dans l’art grec ?


Ludovic Laugier : Mon parcours est très classique. Après le lycée, où j’avais déjà découvert l’existence de l’Ecole du Louvre et mon intérêt pour l’histoire de l’art, on m'a demandé de faire une classe préparatoire pour faire mes gammes, apprendre à travailler… Je n’ai pas eu le droit de m’inscrire directement à l'Ecole.

Je n’ai pas regretté la prépa tout d’abord parce que ce n’était pas stressant, je ne voulais pas préparer l’ENS, et ensuite parce que cela m’a permis d’apprendre beaucoup de choses et d’arriver très à l’aise à l’Ecole du Louvre. J’y ai tout de suite choisi, sans hésitation, la spécialité "archéologie grecque", après avoir pu vérifier mon goût pour l’histoire grecque en classe préparatoire.

Cela ne m’a pas empêché de m’intéresser à autre chose : bizarrement, je me suis inscrit au cours d’art contemporain. J’ai fait ce choix pour me rapprocher du monde dans lequel je vivais. À trop plonger dans le passé, je me sentais parfois un peu hors-sol. L’art d’ici et maintenant me paraissait assez salvateur. J’ai malheureusement tout oublié de ce cours (rires.), mais cela m’aide encore dans mon travail car parmi mes collègues, je suis de ceux qui s’intéressent à faire dialoguer art ancien et art contemporain.


Je suis ensuite allé à l’université pour faire mon master 2. J’ai également fait un petit tour à Science Po puis j’ai dû faire mon service militaire que j'ai passé au musée de l’Armée. J’étais au département de l’artillerie et des emblèmes, l’un des moins beaux-arts de tous. J’y ai beaucoup appris sur le plan de la conservation et de la restauration, on nous demandait aussi de présenter les collections aux chefs d’états-majors et aux ministres des pays invités par la France. Cela m’a ainsi donné l’habitude de parler devant les œuvres et de s’adapter, de parler aussi bien du dôme des Invalides que des bouches à feu.

Puis, j’ai eu une chance folle. Lorsque j’ai fini mon service militaire, j’ai reçu un coup de téléphone du Louvre qui me proposait de participer à l’installation de la galerie de la Grèce préclassique. J’ai bien sûr dit oui à ce contrat de trois mois, qui fut par la suite renouvelé. Je travaillais pour Alain Pasquier, qui dirigeait le département puis avec Jean-Luc Martinez. Dans le même temps, je commençais ma thèse.


J’ai ensuite passé le concours d’ingénieur d’étude. Certains ingénieurs ne font que de la recherche, que de l’archéologie… Mais en fait, c’est le lieu qui fait le poste dans ce concours. Au Louvre, pour moi c’était très bien : j’ai pu travailler à l’étude des collections pendant dix ans tout en commençant dès 1997 à enseigner à l’Ecole du Louvre. J’y ai fait mon "cursus honorum" en commençant comme chargé de travaux dirigés devant les œuvres, puis chargé de travaux pratiques de spécialité, professeur de cours de synthèse, professeur de cours d’histoire générale de l’art, professeur de cours de technique et enfin professeur de cours organique. En archéologie grecque, ce cours est un peu le Graal. Alain Pasquier l’avait dirigé pendant trente ans. J’étais donc légèrement intimidé.


Par la suite, j'ai eu l’occasion d’évoluer dans ma carrière, grâce à une promotion interne du fait de mon ancienneté. Je suis ainsi passé devant une commission d’évaluation scientifique avec une vingtaine de conservateurs. C’est comme cela que je le suis devenu à mon tour. C’est donc un parcours assez particulier puisque je suis passé d’un concours à l’autre en menant toute ma carrière au Louvre. Cela fait maintenant plus de cinq ans que je suis conservateur en charge de la sculpture grecque au musée.



A.L. et N.B. : Question un peu plus technique, quelles sont les missions d’un conservateur, et plus particulièrement au musée du Louvre ?


L.L. : C’est vrai qu’au musée du Louvre, le métier n’est pas le même qu’ailleurs. Dans un musée de région, comme on dit, il peut n'y avoir qu’un conservateur pour tout le musée. Dans ce cas vous faites tout, y compris les ressources humaines. Au Louvre, nous avons des personnes qui s’occupent de toutes ces missions annexes tout en travaillant avec nous.

Néanmoins, peu importe le musée, notre mission principale est de conserver la collection qui nous a été confiée de manière à ce qu’on puisse la restituer à la fin de notre mandat dans le même état, et si possible en meilleur état, qu’au moment où elle nous a été confiée. Il faut donc faire de la conservation préventive, de la restauration, améliorer la présentation, etc… Mes cauchemars la nuit, c’est que le Louvre brûle et que je doive courir pour sortir les œuvres.

Il convient d'autre part d'étudier ces œuvres. Il faut sans arrêt remettre nos connaissances à jour. Dans ce domaine, au Louvre, nous travaillons avec les chargés d’étude qui font une veille documentaire. Il faut aussi participer à cette recherche en publiant, en participant à des colloques, en collaborant à des catalogues d’exposition… Il convient de publier pour un public savant mais également pour la médiation avec notamment l’écriture des cartels en collaboration avec le service qui lui est dédié. Les expositions temporaires sont aussi une manière de diffuser la connaissance. Il apparaît important de trouver un équilibre entre l’intérêt du public et l’intérêt de la recherche. Quand on fait une exposition on retrouve toutes ces missions : on restaure, on étudie, on fait des recherches, on fait de la médiation… C’est une jolie synthèse du métier de conservateur.


Il faut enfin essayer de faire du terrain. Personnellement, je préfère étudier le matériel plutôt que de fouiller au sens propre. À ce niveau, chaque conservateur est différent. Cela dépend de la discipline. On ne fait pas la même chose en antiquité grecque qu’en peinture mais c’est aussi une question de tempérament. Certains sont très chercheurs et n’écrivent que des articles fondamentaux. D'autres sont très médiateurs. Et il y en a qui font un peu des deux. C’est pareil pour l’aspect matériel du métier. Certains, comme moi, vont voir le restaurateur très régulièrement pendant son travail sur une œuvre alors que d’autres y vont une fois au début et une fois à la fin. Chaque conservateur organise différemment les multiples facettes du métier. Les choses peuvent changer au cours du temps d’ailleurs. Personnellement, j’étais fasciné par les restaurations, cependant, aujourd'hui je m'intéresse davantage aux publications de fond. En ce moment, je travaille sur mon catalogue raisonné.


Ludovic Laugier devant la Vénus Génitrix / ©NB

A.L. et N.B. : Quels sont vos projets ? Une exposition ? Des publications ?


L.L. : À court terme, publier le catalogue de la Sculpture Grecque, tome 3, l’époque impériale. C’est la période la plus délaissée du public mais il y a de nombreux chefs-d’œuvre.

Ensuite, je désire revenir sur certains points concernant la Victoire de Samothrace. Nous allons d’ailleurs publier avec des collègues américains un article-réponse faisant suite aux écrits récents d’un chercheur à l'opposé de ce que nous pensons.


Je suis également en négociation pour une exposition transversale qui se voudrait être une réflexion sur la manière de faire parler les œuvres grâce aux analyses scientifiques. Je suis allé voir beaucoup de mes collègues afin de présenter les collections du Louvre par ce spectre-là.



A.L. et N.B. : Une question destinée aux étudiants. Quels seraient vos conseils pour quelqu’un se destinant au métier de conservateur ?


L.L. : Travailler… C’est une plaisanterie. Bien sûr qu’il faut travailler, mais il faut arriver à garder une forme d’équilibre dans sa formation : d'abord avec un travail considérable d'acquisition de connaissances par la bibliographie, en essayant de revenir aux informations de première main. C’est comme cela qu’on se fait sa propre idée de la discipline, en lisant les textes les plus fondamentaux. C’est en faisant leur synthèse qu’on se fonde sa propre pensée. L’autre pôle de cet équilibre, c’est la fréquentation quasi hypnotique des œuvres. Même s’il y a différents types de conservateurs, l’habitude veut qu’on dise que quelqu’un du métier, c’est quelqu’un qui baigne au quotidien dans les œuvres.


©NB

A.L. et N.B. : La traditionnelle question Coupe-File. Quel est votre œuvre/artiste favori ?


L.L. : Mon œuvre favorite, ce n’est pas compliqué (montre un modèle réduit de la Victoire de Samothrace placé derrière lui). C’est une œuvre que j’aimais déjà beaucoup avant de travailler sur sa restauration. Même après avoir travaillé à plein temps sur cette œuvre pendant un an, je l’aime toujours autant.

Pour l’artiste, c’est plus difficile car je suis assez changeant sur ce sujet. Pendant longtemps par exemple, j’avais une passion pour Paolo Uccello mais récemment, après être allé à Venise, j’ai redécouvert Bellini et Tintoret. Bellini ne m’avait jamais tant fasciné mais il y a eu deux moments durant mon voyage où je suis resté interdit, fasciné, face à ses œuvres. La première fois à la galerie de l’Académie dans une salle récemment refaite et la seconde à San Zaccaria face à un retable de sa main. Pour Tintoret, je me suis rendu compte que je ne me souvenais pas aussi bien des ses œuvres que ce que je le pensais. J’ai été notamment surpris par la force de sa peinture à l’église de la Madonna dell'Orto alors que je connaissais très bien ce lieu.

Propos recueillis par Nicolas Bousser, Antoine Lavastre et Scribe Accroupi.

La vidéo de cet entretien est à découvrir sur le site du Scribe Accroupi :


 
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