• Célia De Saint Riquier

[1/3] La Critique d’art au XVIIIe siècle ou l'influence d'un genre naissant sur le goût d'une époque

Mis à jour : mars 26

Partie 1 : La naissance d’un art du siècle

Jean-Baptiste-Siméon Chardin, La Raie, morceau de réception à l’Académie royale, 1728, huile sur toile, 114 x 146 cm, Paris, musée du Louvre ©NicolasBousser

« Elle est ouverte et vous pouvez admirer la beauté de son architecture délicate et vaste, teintée de sang rouge, de nerfs bleus et de muscles blancs, comme la nef d’une cathédrale polychrome. »

Description de La Raie de Chardin (musée du Louvre), Marcel Proust

(Le Figaro littéraire, 27 mars 1954)

Cette description de Marcel Proust est aujourd’hui l’une des plus connues du chef-d’œuvre de Jean-Siméon Chardin. Elle est cependant loin d’être la seule. L’œuvre a été maintes fois commentée, notamment en 1763 par Denis Diderot, dans son compte rendu du Salon de ses Correspondances littéraires avec Friedrich Melchior Grimm.

Si la critique d’art est aujourd’hui chose commune et s’est développée sur tous les arts, tel n’a pas toujours été le cas. Certes nous considérons que les premiers textes de critique d’art sont ceux d’André Félibien et de Roger de Piles, datés de la fin du XVIIème siècle, qui s’opposent sur la querelle du coloris (De Piles prône la couleur de Rubens supérieure au dessin, tandis que Félibien ne jure que par le dessin de Poussin). Mais le réel développement de ce genre littéraire se joue au XVIIIème siècle, au point de devenir un art en lui-même.

A l’origine de la critique : les Salons

Un des facteurs de développement de ce genre littéraire nouveau sont les Salons, des expositions visant à faire connaitre au grand public et aux amateurs éclairés des œuvres des élèves de l’Académie Royale de peinture et de sculpture. Le premier Salon se tient en 1665 en France et devient public en 1667. Le rythme de ces salons devient régulier dès 1737, date à laquelle ils s’installent dans le Salon Carré du Louvre (l’exposition prit d’ailleurs le nom de Salon du fait de son emplacement nouveau). Ces expositions deviennent rapidement bisannuelles et sont doublées par d’autres expositions d’œuvres dans Paris, notamment le Salon de la jeunesse sur la Place Dauphine (entre 1722 et 1788) où Chardin exposa pour la première fois sa nature morte à la raie en 1728. Entre la fin et le début du XVIIIème siècle se généralisent les livrets qui recensent les œuvres et les artistes exposés (environ une cinquantaine d’artistes par Salon). Ils sont alors écrits par les artistes eux-mêmes et c’est à la suite de la lecture de ces textes que certains écrivains décident de se prêter au jeu, donnant leur propre description ou leur interprétation de telle ou telle œuvre. Autour de 1750, les comptes rendus des Salons prennent un tournant plus analytique et critique. Un genre littéraire naît, et verra s’y confronter les plus grands auteurs du siècle et des suivants.

Une diffusion variée

Ces écrits sont diffusés par plusieurs biais. D’abord, le plus connu est celui des journaux comme le Mercure Galant (qui deviendra en 1724 le Mercure de France) qui publie les comptes rendus des Salons à partir de 1672. D’autres gazettes, telles que L’Année littéraire (1754-1790) ou le Journal de Paris (1777-1840) consacrent des lignes à la critique du Salon. Certains critiques publient directement leurs ouvrages, comme l’abbé Dubos qui dès 1719 fait éditer ses Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture dans lesquelles il expose sa thèse : la peinture doit plaire à l’œil mais doit avant tout émouvoir. Son ouvrage eut un immense succès et fut de nombreuses fois réédité. L'Encyclopédie elle-même de Diderot et d'Alembert (1751-1772) développe dans certains articles une critique des tendances artistiques actuelles. D’autres enfin, pour contourner les censures, préfèrent la diffusion en écriture manuscrite, comme la Correspondance littéraire de Denis Diderot (1759-1781), initiée par Friedrich Melchior Grimm (en 1753 et qu’il anime lui aussi jusqu’en 1773). Les pamphlets les plus virulents sont diffusés sous le manteau.

Anicet Lemonnier, Le salon de Madame Geoffrin (lecture de l’Orphelin de la Chine de Voltaire), 1812, Malmaison, château

Un art du siècle

Nous le savons, le XVIIIème siècle est le siècle des Lumières. Et ces Lumières passent d’abord par la transmission du savoir à autrui mais aussi par une affirmation de l’individu lui-même. La critique d’art possède l’avantage de faire les deux : instruire et donner un avis propre. C’est sans doute pour cela que ce genre littéraire eut immédiatement un grand succès, aussi bien en France qu’en Europe (voir dans la troisième partie).

Le XVIIIème siècle est aussi le siècle où l’art de la conversation prend une grande ampleur. Les salons littéraires, appelés alors « sociétés », comme celui de Madame Geoffrin qui fut un des plus fréquentés dans la seconde moitié du siècle, sont des événements mondains à ne pas manquer ; les menuisiers créent des canapés à confidents qui permettent de discuter sans se voir. La critique vient comme une ouverture à débattre et il est fort possible que la plupart des thèses développées par les auteurs dans leurs critiques ait été attisées par une conversation, un désaccord avec un autre lors d’un regroupement pour un salon. Il est très probable par exemple que le pamphlet du Temple du Goût de Voltaire (1733) ait été écrit pour contrer le développement du goût pour la rocaille dans les grandes demeures françaises qu’il sentait se propager dans les réunions littéraires auxquelles il assistait.

De plus, cette prégnance de la conversation se ressent dans la manière même dont certaines critiques sont écrites. Denis Diderot, dans ses comptes rendus des Salons, nous propose non seulement de lire une correspondance littéraire avec Melchior Friedrich Grimm, débutant tous ses comptes rendus par « A mon ami Monsieur Grimm », il rappelle son adresse par l’emploi du « vous » et du « nous » multiplié au long de son récit, par exemple en évoquant à Grimm un tableau de Carle Van Loo « […] le tableau de notre amie madame Geoffrin » (Salon 1761). Mais il choisit parfois aussi de monter son récit sous la forme d’une discussion (le recours à cette méthode argumentaire se retrouve dans beaucoup d’autres de ses essais comme Le Supplément au Voyage de Bougainville, 1796) ou fait parler les personnages du tableau. Ainsi, dans son Salon de 1763, critiquant la peinture Les Citrons de Javotte (milieu du XVIIIème siècle) d'Etienne Jeaurat qui n’est plus, selon lui, le grand peintre qu’il a pu être, il ajoute ce paragraphe :


Etienne Jeaurat (1699-1789), Les Citrons de Javotte, Milieu du XVIIIème siècle, Huile sur toile, 64x80cm, Collection privée

« Mon ami, je vous abandonne M. Jeaurat ; faites-en tout ce qu’il vous plaira ; je vous demande seulement un peu d’indulgence pour ses cheveux gris et sa main tremblante.

— Mais il est bien mauvais.

— D’accord, mais il a les cheveux gris et un visage long et plein de bonhomie. » Salon de 1763


Ce genre littéraire se veut instructif pour son lecteur mais doit aussi le faire réagir, utilisant pour cela un ton parfois acerbe.


La critique d’art, qui prend son essor au XVIIIème siècle, est un art de son temps, illustrateur des idées des Lumières ainsi que du développement de l’individu comme entité à part entière.


Nous verrons lors du prochain article, comment la critique d’art a pris position dans les débats esthétiques, jusqu’à jouer un rôle dans les évolutions du goût de son époque.



Célia De Saint Riquier

 
  • Instagram
  • Facebook
  • Twitter

©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871