• Adriana Dumielle-Chancelier

L’Heure bleue de Peder Severin Krøyer

Deux ans après l’exposition Hammershøi, le maître de la peinture danoise présentée par le musée Jacquemart-André puis L'Âge d'or de la peinture danoise au Petit Palais, c’est aujourd’hui au tour du musée Marmottan Monet de nous faire voyager jusqu’aux côtes danoises en consacrant une exposition au peintre Peder Severin Krøyer (1851-1909).


Des intérieurs poétiques de Vilhelm Hammershøi aux plages bleutées de Peder Severin Krøyer, ces deux peintres contemporains partagent la capacité d'avoir su à merveille exploiter et rendre les effets de la lumière sur leurs environnements. C’est cette lumière bien particulière que nous retrouvons dans la production de Krøyer qui donna son nom à l’exposition du musée Marmottan Monet : l’heure bleue. Cette expression fait référence à ce moment bien particulier de la journée, au crépuscule, lorsque la nuit se fait plus claire et le bleu du ciel plus intense. Ce phénomène, bien que visible partout dans le monde, est particulièrement appréciable sur les côtes de la mer du Nord et de la Baltique et inspira, de fait, de nombreux artistes.


Peder Severin Krøyer, Garçons se baignant un soir d’été sur la plage de Skagen, 1899, huile sur toile 100,5 x 153 cm, Copenhague, Statens Museum for Kunst © SMK Photo/Jakob Skou-Hansen, détail

Né en Norvège, Peder Severin Krøyer grandit au Danemark auprès de parents adoptifs. Talentueux depuis ses jeunes années, il intégra l’Académie des Beaux-arts de Copenhague dès 1864. C’est à Skagen, un village de pêcheurs au nord du Jutland qu'il découvre en 1882, que Krøyer peint son premier crépuscule en 1883, saisissant avec talent la lumière cristalline s’entremêlant avec le bleu foncé du ciel. La toile intitulée Garçons se baignant un soir d’été sur la plage de Skagen témoigne de sa capacité à travailler les reflets de la lumière sur les mers septentrionales, nous donnant à voir tout son éclat et toute sa poésie. Ce motif, qu’il initia donc à Skagen, ne le quittera plus jusqu’à la fin de sa carrière en 1906 comme en témoigne la Veillée de la Saint-Jean sur la plage de Skagen aujourd’hui conservée au Skagens Kunstmuseer. Avant de préférer la bonhomie des enfants jouant sur les plages, Krøyer s’était d’abord concentré sur le travail éprouvant des marins comme le révèle la toile Pêcheurs de Skagen, Danemark, coucher de soleil réalisée en 1883. Plus largement, il n’a pas uniquement consacré ses talents de peintre aux plages danoises, dévoilant également ses qualités de portraitistes en représentant notamment celle qu'il épousa en 1889, Marie Triepcke. Il livre ainsi des portraits charmants et pleins de vie, au sourire communicatif. Marie Triepcke étant également artiste peintre, ils collaborèrent sur des projets communs à l'instar du double portrait présenté ci-dessous, où chacun représenta son époux.


Oscillant entre naturalisme et impressionnisme, au cours de sa carrière Krøyer se tourna également vers ses proches et son quotidien, sans jamais abandonner son travail sur la lumière. Avec la toile intitulée Hip, hip, hip, hourra ! Déjeuner d’artistes, Skagen nous pouvons ainsi observer les figures des artistes Oscar Björck, Anna et Michael Peter Ancher, ainsi que Krøyer lui-même - quatrième en partant de la gauche. Cette oeuvre sur laquelle il travailla de 1885 à 1888, fut saluée par la critique en ces termes lorsqu’elle fut exposée à l’Exposition Universelle de Paris ouverte en 1889 :


« [Un] œil aussi fin et aussi juste que la main est adroite, une entente remarquable à traduire tous les modes lumineux, à y faire mouvoir des formes vivantes »

André Michel, Journal des Débats, 29 août 1889



Peder Severin Krøyer, Hip, hip, hip, hourra ! Déjeuner d’artistes, Skagen, 1885-1888, huile sur toile, 134,5 x 166,5 cm, Göteborg, Gothenburg Museum of Art © Gothenburg Museum of Art

Peintre, dessinateur, mais également photographe, Krøyer fit venir un appareil photographique de Paris, à l’automne 1885. Ainsi, nous pouvons repérer que de nombreuses toiles ont été réalisées à partir d'études photographiques, à l'instar de Soirée calme sur la plage de Skagen, Sønderstrand. C'est également l'occasion de remarquer que le Skagens Kunstmuseer possède dans ses collections des portraits et autoportraits réalisés selon le procédé du cyanotype, mis au point en 1842 par John Frederick William Herschel, par lequel il est possible d'obtenir des tirages teintés de bleu, une couleur qui n'est pas sans évoquer celle omniprésente dans les toiles de Krøyer.


Ici, là où la lumière croise les moments simples et heureux du quotidien, l’exposition consacrée à Peder Severin Krøyer avec laquelle le musée Marmottan - Monet rouvre ses portes, se veut on ne peut plus rafraichissante. Après un hiver bien pénible, elle ravira les regards et réchauffera les coeurs des curieux. Notons enfin que suite à cette première monographie consacrée à l’artiste en France, une exposition retour Krøyer et la France est programmée au Skagens Kunstmuseer en 2022. Cette nouvelle présentation a vocation à approfondir les rapports de Krøyer avec la France, où il travailla notamment aux côtés du peintre Léon Bonnat dans les années 1870. Il s’agira également de questionner la notion d’impressionnisme danois en montrant en quoi la production de « l’amant de la lumière », tel qu’il fut surnommé par un critique lors d’une exposition consacrée à la peinture danoise au Jeu de Paume à Paris en 1928, se distingue de celle du groupe des impressionnistes.


Adriana Dumielle-Chancelier


Exposition L’Heure bleue de Peder Severin Krøyer

Musée Marmottan-Monet

www.marmottan.fr

2, rue Louis-Boilly, 75016 Paris

Du 19 mai 2021 au 25 juillet 2021

Commissariat Marianne Mathieu, Dominique Lobstein et Mette Harbo Lehmann