• Paul Palayer

L’Orient des Peintres au musée Marmottan

Mis à jour : 13 nov. 2019

Le musée Marmottan Monet présente, du 7 mars au 21 juillet 2019, une exposition intitulée L’Orient des peintres, du rêve à la lumière.


En 1798, Bonaparte débarque en Egypte accompagné de nombreux savants et artistes en sus de l’armée. Quels que furent les résultats de la campagne militaire, l’expédition donna un souffle remarquable aux muses des artistes du XIXe. Certes le XVIIIe siècle s’était déjà intéressé à la civilisation turque mais la campagne d’Egypte ouvre les portes d’un Orient nouveau dont la société du XIXe s’entiche.


L’Orient rêvé.


Ce sont sans doute les réminiscences des turqueries du siècle précédent, autant que l’émulation orientale plus fraîche de ce début de XIXe, d’ailleurs plus portée par le rêve que par la réalité, qui amènent Ingres à peindre l’Orient. A peindre ce qui le fascine dans l’Orient : les harems et leurs femmes hors d'atteinte.

La Grande Odalisque, Jules Flandrin d'après Ingres, 1903, Montauban, Musée Ingres / photo Paul Palayer

Ingres en retire ses Odalisques, idéal de beauté nourri plus de lectures et de fantasmes que d’observations. Une copie de La Grande Odalisque d’Ingres (l’originale est au Louvre), de bonne facture (peinte par Jules Flandrin en 1903) est visible dans l’exposition. Il s’agit d’une femme de harem, représentée selon l’archétype de l’époque (1814), avec un dos plus long que nature et des formes lascives où l’artiste abandonne la vraisemblance au profit de la beauté. Seuls les accessoires rappellent que la scène se déroule en Orient mais celle-ci est néanmoins purement imaginaire : aucun homme, et qui plus est occidental, n’est jamais entré dans un harem.

Delacroix et Chassériau ont une vision moins fantasmée de l’Orient, d’autant qu’ils y voyageront tous les deux contrairement à Ingres. Cependant, plus proches de la réalité dans les détails et dans l’ambiance générale, ils ne la transforment pas moins en lui inventant une sensualité féminine et un univers de volupté que la réalité ignore.

La Juive de Tanger, Charles Zacharie Landelle, 1866, Reims, musée des Beaux-Arts / photo Paul Palayer

La femme orientale reste un sujet prisé des artistes comme en témoigne cette Juive de Tanger peinte en 1866 par Landelle. Bien qu’il a voyagé lui-même au Maroc, ce beau portrait serait celui d’une fermière normande vêtue d’accessoires authentiques, comme pour Ingres, c’est ici l’accessoire qui fait l’Orient.

Dans une scénographie originale reprenant les arabesques ajourées d’un harem, l’exposition présente plusieurs toiles se déroulant aux bains. Comme pour le harem, il est peu probable qu’un homme occidental ait pu s’introduire dans un tel lieu mais le hammam évoque l’Orient et les artistes cèdent volontiers à son ambiance féminine et chaleureuse.



L’Orient, une nouvelle lumière.


Le Pileur de couleurs, Jean-Léon Gérôme, 1890, Collection particulière, Museum of Fine Arts, Boston / photo Paul Palayer

La découverte de l’Orient est aussi celle de la couleur. D'une part parce que l’intense luminosité les exalte mais aussi parce que les teintes chatoyantes et acides des vêtements orientaux autorisent aux peintres une débauche de couleurs sur leur palette. Le pileur de couleurs peint par Gérôme en est l’exemple le plus représentatif : l’agrément de l’artiste lors de la composition de cette scène est évident.

Les artistes se heurtent à une autre réalité en Orient, celle des immensités désertiques. Ici, la lumière exacerbée est éblouissante et la peinture s’en ressent. Eugène Fromentin peint des scènes de genres noyées de lumière, où l’ombre disparaît peu à peu. La lumière brûlante de désert lui abandonne quelques îlots où les hommes se réfugient. Dans La Rue Bab-el-Gharbi à Laghouat, peinte en 1859, les hommes, tels des cadavres dans leur linceul s’abritent alors que l’ensemble de la scène n’est qu’un large camaïeu de bleu et de gris donnant une impression d’aridité mais aussi de pureté. La lumière intense et les tons unis rendent oiseuses, dans cet Orient là, les flamboyantes nuances colorées utilisées ailleurs.

La Rue Bab-el-Gharbi à Laghouat, Eugène Fromentin, 1859, Douai, musée de la Chartreuse / photo Paul Palayer


L’Orient, aux origines de l’abstraction.


Cavalier arabe dans le sud, Armand Point, 1887, Coutances, musée Quesnel-Morinière / photo Paul Palayer

Si le Cavalier arabe dans le sud (1887) d’Armand Point est encore figuratif, il se dessine déjà dans cette toile les prémices d’une épuration de la palette et du traitement de l’espace. L’absence d’ombre et la simplicité des couleurs favorisent le traitement en bandes superposées du paysage.

La monotonie de celui-ci et l’intensité des couleurs, par ailleurs peu nuancées, incitent les artistes à simplifier leur composition ce qui les entraînent progressivement à réfléchir à l’abstraction. Mer Calme, Sidi-Bou-Saïd, (Albert Marquet, 1923) se traduit par de larges bandes de couleurs ou les maisons blanches dominent une mer d’azur, caractérisant avec très peu de variations un paysage maghrébin. On ne peut pas dire que Marquet s’inspire directement de Point mais dans son processus créatif, il est possible que l’œuvre de ce dernier joue sur sa sensibilité.



Mer calme. Sidi-Bou-Saïd, Albert Marquet 1923, Lille, Palais des Beaux-Arts / photo Paul Palayer

Enfin l'exposition se termine par des peintures aux allures résolument modernes, dont deux œuvres de Kandinsky. Il réalise lui aussi plusieurs voyages en Orient et en 1909 il peint Oriental, œuvre dans laquelle il reprend les couleurs pures qui avaient tant inspirées les artistes du XIXe siècle en épurant le motif pour ne garder que de vagues formes évocatrices de l'Orient.

Oriental, Vassily Kandinsky, 1909, Munich, Städische Galerie / Photo Paul Palayer

L’exposition permet donc aux visiteurs de découvrir une histoire de la peinture de l’Orient et d’appréhender son influence sur l'art en général. Du rêve au début du XIXe, avec son aspect sensuel et ses couleurs lumineuses uniques, l’Orient met en réalité les artistes face à l’immensité désertique. Les représentations de ces grands paysages monotones ne sont sans doute pas anodines dans la recherche et le travail de simplification des premiers peintres abstraits.


Paul Palayer


Exposition « L’Orient des Peintres, du rêve à la lumière »,

Au musée Marmottant Monet du 7 mars au 21 juillet 2019.

 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871