• Adriana Dumielle-Chancelier

Gustav Klimt, une symphonie d’or pour Beethoven


En 1902, Vienne est le théâtre de la Quatorzième exposition de la Sécession viennoise, un groupe d’artistes fondé en 1897 et porté entre autres par Josef Hoffmann, Otto Wagner et Gustav Klimt. Cette exposition, qui prend place au Palais de la Sécession construit par Joseph Maria Olbrich en 1897, résonne tel un hommage au génie du compositeur allemand, Ludwig van Beethoven (1770-1827).


Gustav Klimt, La Frise Beethoven, détail « L’Hymne à la joie », 1901, couleurs à la caséine, feuille d’or, pierre semi-précieuses, nacre, plâtre, fusain et crayon sur crépissage à la chaux, 215 x 481 cm, Palais de la Sécession, Vienne © Belvédère, Vienne, prêt permanent à la Sécession, Vienne.
Vue d’ensemble de La Frise Beethoven par Gustav Klimt au Palais de la Sécession à Vienne © Belvédère, Vienne, prêt permanent à la Sécession, Vienne.

L'exposition est conçue comme une œuvre d’art totale, un concept cher au groupe de la Sécession qui souhaite renouveler la société par l’art. Ainsi en ce lieu se répondent le buste en marbre du compositeur réalisé par Max Klinger (1857-1920) et la frise monumentale réalisée par Gustav Klimt représentant la Neuvième Symphonie de Beethoven, composée entre 1822 et 1824. Le tout était accompagné par un orchestre dirigé par Gustav Mahler, alors à la tête de l’opéra de Vienne, jouant le quatrième mouvement de cette même symphonie, le Finale. La frise, réalisée par Klimt en 1901-1902, mesurant près de 34 mètres de longueur par 2 mètres de hauteur, narre sur trois panneaux l'aspiration de l'humanité au bonheur, reprenant les quatre mouvements de la symphonie.


Gustav Klimt, La Frise Beethoven, détail « L’Humanité suppliante », 1901, couleurs à la caséine, feuille d’or, pierre semi-précieuses, nacre, plâtre, fusain et crayon sur crépissage à la chaux, 215 x 481 cm, Palais de la Sécession, Vienne © Belvédère, Vienne, prêt permanent à la Sécession, Vienne.

Le premier mur, L’Aspiration au bonheur, dont le registre supérieur est rythmé par des sylphides, des génies féminins ailés, montre la figure humaine isolée dans une simplicité de composition qui pourrait être l’évocation de la pureté de ce bonheur naissant. Le groupe central, marqué par l’utilisation d’un placage d’or qui le détache du fond, représente le chevalier d’or en armure, son épée pointée vers le sol. Il est entouré de deux allégories, l’Ambition et la Compassion qui l’encouragent à combattre les Puissances ennemies que l’on retrouve sur le mur central, bien plus sombre. Par ce combat, il doit sauver l’Humanité que l’on voyait le supplier, à genoux, sur le premier mur. On reconnaît ici les trois Gorgones à leurs chevelures de serpents, figures très sensuelles chères à Klimt comme le sont également les trois figures féminines à la droite de Typhon, l’Impudeur, la Volupté et l’Intempérance. Enfin, isolée, la figure du souci qui ronge est représentée telle une femme décharnée. Dans cette retranscription picturale, Klimt ne représente pas le chevalier combattre alors que la composition de Beethoven comprend bien le thème de la lutte.


Gustav Klimt, La Frise Beethoven, détail « Les Puissances ennemies », 1901, couleurs à la caséine, feuille d’or, pierre semi-précieuses, nacre, plâtre, fusain et crayon sur crépissage à la chaux, 215 x 314 cm, Palais de la Sécession, Vienne © Belvédère, Vienne, prêt permanent à la Sécession, Vienne.
Gustav Klimt, La Frise Beethoven, détail « L’Aspiration au bonheur », 1901, couleurs à la caséine, feuille d’or, pierre semi-précieuses, nacre, plâtre, fusain et crayon sur crépissage à la chaux, 215 x 516 cm, Palais de la Sécession, Vienne © Belvédère, Vienne, prêt permanent à la Sécession, Vienne.

Enfin, L’Ode à la joie, devenue hymne européen, s’attache à représenter la Poésie et la Musique. L’allégorie de la Poésie témoigne de l’admiration de Klimt pour les Anciens par son influence de la céramique grecque dans la simplicité du trait et le peu de couleurs employées, une iconographie ici utilisée en tant que symbole du temps mythique de l’âge d’or, de l’harmonie. Après un nouvel espace vide prennent place des figures féminines ondulantes sur fond d’or, un matériau représentatif de la période artistique à laquelle Klimt s’est ouvert, appelée Cycle d’or, où l’ornement rapporté n'est pas simplement décoratif mais fait partie intégrante du sujet. Ces figures féminines tendent leurs bras vers le choeur de femmes qui évoque bien le quatrième mouvement de la symphonie de Beethoven à la différence que l’Ode à la joie comporte des choeurs d’hommes, une absence de figure masculine caractéristique de Klimt. À l’extrémité de la fresque, le désir de bonheur trouve son aboutissement dans le couple enlacé, aux visages cachés, illustration d’un des derniers vers du poème An die Freude de Friedrich von Schiller (1786), « Ce baiser au monde entier ! » dont Beethoven s’est inspiré pour sa symphonie.

Gustav Klimt, La Frise Beethoven, détail « L'Ode à la joie », 1901, couleurs à la caséine, feuille d’or, pierre semi-précieuses, nacre, plâtre, fusain et crayon sur crépissage à la chaux, 215 x 481 cm, Palais de la Sécession, Vienne © Belvédère, Vienne, prêt permanent à la Sécession, Vienne.

Les amants semblent protégés par les rosiers qui les entourent, comme dans un cocon où règne l’harmonie, soutenue par l’unité de couleurs. Au-dessus d’eux, le soleil et la lune se font face, comme si tout l’univers les englobait. Pourrait-on reconnaître ici le chevalier d’or, désarmé, nu, n’ayant plus besoin de se défendre après avoir atteint le bonheur ?



Adriana Dumielle-Chancelier