• Arno Le Monnyer

Interview: Vincent Blanchard, conservateur au Musée du Louvre.

Mis à jour : 17 nov. 2019

Pour ce nouveau format, nous avons interviewé Vincent Blanchard, conservateur du département Anatolie et Antiquité tardive au musée du Louvre et commissaire de l'exposition "Royaumes Oubliés - de l'empire Hittite aux Araméens". L’exposition, qui a pris place dans le Hall Napoléon du Louvre du 2 mai au 12 août 2019, invitait à redécouvrir les sites mythiques de cette civilisation oubliée dont les vestiges majestueux du site de Tell Halaf, situé près de l’actuelle frontière turco-syrienne.


Affiche de l'exposition Royaumes Oubliés - De l'empire hittite aux Araméens

Sommaire :


I. Présentation, parcours et travail.

II. Actualités et exposition.

III. Carte Blanche.

IV. Futurs projets et aboutissements.

V. La question Coupe-File



I. Présentation, parcours et travail :


Je souhaite tout d’abord revenir sur votre parcours, sur vos fonctions avant d’entrer au musée du Louvre. Comment un étudiant devient conservateur d'un département aussi prestigieux que ceux du musée du Louvre ?


En fait j’ai un double parcours, j’étais à l’université Paris 7 en histoire et en parallèle à l’École du Louvre, pour l’histoire de l’art et l’archéologie. J’ai passé le premier cycle de l’École du Louvre et en même temps je faisais un master à l’université. J’ai tout d’abord commencé en histoire médiévale puis comme j’ai vraiment découvert le Proche-Orient ancien à l’Ecole du Louvre, je me suis réorienté et j’ai terminé mon master. A l’époque c’était encore « Maîtrise et Débat », j’ai donc commencé par une maîtrise en histoire médiévale et j’ai terminé par un master d’archéologie orientale, en ayant comme sujet ce qui allait devenir le thème de l’exposition. Ensuite j’ai passé le concours de conservateur et, étonnamment, je l’ai eu.


Êtes-vous passé par la classe préparatoire de l’École du Louvre ?


J’ai fait la prépa, en fait j’allais à celle du Louvre la journée et à celle de la Sorbonne le soir. J’ai eu le concours en territorial, donc mon premier poste à été d’être directeur adjoint du musée départemental de l’Oise à Beauvais, appelé maintenant le MUDO (Musée de l’Oise).  Très brièvement j’ai été directeur du musée d’Épernay dans la Marne. À ce moment là j’ai vu le poste au Louvre et comme il correspondait vraiment bien à ma spécialité, j’ai été pris.


Comme vous êtes spécialiste de l’art et de l’archéologie des Hittites, je me demandais si vous aviez déjà accédé ou participé à des fouilles, dans le Sud de la Turquie par exemple ?


J’ai effectivement participé à des fouilles sur le site de Yumuktepe dans la toute proche banlieue de la ville de Mersin, puisqu’en fait la ville antique est descendue du tell (petite colline artificielle formée de ruines) de Yumuktepe pour s’installer là où la ville est aujourd’hui. J’ai donc fouillé des niveaux hittites. Il n’y avait pas grand chose en raison des perturbations connues par le site.


Tel de Yumuktepe - Banlieue de Mersin, Turquie.

II. Actualités et exposition :


Aviez-vous déjà organisé une exposition aussi importante au Louvre ou dans les autres musées dans lesquels vous avez travaillé ?


Non c’est la première fois que j’organisais une exposition d'une telle ampleur. 


Qu'est ce qui vous a donné envie d'organiser cette exposition ? Est-elle à votre initiative ou vous l'a-t-on proposé ? 


Il y avait un projet avant que je n'arrive au Louvre. Un projet assez ancien puisqu’il date de 2012. Il s'agissait d’exposer les pièces majeures de la collection de Tell Halaf qui venaient d’être restaurées par le Pergamon Museum de Berlin qui les avait exposées en 2011. L'idée était d'installer ces pièces monumentales au pied des fondations du Louvre de Philippe Auguste, cela rendait le parcours complexe alors le projet n'a pas abouti. Ma spécialité étant la sculpture monumentale néo-hittite, la directrice de l'époque me l'a confié avec de nouvelles ambitions. Nous hésitions quant au lieux d'exposition et Jean-Luc Martinez proposa le Hall Napoléon. En discutant avec mes collègues de Berlin l'idée m'est venue de proposer pour la première fois une exposition sur les royaumes néo-hittites et araméens, le coeur de mes recherches, tout en restant concentré sur les pièces de la collection Tell Halaf selon le projet initial. Il n’y a jamais eu d’exposition sur les Néo-Hittites. Il y a eu l’exposition de Berlin puis celle de Bonn concernant Tell Halaf, l’histoire du site et de sa découverte, mais jamais d'exposition présentant ces royaumes en s’intéressant à leur place dans l’histoire du Proche-Orient.


Quels étaient les objectifs de l'exposition ? Faire découvrir ces royaumes oubliés ? Mettre en valeurs les arts anatoliens souvent supplantés par les arts mésopotamiens ?


En effet c’était le but premier, il fallait montrer que ce sont finalement des royaumes qui, s'ils sont peu présents dans l'histoire politique proche-orientale, nous ont laissé des vestiges inestimables qui gagneraient à être connus. L'intérêt était donc de mettre en lumière l'impressionnant héritage artistique laissé par ces petits royaumes à l'existence très brève.


Quelle était l'oeuvre la plus intéressante dans l'exposition selon vous ?


Toutes ! (Rires). Mais assurément l’œuvre la plus intéressante est l’ensemble de reliefs provenant du mur Sud du palais de Kapara, avec tous ces petits orthostates qui forment une grande richesse iconographique.


Quelle œuvre ne se trouvant pas dans l'exposition auriez-vous aimé y voir figurer et pourquoi ?


Ce que j’aurais aimé mais que je n’ai pas pu faire venir, c'est la statue de roi qui a été découverte à Sindjirli, conservée au musée archéologique d’Istanbul. Elle aurait été très bien à côté des grands lions et des autres pièces.


Vous êtes vous vous-même chargé de la muséographie ou y-a-t-il des personnes spécialisées qui s’en occupent au Louvre ?


Et bien ce qui est extraordinaire au musée du Louvre, c'est qu'il y a énormément de personnes qui travaillent sur les projets, et il y a effectivement un scénographe. Le premier projet de muséographie qu’il m’a proposé m’a tout de suite plu. On en a gardé l’esprit général avec cette volonté d'ouvrir l'espace. Par la suite on a modifié des choses ensemble, pour la cohérence du parcours ou en raison de découvertes m'obligeant à revoir le placement des objets. Quoi qu'il en soit, son travail a été magnifique.


Donc vous avez abordé la muséographie en essayant d’ouvrir l’espace. Était-ce une volonté de ne pas le surcharger pour donner envie aux visiteurs de s’intéresser à cette civilisation peu reconnue par rapport à ses voisines Babylone ou l’Assyrie ?


En réalité, je voulais surtout montrer qu’on pouvait venir voir l’exposition et en profiter, découvrir et ressentir des émotions en regardant les œuvres sans forcément avoir le bagage culturel permettant de précisément placer ces royaumes dans l'espace et dans le temps. C’est pour cela que j’ai voulu mettre beaucoup de textes dans l’exposition. Pas forcément très longs mais partout, des schémas, des cartes, etc. Pour montrer que même si on vient sans bagage aucun, et bien, sur place, on a les informations nécessaires pour en profiter et comprendre ce qu’il y a à comprendre sur l’histoire de ces royaumes.


Quelle a été l’oeuvre la plus difficile à faire venir ou à transporter ?


Ces œuvres n’étaient même pas hors du Louvre ! Ce sont les taureaux qui sont dans les salles et qu’il a fallu descendre. Ils étaient difficile à déplacer car ils étaient bien plus lourds que prévu. C’est eux qui ont posé le plus de problème, bien que faisant partie de nos propres collections.


Lors de la création de l’exposition, cherchiez-vous à vous rapprocher du grand public avec de la vulgarisation ou au contraire pensiez-vous aux initiés ?


De toute façon, le public cultivé connaît assez peu le sujet de l'exposition, donc quoi qu’il arrive cette exposition a été pensée pour des visiteurs qui ne connaissent pas, parce que c’est le cas d’énormément de personnes. Cependant ce n’est pas parce qu’on s’adresse au plus grand nombre qu’il ne faut pas être exigeant. Il était important de donner les bonnes informations, sans s’épancher, mais des informations simples et les plus justes possibles pour que l’ensemble du public comprenne. Et puis c’est toujours pareil, quand on écrit des cartels, libre aux visiteurs de les lire ou de ne pas les lire, de lire seulement ceux des œuvres qui les intéressent. Mais en tout cas, pour le catalogue j'ai fait appel à des personnes spécialisées. Grâce à elles j’ai pu construire un discours simple et satisfaisant à la fois.


Comment était pensée la communication de l'exposition, par exemple sur le choix des œuvres mises en avant sur les affiches ?


Il y a toute la sous-direction de la communication qui a travaillé dessus. Mais ce qui est amusant, c’est que j’avais proposé plusieurs objets pour l’affiche, on avait trouvé un consensus mais il n'a pas plu au directeur. L'affiche finale, ce visuel, je m’en étais servi pour une présentation que la directrice du département faisait sur les activités de l’année et quand le directeur du Louvre a vu cette image, il nous a dit : "Mais c’est ça l’affiche de l’expo !" et donc à partir de là le travail a commencé. C’est amusant parce qu'au départ elle n’était pas du tout prévue pour être l’affiche mais a finalement très bien fonctionné.


Découverte de la grande statue funéraire de Tell Halaf le 12 mars 1912 - © Fondation Max Freiherr von Oppenheim / Rheinisch-Westfälisches Wirtschaftsarchiv, Cologne

Combien étiez-vous pour travailler sur un projet d'une telle importance ?


C’est difficile à dire. J’étais le commissaire, j’avais un assistant, il y a aussi un coordinateur d’exposition qui travaille pour la direction de la médiation et qui s’occupe vraiment de toute la partie logistique puis finalement ils étaient deux coordinateurs. Ça c’est le noyau dur mais il y a tellement d’autres personnes : la scénographe bien sûr, de nombreux services du Louvre, les ateliers dédiés aux montages, la sous-direction de la communication, la signalétique à la DMPC (Direction de la Médiation et de la Programmation Culturelle). Il y a un scénographe mais aussi un graphiste qui s'est penché sur l’élaboration des cartels et des cartes. C’est vraiment le résultat d'une grande collaboration.


Vous m’avez dit tout à l’heure que c’était votre première grande exposition, avez-vous ressenti beaucoup de pression, aviez-vous des attentes particulières ?


J’ai été très agréablement surpris car qu’on ne peut jamais avoir toutes les œuvres que l’on désire et on refait la scénographie par rapport à ce qu’on nous prête ou pas. En voyant le résultat final on se dit que c’était très bien comme c’était. Etonnement je n'ai pas trop ressenti de pression pourtant j’étais commissaire d’une exposition au Louvre, dans le Hall Napoléon, en soi l’idée donne le vertige mais cela s'est très bien passé.


Vous êtes conservateur, aviez vous mis en pause ou délégué une partie de votre travail le temps d'organiser cet événement ?


Non, en réalité pendant longtemps la préparation de l’exposition était l'un des aspects de mon travail. Certes sur les six derniers mois je ne faisais pratiquement que ça, mais pas seulement. À chaque fois il y a des tâches importantes qu’il faut remplir et puis je donne les cours que je devais assurer.


Quel est votre ressenti général sur l’exposition ? Des déceptions, des bonnes surprises ? Vous attendiez-vous à un tel engouement autour ?


Je n’étais pas sur que beaucoup de personnes viendraient la voir ! (rires). J’espérais juste ne pas faire le plus grand four du Louvre. Finalement il y a eu une bonne fréquentation, une fréquentation moyenne pour une exposition du Louvre avec 58 000 visiteurs. Pour un sujet archéologique peu connu c’est un vrai succès. Ce que j’ai beaucoup apprécié c’est qu’il y avait en permanence des visiteurs et ils lisaient beaucoup, ils prenaient le temps de regarder les œuvres, de lire les cartels, ils se sont nourris des informations qu’ils ont trouvé sur place. Beaucoup ont été séduits par la monumentalité de l’exposition et ça m’a beaucoup plu.



III. Carte Blanche.


Il y a un site qui me fascine et sur lequel j’ai beaucoup travaillé pour donner mes cours à Strasbourg, c’est le site de Göbekli Tepe, dans le Sud-Est de l’Anatolie. Il est un ensemble d’alvéoles de pierres avec des piliers monumentaux, construit au 10ème millénaire avant notre ère. Plus je lis de choses le concernant plus je le trouve intéressant. Il est ouvert à la visite et j’espère y aller un jour. C’est fou de se dire qu’à une époque où partout ailleurs au Proche-Orient on construisait seulement des villages avec quelques maisons rondes semi-enterrées, là on a des constructions maçonnées monumentales avec des piliers qui peuvent aller jusqu’à 7 mètres de haut, sculptés d’animaux ou de représentations humaines d’une grande richesse iconographique.


Vue du site du Göbekli Tepe - Göbekli Tepe Project/Nomination Text

Cela signifie que des centaines de personnes y ont travaillé et qu'il devait y avoir une autorité supérieure pour les faire travailler ensemble à une époque à laquelle on ne pratiquait ni agriculture ni élevage. Cela en fait un site tout à fait passionnant. Je le connaissais avant mais en travaillant vraiment dessus pour préparer mes cours j'ai redécouvert un site vraiment extraordinaire.



IV. Futurs Projets.


Est ce que vous avez des projets pour les prochains mois ou prochaines années dans lesquels vous pensez participer, des expositions pour lesquelles on vous a demandé votre aide ?


Nous avons un projet avec un collègue des Antiquités Grecques et Romaines, Ludovic Laugier, qui est également professeur à l’École du Louvre. Une exposition qui s’intéresserait aux idoles cycladiques et aux idoles anatoliennes, car si les idoles cycladiques sont assez connues, les idoles anatoliennes contemporaines le sont moins. Il y a des rapports entre les Cyclades et l’Anatolie, ce serait intéressant de le montrer en confrontant ces sculptures et puis évidemment en ayant une ouverture sur l’art du début du XXème siècle. Voilà c’est un projet de moins grande ampleur, mais ça m’intéresse beaucoup.



V. La Question Coupe File.

Quelle est votre oeuvre d'art préférée et pourquoi ?


Il y a une œuvre que je trouve… La Salomé de Gustave Moreau. Bien sûr il y a plusieurs versions mais je les aime toutes, des premières esquisses aux tableaux les plus achevés où elle est si lumineuse avec la tête de Jean-Baptiste qui lui apparaît. Aussi quand elle danse avec ces espèces d’idoles sombres en fond. Gustave Moreaux est un peintre que j’adore de toute façon. Ce qu’en dit Huysmans dans À rebours la décrit merveilleusement.


Salomé Dansant - Détail du manteau de Salomé © RMN – Grand Palais / René-Gabriel Ojéda

Propos recueillis par Arno Le Monnyer, Paris, septembre 2019.


 
  • Instagram
  • Facebook
  • Twitter

©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871