• Arno Le Monnyer

Interview: AVA, danseuse professionnelle.

Mis à jour : 15 nov. 2019

Sommaire :


I. Présentation, parcours et travail.

II. Interview et travaux.

III. Carte Blanche.

IV. La question Coupe-File


AVA - c. DomSecher

I. Présentation :


Comment as-tu commencé la danse, quels sont ta formation et ton parcours ?


J’ai commencé la danse à 7 ans, en même temps j’ai aussi commencé le cirque.

Quand j’ai eu 11 ans, je me suis dit que je voulais danser ou faire du cirque professionnellement. J’ai choisi la danse et j’ai donc commencé les horaires aménagés pour pouvoir m’entraîner tous les jours. Je dansais au sein du conservatoire du 17ème arrondissement.

Nous avons compris très vite avec ma mère que, si je voulais en faire mon métier, il fallait que sur mon CV il y ait une école nationale et que s’il n’y en avait pas, intégrer une ou un grand conservatoire serait pratiquement impossible. J’ai auditionné dans de nombreuses écoles sans succès et un jour j’ai fait une audition privée pour l’école du Ballet des Flandres, l’école nationale de Belgique, et j’ai été prise. Donc je suis partie de chez moi à 15 ans. C’étaient les meilleures et les pires années de ma vie.

J’étais très habituée au style français, mais là-bas j’ai découvert le style russe, un autre style de danse classique assez différent.

Je voyais bien que je n'étais pas faite pour la danse classique.

J’ai fait un stage alors que j’avais 17 ans à Copenhague pendant l’été dans une école rattachée à une compagnie, le Tivoli Ballet. Le directeur a voulu que je vienne danser dans la compagnie mais je voulais d’abord terminer le cursus que j’avais commencé en Belgique qui durerait jusqu’à mes 18 ans. J’ai eu beaucoup de chance car on m’a proposé un contrat alors qu’en dernière année tout le monde stresse et auditionne partout pour ne pas se retrouver sans travail à la fin du cursus.

Donc je suis partie à Copenhague et j’y suis resté un an, c’était un très bon contrat. C’était une petite compagnie, nous étions seulement une vingtaine alors que dans les grosses compagnies habituellement il y a plutôt 70 danseurs environ.


Il n’y avait pas trop de compétition ?


La compétition en fait était très présente à l’école mais beaucoup moins dans la compagnie. La compétition c’est surtout une compet' avec soi même. Tu te rends compte très vite que si tu passes ton temps à regarder les autres et à être jaloux et à toujours vouloir être le meilleur, tu vas t’enfermer dans une forme de cercle vicieux parce qu’il y aura toujours meilleur que toi.


Tu avais envie de revenir en France ?


Non pas forcément, parce qu'il y a en France une mentalité très particulière que j’avais quitté jeune et dans laquelle je ne me reconnaissais pas forcément.

J’ai fait des auditions partout en Europe, j’ai même été jusqu’au Kazakhstan. Je suis finalement retournée au sein du ballet des Flandres, la compagnie cette fois. Je suis restée quelques mois puis je suis partie pour raison personnelle et c’est à ce moment là que j’ai pris la décision de me lancer en free-lance sur Paris. J’avais de la chance car mes parents étaient toujours ici et que le monde de la danse est vraiment très développé dans la capitale.

Je continue quelques auditions parce que j’aimerais avoir de nouvelles expériences au sein d’une compagnie mais le free-lance me permet de faire pleins de choses qui me seraient inaccessibles en compagnie.


Il y a quelques spectacles auxquels tu as participé qui t’ont marqué quand tu étais dans les compagnies de Copenhague et de Bruxelles ?


À Copenhague, ce fut incroyable car dans la ville il y a deux ballets le Royal Danish Ballet et le Tivoli Ballet au sein duquel j’évoluais et chaque année ils montent chacun à leur tour un spectacle de Casse-Noisette, qui est très important pour eux. L’année que j’ai faite là-bas il y a eu Casse-Noisette et j’ai eu la chance de tenir le rôle principal. C’était vraiment très cool comme expérience.


Quelques questions pour ceux et celles qui ne connaissent pas si bien le monde professionnel de la danse :


Quel est le temps de préparation d’un spectacle pour une compagnie ?


Alors ça dépend de chaque compagnie. À Copenhague on travaillait 6 jours sur 7. Pour une grosse production comme Casse-Noisette, on avait préparé le ballet en un mois. Dans le Ballet des Flandres c’était pratiquement le même timing.

L’un des éléments à prendre en compte également c’est que tu peux très bien apprendre un ballet la journée et en jouer un autre le soir.


Peut-on être indépendant en tant que danseur ou danseuse ?


C’est un avis personnel mais je pense que pour réussir à en vivre il faut déjà avoir un nom ou un réseau. C’est pareil pour la chorégraphie, il y a des gens qui veulent devenir chorégraphe sans avoir eu de carrière de danseur et c’est très difficile.


Les institutions et grandes compagnies sont-elles encore des monstres sacrés ou la danse contemporaine rivalise t-elle avec la danse classique ?


Il y a des compagnies contemporaines qui rivalisent aujourd’hui, je pense par exemple à la NDT (Nederlands Dans Theater), c’est une compagnie invitée partout dans le monde. Tout le monde les connaît et ils ont une ampleur incroyable.


Settle for more - NDT - 2019

La danse classique a souvent tendance à être l’une des premières formes de danse que pratiquent les jeunes danseurs et danseuses pendant leur apprentissage, penses-tu que la maîtrise technique et la rigueur du classique sont indispensables pour un danseur ?


Ce n'est pas du tout obligatoire. Il y a des gens qui commencent à 22 ans, et qui grâce à leur mental arrivent au haut niveau. Non je pense que c’est en France et aussi dans d’autres pays comme la Russie par exemple où on met beaucoup en avant la danse classique. Par contre c’est vraiment très formateur mais ça peut aussi te ruiner une vie. Enfin, ce phénomène vient plus des institutions que de la danse en elle-même, mais ça peut t’apporter énormément. Récemment je me suis mise à pratiquer des danses diverses et je pense que la rigueur de la danse classique m’aide. Mais cette rigueur peut parfois être un peu handicapante, par exemple des personnes qui font du break ou du hip-hop n’auront pas la même rigueur mais c’est tant mieux car ce sont des danses qui se font au feeling beaucoup plus qu’en suivant des règles comme le classique.


II. Interview et travaux :


Es tu une grande consommatrice de spectacle de danse ?


Oui vraiment. Je trouve ça dommage d’ailleurs que ce soit trop cher parce qu’après le public devient une élite donc c’est dommage.


Y a t il une institution où tu aurais envie de travailler ?


Celle qui veut bien me prendre ! Rires. Non, mais la NDT, c’est vraiment une grande institution et ils ont deux chorégraphes : Paul Lightfoot et Sol León qui sont vraiment intéressants. En fait, ce sont plutôt des œuvres que j’ai envie de travailler.


Justement, y a-t-il une ou deux œuvres en particuliers que tu voudrais danser ? Pourquoi ?


Tu as quelques heures devant toi ? Rires. En classique, je pourrais te dire « Giselle », « L’après-midi d’un faune »… « L’après-midi d’un faune » j’adorerais mais il faut être un homme...c’est vraiment magnifique comme danse. Après, je me suis rapidement rendue compte que je ne voulais pas faire uniquement du classique et d'ailleurs même mon corps n’était pas vraiment fait pour ça. Mais l’histoire de la danse classique est tellement intéressante. Tellement d’interprétation, d’histoire…



Marianela Nuñez dans le rôle de Giselle - Giselle - Royal Ballet - 2018

Mais « Giselle » vraiment ça me plairait beaucoup, après je ne sais pas quelle version je choisirais mais c’est vraiment une œuvre magnifique et la musique d’Adolphe Adam est vraiment géniale pour danser.


Il y a un danseur, une danseuse, chorégraphe avec qui tu aimerais travailler ?


En fait, je m’intéresse beaucoup au voguing depuis quelques mois. Il y a des gens qui le dansent en bas de chez moi pour s’amuser et je pense que j’aurais autant à apprendre d’eux que de n’importe quel professionnel. J’aurais adoré travailler avec Jean Babilée par exemple, qui est mort il y a quelques années. Mais je suis convaincue que les free-lance ont autant à apporter à la danse que les institutions. On ne dit pas assez aux jeunes danseurs et danseuses que même si ils ne rentrent pas dans une compagnie, ils pourront quand même y arriver en free-lance.


Penses-tu que la danse contemporaine va s’institutionnaliser pour devenir un modèle même pour les jeunes enfants ou restera t-elle à part ?


C’est un point de vue personnel, mais je ne pense pas qu’elle s’institutionnalisera. La danse classique a la chance d’être identique, peu importe quel professeur tu auras, les cours seront toujours les mêmes. Tu travailles avec la barre, c’est un élément tellement intelligent et tellement codifié. Ce sont des choses que tu n’as pas en art contemporain. En fait même dans ces institutions d’art contemporain, ils font de la danse classique presque tous les jours parce que ce sont des cours très intelligents dans le travail.


Penses tu que les réseaux sociaux changent le monde de la danse, va t-on assister à l’émergence de danseurs et danseuses grâce à eux ?


Complètement ! Je pensais le contraire et j’ai commencé à utiliser les réseaux sociaux parce que des gens m’ont dit « il faut que tu te montres etc. », de base je n’aime pas les réseaux sociaux mais en fait très vite j’ai eu des projets comme ça, des gens qui m’ont contacté pour des grosses auditions, j’ai rencontré beaucoup de danseurs et en fait les réseaux sociaux m’ont permis de développer mon propre réseau.


À quel point la scénographie est elle importante pour toi en tant que danseuse ?


Même le meilleur danseur ou la meilleure chorégraphie, si ils sont mis dans une scénographie qui est moyenne voire mauvaise, ça lui fera perdre beaucoup. Et l’inverse est aussi intéressant : tu peux voir le pire spectacle de danse du monde si la scénographie est intelligente, elle va te marquer visuellement.


Tu préfères la danse dans des costumes particuliers, qui peuvent prendre de la place ou ceux très sobre de chorégraphes comme Preljocaj ?


Tant que le costume est fait pour que l’on puisse danser avec ça me va. J’ai déjà dû danser dans des costumes pas du tout adaptés à la danse et c’est très dur et tu ne peux rien dire. Tu as parlé de Preljocaj, le travail des costumes sur « Blanche Neige » était incroyable. Le chorégraphe sait mieux que personne quel costume rendra mieux sur ses mouvements.


Blanche Neige - Preljocaj - Grand Théâtre - Aix en Provence. c. Jean Claude Carbonne

As tu déjà pensé à la création chorégraphique ou scénographique et penses-tu que si tu arrêtes de danser un jour tu continueras de travailler à travers la création ?


C’est vrai que la plupart des chorégraphes ont de base un lien avec la danse sans être forcément des danseurs incroyables. Mais la chorégraphie c’est vraiment innée. Si tu ne sais pas le faire de base, ça ne se travaille pas. La scénographie c’est pareil, c’est hyper important. Tu peux avoir le plus beau bijou du monde, si ton écrin n’est pas beau, ça gâche tout.


III. Carte Blanche :


Beaucoup de gens disent qu'il faut être ouvert d'esprit dans ce milieu mais ils n'appliquent pas vraiment cette façon d'être. Il y a quelques semaines j'ai rencontré une danseuse du Crazy Horse, qui, elle, est une danseuse vraiment tournée vers le cabaret, des choses très érotiques, et pour certaines personnes qui sont dans des grandes institutions que ça soit classique ou contemporaine, ce n'est pas de la danse. Mais dans un autre sens, quand je danse le voguing j'entends beaucoup de gens dire que je bouge bien pour une danseuse classique. Des deux côtés ça ne va pas, ce n'est pas parce que tu es danseuse classique que tu es coincée et ce n'est pas parce que tu es free-lance que tu ne vaux pas autant que n'importe quel danseur d'institution. Il faut que le monde de la danse s'ouvre des deux côtés.


IV. Question Coupe-file :

Quelle est ton oeuvre d'art préférée et pourquoi ?


Avant d'entrer sur scène, la sensibilité des textes de Lou Reed me touche beaucoup. Ses chansons, ses poèmes... On y trouve une grande douceur qui est parfois contrebalancée par une cruauté.

Lou Reed - c. Getty Images

Propos recueillis par Arno Le Monnyer

 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871