• Nicolas Bousser

La Tenture de la Vie de la Vierge de la collégiale de Beaune

Mis à jour : mars 28

Exposées chaque année en été, les tapisseries de la collégiale Notre-Dame de Beaune attirent les foules. Sous la flèche dessinée par Hugues Sambin et à côté de la célèbre Vierge noire du XIIIe siècle, la Tenture de la Vie de la Vierge constitue en effet un incontournable du patrimoine beaunois. Brève histoire d’un grand jalon de la tapisserie médiévale, tombé dans l’oubli et redécouvert au XIXe siècle.


Tenture de la Vie de la Vierge - Collégiale de Beaune, vers 1503 / ©NicolasBousser

Le contrat de 1474, les "patrons" de la Vie de la Vierge


Les Archives départementales de Côte-d’Or conservent un précieux document : un marché conclu en 1474 engageant le peintre Pierre Spicre à fournir au chapitre de la collégiale, agissant pour le compte de Jean Rolin, les « patrons des histoires de Nostre-Dame ». L’artiste est à l'époque bien connu dans le secteur de Dijon et dans le pays beaunois (voir notre article Recherche à son sujet). Il réalise donc à partir de septembre 1474 les patrons de la Vie de la Vierge, s’incarnant en de vastes toiles à l'échelle de la tapisserie projetée. Mais le tout n’est pas encore tissé et ne le sera qu’aux alentours de 1500-1501, soit 25 ans plus tard, sous l’impulsion d’un chanoine de la collégiale, l’archidiacre Hugues Le Coq.

Hugues Le Coq - Deuxième pièce de la tenture / ©NB

Celui-ci apparaît à deux reprises sur les tapisseries, présenté par saint Jean-Baptiste à l’extrémité droite de la seconde pièce de la tenture puis par son patron saint Hugues à l’extrémité de la dernière pièce. Des éléments supplémentaires sont chargés de rappeler la donation faite par le chanoine. On note en effet la présence de ses armories, de sa devise « Grâce à Dieu », et de l’inscription de donation au bas de la tenture : autant d'éléments de revendication identitaire. L'ensemble se compose aujourd’hui de cinq pièces, mesurant chacune environ six mètres de long sur presque deux de haut. Le contrat mentionnait cependant six pièces.



Une mauvaise lecture du contrat ?


Dans une publication de 1976, Alain Erlande-Brandenburg, grand historien de l’art, réfute l’intervention de Pierre Spicre dans la création des motifs de la Tenture de la Vie de la Vierge. Il part, entre autres, d’un constat : une mauvaise compréhension du vocabulaire du Moyen Âge. En effet, il est difficile de saisir ce qu’englobe réellement le terme "patron". Pour lui, ce terme évoque de grandes toiles peintes que l’on pouvait tendre dans l’édifice religieux lors de cérémonies, une technique offrant une économie de moyen et surtout de temps par rapport à la tapisserie. Certaines de ces toiles peintes sont parvenues jusqu’à nous. Les toiles de Spicre ont cependant pu être réutilisées comme cartons de tapisserie 25 ans plus tard. Pour l’historien d'art, le cartonnier de la tenture est un autre artiste.

Détail de la première pièce de la tenture / ©NB

Il poursuit en soulignant la maladresse de la composition, évoquant une "défaillance" indigne du talent de Spicre. Nul ne peut lui donner tort sur ce point. En se penchant sur les tapisseries, on ne peine pas à saisir les anomalies, la "gaucherie aimable de la composition" pour reprendre les mots de Henri Chabeuf. Cependant, on note tout de même des analogies stylistiques avec certaines réalisations rapprochées de Pierre Spicre, notamment si l’on compare l’ensemble avec les peintures murales de l’église Saint-Cassien de Savigny-lès-Beaune (comparaison ci-dessous). Une fois encore, nous renvoyons nos lecteurs à notre article Recherche consacré à l'artiste.


La Vie de la Vierge, le sujet


Abordons à présent l’iconographie. Le cycle présente en détail l’histoire de la Vierge, inspirée des récits apocryphes et particulièrement de la Légende Dorée de Jacques de Voragine (1261-1266). Chacune des scènes prend place dans un cadre architectural reposant sur un parterre mille-fleurs, en vogue à la fin du XVe siècle. L’ensemble s’organise ainsi :


Première pièce : la Rencontre d’Anne et Joachim à la Porte Dorée, la Nativité de la Vierge, la Présentation de la Vierge au Temple et le choix du fiancé.


Deuxième pièce : le Mariage de la Vierge et de Joseph, La Vierge se rendant à la maison de son époux, l’Annonciation.


Troisième pièce : la Visitation, la Nativité, la Circoncision.


Quatrième pièce : l’Adoration des Mages, la Présentation au temple, la Fuite en Egypte, le Massacre des innocents


Cinquième pièce : Un ange ordonne à la Sainte Famille de retourner en Judée , la Dormition de la Vierge, le Couronnement de la Vierge



Un consensus semble aujourd’hui attribuer la paternité des motifs de la tenture à Pierre Spicre. A-t-il réalisé les patrons de la Vie de la Vierge dans l’optique d’un tissage ? Aucune certitude à ce sujet. En définitive, certains événements ont simplement pu retarder la transposition en tapisseries des travaux du peintre. Hugues Le Coq, en 1500, aurait alors remplacé le portrait et les emblèmes de Jean Rolin, prévus au départ dans le contrat, par les siens. Les patrons de Pierre Spicre ont, quoi qu’il en soit, joué un rôle important dans la réalisation de la tenture, de manière directe ou indirecte. Des analogies avec certaines réalisations du corpus attribué au peintre restent de plus notables.

Cet exceptionnel ensemble continue aujourd’hui de fasciner et fait la fierté de la cité bourguignonne.


Nicolas Bousser

 
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