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L’artisanat de la cartoneria mexicaine traditionnelle : entre identité culturelle, art populaire et enjeux de transmission

  • 29 avr.
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : 3 mai

Par Léa Sauvage


Squelettes, Judas, Catrinas, sirènes, Lupita, ils peuplent les collections du Museo d’Arte Popular de Mexico et du Museo Franz Mayer, tout comme la boutique du Musée national d’anthropologie. Parfois discrètes, parfois exubérantes, ces petites figurines incarnent l’art de la cartoneria mexicana, un élément essentiel de l’identité culturelle mexicaine. 


Une histoire de la cartoneria 


Si les origines de cet artisanat demeurent incertaines, les hypothèses disent que la cartoneria mexicana - l’art de créer des figurines traditionnelles à partir de papier et de carton recyclés -, aurait émergé avec l’arrivée des prêtres catholiques espagnols à l’époque coloniale. Connue sous le nom de “carton-piedra” ou “carton-pierre” en raison de la rigidité des artefacts, elle se serait principalement développée chez le peuple otomi, à Celaya dans l’État de Guanajuato. Cette pratique se serait ensuite déployée avec l’essor des usines papetières sur le territoire, telle que Empaques de Carton Titan S.A. dans les années 1930. Les artisans cartoneros ont commencé à créer des figurines et décorations destinées aux fêtes publiques et religieuses, comme les Judas, utilisés pour le brûlage de Judas lors de la Semaine sainte. Dans les années 1960, la production s’est peu à peu diversifiée avec la fabrication de jouets vendus aux enfants, parmi les Lupitas, de petites poupées généralement ornées de motifs floraux. Certaines familles se sont également spécialisées dans la reproduction de figures populaires issues du cinéma, de la télévision ou de la vie politique. Si certaines cartoneria peuvent atteindre des dimensions impressionnantes - jusqu’à une quinzaine de mètres de hauteur-, leur format standard s’est peu à peu réduit à partir des années 1990, pour des raisons liées à l’espace des habitations et au transport. Les artisans se sont alors peu à peu orientés vers des pièces de plus petit format, souvent inspirés de personnages anciens et traditionnels, aujourd’hui plus célèbres et largement appréciés.


Les usages des cartonerias 


C’est en déambulant dans les expositions du Museo d’Arte Popular que l’on perçoit la diversité des cartonerias. Une section du parcours consacrée aux “Diablos”, revient notamment sur la signification des masques de diables, des Judas et petits démons. Dans les cultures autochtones du Mexique, la figure du diable n’existait pas avant l’arrivée des colons. Les représentations qui se sont développées par la suite reposent sur une forme d’humanisation, souvent comique, des notions de bien et de mal, où archanges et démons se disputaient l’âme humaine. Au XXe siècle, les artisans se sont approprié ces imaginaires pour créer des figures de diablotins et de Judas propres à l’art populaire mexicain. Elles font notamment référence à la Quema de Judas - ou le brûlage de Judas, un rituel annuel célébré par tradition lors de la Semaine Sainte, au cours duquel les habitants brûlent des effigies de Judas Iscariote. Cette tradition prend racine dans le récit de la trahison de Judas, disciple de Jésus l’ayant trahi pour des pièces d’argent - à ne pas confondre avec saint Jude Thaddée, patron des causes désespérées -,   et symbolise la destruction du mal. 



À gauche : Mascara del purgatorio, Zenaida Rafael Julian Michoacan, barro modelado y policromado, collection AAMAP, A.C., Museo d’Arte Popular de Mexico. 

Au centre : Vitrine de Judas, réalisés par Miguel Linares et des artisans non identifiés, Museo d’Arte Popular de Mexico.

À droite : Crânes et squelettes, tradition de l’atelier et de la famille Lemus

crédits : Sotero Lemus, Museo d’Arte Popular de Mexico, Léa Sauvage 


La Quema de Judas n’est pas la seule célébration pour laquelle sont créées les cartonerias. Une autre section du Museo d’Arte Popular expose de multiples productions réalisées dans le cadre de la fête des Morts, ou Dia de los Muertos. Masques de crânes aux couleurs vives, calaveras, crânes symbolisant les défunts, squelettes et élégantes Catrinas sont destinés à orner et décorer les autels, à accompagner les offrandes et, dans le cas de pièces de plus grandes dimensions, à célébrer les défunts lors de défilés. La production des cartonerias ne se limite pas à ces temps forts. Elle se déploie tout au long de l’année, de l’Épiphanie à la Journée des enfants le 30 avril, avec les Lupitas, les chevaux sur bâton, les charros caricaturaux ou les masques d’animaux, jusqu’aux fêtes de décembre marquées par les crèches, les boules décorées d’angelots, de chérubins et d’étoiles.


Le processus créatif de la cartoneria traditionnelle 


À l’âge de 8 ans, j’ai commencé à découvrir et à ressentir les matériaux aux côtés de mes parents et de mes grands-parents, comme un jeu, puis avec le temps cela est devenu une tâche quotidienne. C’est ainsi qu’est née en moi une véritable curiosité pour l’artisanat, pour tout ce que l’on peut créer à partir de l’imagination et d’une grande créativité.

Originaire de Celaya dans l’État de Guanajuato, Sotero Lemus est un maître artisan en cartoneria traditionnelle depuis plus de 48 ans. Issu d’une lignée familiale remontant à la fin  du XIXe siècle, il en représente aujourd’hui la quatrième génération. Le processus de fabrication rigoureux, il le connaît parfaitement : 


“Tout commence par la création d’un modèle en argile, appelé molde. Ensuite, nous préparons le papier et la colle (à base de farine et d’eau), que nous appliquons progressivement pour recouvrir le moule. Une fois exposée au soleil et sèche, la pièce est démoulée, puis commence le travail de peinture, qui est l’étape la plus minutieuse de notre métier. Le temps de réalisation dépend de la forme et des détails de chaque pièce.”


Situé à l’étage de la maison familiale, accessible par un étroit escalier, l’atelier de Sotero est un espace de travail dense, rempli de matériaux récupérés et recyclés. On y trouve des moules, du papier journal, du papier kraft, du carton, des peinture artisanale à base d’anilines naturelles et de colle, des peintures acryliques, des fils de coton, des aiguilles, des pinceaux, des brosses en poils naturels, des paillettes. Le tout est soigneusement disposé dans les étagères, aux côtés d’une grande variété de cartonerias. Sotero Lemus n’y travaille pas seul, son épouse, Angeles Monge, et sa sœur Lucia Lemus, partagent avec lui ce savoir-faire.


 


À gauche : Sotero Lemus en train de souffler de la peinture sur les joues d’une figurine

À droite : Sotero Lemus avec un diable 

crédits : Sotero Lemus, Léa Sauvage


Valoriser la cartoneria mexicaine traditionnelle auprès des musées et institutions culturelles


Depuis plusieurs années, la cartoneria suscite un intérêt de la part des collectionneurs et des institutions culturelles. Musées, organismes publics, programmes de soutien à l’artisanat comme le FONART - Fondo Nacional para el Fomento de las Artesanías, participent à la diffusion et à la reconnaissance de ces productions. Cette reconnaissance progressive amorcée au XXe siècle s’incarne également dans un mouvement de valorisation de l’art populaire au Mexique avec des figures comme Ruth D. Lechuga et Maria Teresa Pomar, deux grandes pionnières de la culture populaire, qui conservent notamment des pièces de Sotero Lemus. Pour Sotero Lemus, cet artisanat, à la croisée de la connaissance des matériaux, des techniques, des finitions, revêt une dimension artistique. “Nous considérons notre métier comme un art, en raison du temps consacré et de la qualité de chaque pièce, même si nous sommes reconnus comme artisans.” L’attractivité de ces productions et leur standardisation - notamment liées au tourisme-, révèlent un autre revers, celui de productions plus industrialisées, ou de personnes ne possédant pas l’essence de l’enseignement traditionnel fondé sur la transmission familiale et la maîtrise technique. L’art de la cartoneria, c’est aussi une conception patrimoniale de l’artisanat, où la valeur des objets réside au-delà d’eux-mêmes, dans les techniques et les conditions de leur création.

 

La différence réside dans la connaissance et l’usage des matériaux, dans notre vaste collection de moules (alors que d’autres utilisent du plastique), dans la préparation du papier, dans la peinture artisanale, et surtout dans le style de décoration que nous avons préservé au sein de notre famille depuis des générations.



À gauche : Sotero Lemus travaillant sur une sculpture monumentale de Don Quichotte de la Manche au Museo Franz Mayer, 15 mètres de haut, 2005.À droite : Structure en bois de la sculpture au Museo Franz Mayer.crédits : Sotero Lemus


Les enjeux de transmission de l’artisanat 


Le patrimoine culturel tangible que nous transmettons doit être préservé.


La transmission est aujourd’hui l’un des enjeux les plus sensibles de la cartoneria traditionnelle. Comme pour la plupart des artisanats, la continuité des savoir-faire repose sur des dynamiques familiales et intergénérationnelles où les gestes, les techniques, se transmettent souvent dès l’enfance. Dans l’atelier de Sotero Lemus, ils ne sont désormais plus que trois à perpétuer l’activité familiale et faire vivre cet héritage. L’absence de relève n’est pas un cas unique, elle illustre, de manière plus large, les défis des artisans et de la poursuite de leur artisanat dans les années à venir. Plusieurs facteurs peuvent expliquer le désintérêt et le désengagement des jeunes générations à poursuivre dans cette voie. Les conditions économiques de la profession restent précaires,  notamment en raison de l’irrégularité des ventes et au système de consignation dans les circuits de vente institutionnels. Sotero Lemus, le dit lui-même, “être artisan demande beaucoup de sacrifices, (...) parfois attendre des semaines sans ventes.”. Un autre aspect important s’ajoute à l’incertitude matérielle, celui de la transformation plus profonde des rapports à la culture des jeunes générations. L’accès aux études, l’urbanisation, les technologies numériques redéfinissent les aspirations des jeunes générations qui se tournent vers des métiers plus sécuritaires financièrement et plus valorisés socialement. La transmission, en parallèle du savoir-faire, pose également la question de la reconnaissance et de la réappropriation culturelle. Puisque la cartoneria prend également vie dans un ensemble de pratiques collectives, - fêtes, rituels, célébrations - , elle ne peut se transmettre sans être vécue et pratiquée. La Quema de Judas, le Dia de los Muertos, ne sont pas uniquement des moments de production et d’usages des objets, ils constituent une étape d’activation de la valeur culturelle des objets en participant à leur transmission. Progressivement, les cartonerias quittent ces espaces du quotidiens, ces moments de célébrations, pour entrer dans celui de la collection. Exposées dans les musées, acquises par les collectionneurs, elles changent de statut pour passer d’une valeur d’usage à une valeur esthétique et symbolique. Si ce processus de muséification contribue à cette préservation, il ne peut seulement suffire à perpétuer la valeur patrimoniale de ces objets, qui se situe aussi dans leur activation.  Dans cette dynamique, Sotero Lemus a initié de nombreux ateliers créatifs au Mexique et à l’international, et a participé à plusieurs expositions aux États et en Europe. S’il s’agit d’un mode de diffusion éloigné des traditions familiales, il participe à maintenir la circulation de ces savoirs qui jouent un rôle important entre la transmission et la conservation patrimoniale. 



À gauche : Leonor Gervacio, mère de Sotero Lemus, fin des années 1970.À droite : Lucia Lemus Gervacio décorant une Lupita, 2010 crédits : Sotero Lemus

Mes remerciements vont à Sotero Lemus, Angeles Monge et Lucia Lemus, pour leur générosité et pour le temps qu’ils m’ont accordé lors d’un entretien, ainsi qu’à Ivana Araya, qui m’a fait découvrir cet artisanat et a initié cette rencontre. 

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