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La Philosophie de Salvator Rosa : quand le peintre invite au silence


Salvator Rosa fait partie de ces artistes universels, comme Michel-Ange ou Jean Cocteau, qui ont donné au monde le fruit de leur imagination sous de multiples formes. Poète, graveur, satiriste, peintre, musicien, comédien, Rosa fut tout cela à la fois. Né en 1615 à Naples, dans une famille sans ressource, il parvint à s’élever par ses multiples talents et par son caractère au sommet de la pyramide des arts. Rosa était en effet de tempérament orageux - la légende dit de lui qu’il s’engagea à de multiples reprises dans des bandes de brigands - mais aussi d’une grande détermination. Il fut ainsi l’un des premiers artistes d’importance à comprendre l’intérêt de faire figurer ses œuvres de manière régulière aux expositions publiques comme celle organisée tous les 19 mars par la congrégation des Virtuosi à Rome, au Panthéon. Dans la même idée, il aimait faire circuler son nom et son apparence par une vaste production d’autoportraits où il se mettait en scène, rappelant ainsi son goût pour le théâtre. Peint en 1641, La Philosophie (Londres, National Gallery) illustre peut-être plus que tout autre tableau qui était Salvator Rosa.


Salvator Rosa, La Philosophie, v. 1641, Londres, National Gallery.

L’œuvre est commandée en 1641 par Filippo Niccolini, tuteur et valet de chambre du cardinal Giovan Carlo de Médicis, avec un pendant, La Poésie (Hartford, Wadsworth Atheneum), ainsi que deux grands paysages. Dans le contrat attestant du paiement des œuvres, il n’est aucunement fait mention d’un autoportrait mais simplement d’une figure à mi-corps. Il faut ainsi attendre 1767, et l’exposition de la Philosophie et de son pendant à l’église de la Santissima Annunziata de Florence, pour que soit affirmée l’identification de l’allégorie à son auteur, Salvator Rosa. Cependant, cette idée est parfois rejetée, notamment à cause de l’absence supposée de ressemblance avec les autres autoportraits de l’artiste – ce qui peut sembler étrange tant les points communs sont nombreux -. Lors de l’exposition monographique consacrée à Rosa à la Dulwich Picture Gallery en 2010, le portrait est ainsi décrit comme une image idéalisée du peintre et de ses ambitions philosophiques et non plus comme un véritable autoportrait.


Salvator Rosa, La Poésie, vers 1641, Hartford, Wadsworth Atheneum

Ces nuances ne retirent cependant rien à la portée de l’œuvre tant le lien entre son auteur et le traitement pictural est puissant. Rosa peint ainsi son philosophe à mi-corps, vu légèrement par-dessous, da sotto in su, lui conférant ainsi une certaine autorité. Il porte un chapeau noir, attribut traditionnel des érudits et un habit marron. Le visage, à moitié dans l’ombre, est figuré de trois-quarts, légèrement penché, comme plongé dans une certaine mélancolie. Il a les sourcils froncés, le regard renfrogné, ce qui, selon les écrits antiques, caractérise l’apparence des philosophes. Tout cela fait écho aux œuvres de Jusepe de Ribera, dont Rosa fut peut-être l'élève, et notamment à ses portraits de philosophes, sources d’inspiration évidentes de ce tableau.


Jusepe de Ribera, Démocrite, v. 1630, Madrid, Musée du Prado.

De la main droite, l’homme tient une plaquette où est inscrite en lettres latines la formule suivante : « AUT TACE / AUT LOQUERE MELIORA / SILENTIO » soit « Reste muet, sauf si ce que tu as à dire vaut mieux que le silence ». Cette citation de Pythagore provient d’un recueil paru au Ve siècle, l’Anthologie de Stobaeus.


Elle témoigne de l’importance du silence dans la philosophie antique. Défendu notamment par Pythagore, qui recommandait à ses élèves de se taire pendant une période de deux à cinq ans avant de pouvoir pleinement parler, le silence devait faire sortir la vérité car seules l’écoute et la méditation intérieure devaient permettre d’y accéder. D’ailleurs, tout dans le tableau renvoie à l’idée de silence. Il n’y a aucun mouvement, la figure du philosophe est fermée sur elle-même avec son épais manteau marron, sans fioriture, et le bras rapporté sur le ventre. De plus, sa bouche est puissamment fermée tandis que l’arrière-plan ne contient rien à part un ciel nuageux qui clôt la composition – tout en pouvant évoquer la liberté du philosophe -. La figure peinte sert ainsi de modèle en incarnant parfaitement la maxime du panneau. En regardant le spectateur, elle le prend à témoin, lui suggérant de l’imiter.


À cette première couche savante, le peintre ajoute une métaphore sur la peinture. En se représentant comme le philosophe du silence, il semble rappeler que la peinture, qu’il incarne par son statut, est selon la formule du poète grec Simonide de Cos, une poésie muette. Le choix de la Poésie comme pendant devient alors, si cette interprétation se révèle vraie, d’une grande logique. Ce genre de mise en scène du peintre dans ses propres peintures est d’ailleurs quelque chose d’assez régulier dans l’œuvre de Rosa. Ainsi, vers 1647, il se peint la main posée sur un crâne, lui-même placé sur un livre de Sénèque (New York, Metropolitan Museum of Art) réfléchissant ainsi sur sa propre mort à la manière d’un philosophe antique.


Salvator Rosa, Autoportrait, v. 1647, New York, Metropolitan Museum of Art.

Malgré la pauvreté de sa famille, Rosa reçut une riche éducation grâce aux Piaristes, des clercs s'étant donnés pour mission, entre autre, d'instruire les enfants défavorisés. Auprès d'eux, il se révèle brillant élève et se voit éduquer en philosophie, en science. A Florence, où il arrive en 1640, à l'invitation du frère du duc, Giovan Carlo de Medici, Rosa s'illustre alors par son autorité intellectuelle et rapidement, sait se faire apprécier de la cour par sa maîtrise des lettres et notamment sa culture théâtrale. Il peint alors pour le prince, et pour ses proches comme Filippo Niccolini, des tableaux à visée intellectuelle en plus des paysages qui ont fait son succès à Naples puis à Rome.


Bien qu’invitant au silence, la Philosophie porte un message qu’il faut savoir lire. Il s’adresse à un public érudit, ce qu’était le commanditaire florentin de l’œuvre, et symbolise le talent d’un peintre lui-même fervent de ce type de composition. Rosa était d’ailleurs convaincu de la vertu du silence comme il l’a affirmé dans quelques-uns de ses écrits tel son Teatro della Politica paru en 1669. Profondément engagé dans la liberté artistique - il refusait de se faire payer en avance pour ne pas avoir de contraintes et surtout parce que cela aurait signifié que son art avait un prix -, Rosa y rappelle enfin que la peinture doit être élevée au même rang que les lettres, quelles soient celles des philosophes ou des poètes.


 

Bibliographie :

  • Salvator Rosa, (exp. Dulwich Picture Gallery, Londres, 15 septembre-28 novembre 2010, Kimbell Art Museum, Fort Worth, Texas, 12 décembre 2010-27 mars 2011), cat. exp. sous la dir. de Helen Langdon, Xavier F. Salomon, Caterina Volpi, Londres, 2010.

  • Salvator Rosa : tra mito e magia, (exp. Museo di Capodimonte, Naples, 18 avril 2008 - 29 juin 2008), cat. exp., Naples, 2008.

  • Ernst Rebel, Self-Portrait, Cologne, 2017.

  • Francis Haskell, Mécènes et peintres. L'art et la société au temps du baroque italien, Londres, 1991.

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