• Aurélien Delahaie

Le Chef-d’œuvre inconnu, entre génie et folie, à la maison de Balzac

Mettre en relation un grand texte littéraire du XIXe siècle avec des arts graphiques modernes et contemporains : voilà un projet qui pouvait sembler risqué. C’est pourtant ce que le conservateur Yves Gagneux et l’équipe de la maison de Balzac sont parvenus à présenter avec pertinence dans leur nouvelle exposition, ouverte jusqu’au 6 mars 2022. Le Chef-d’œuvre inconnu, l’une des nouvelles à valeur philosophique écrite par l’auteur du Père Goriot, propose en effet une profonde réflexion sur l’art et sa fonction. De cette interrogation va naître pour les deux siècles suivants de nombreuses productions artistiques. Loin de n’intéresser que les peintres et dessinateurs, le cinéma va aussi se pencher sur le sujet en s’interrogeant sur la question de la création artistique.


Bernard Dufour (1922-2016), intervention ponctuelle de Michel Piccoli (1925-2020), Sans titre, 1990, huile sur toile, maison de Balzac

Précisons tout d’abord que pour bien saisir le programme exposé, nous recommandons à tout un chacun de lire ou relire ladite nouvelle au risque de se voir gâcher (ce sera un mal nécessaire à la compréhension de l’exposition) le plaisir d’une histoire rédigée avec le talent inhérent d’un grand auteur. Les références faites au texte de Balzac dans les œuvres présentées sont en effet bien souvent inspirées par la fin de l’histoire et c’est ce pourquoi les cartels doivent, dès le début, exposer brièvement le récit et certains détails importants de celui-ci. Reconnaissons justement qu’il est difficile de voir une exposition sur une œuvre littéraire sans l’avoir ouverte au préalable et que nous ne pouvons reprocher au commissariat de raconter l’histoire au spectateur ne la connaissant pas.


Jacques Rivette (1928-2016), La Belle Noiseuse (capture du film), 1990, Pierre Grise Productions

Dans les trois salles sont présentés trois axes de lecture différents et des approches artistiques toutes intéressantes partant d’une réflexion sur l’œuvre de Balzac. La première partie s’attarde sur l’analyse du film La Belle Noiseuse (1991) de Jacques Rivette, adaptation cinématographique libre du texte original. Le récit – normalement situé au XVIIe siècle – est transposé au XXe siècle et s’interroge avant tout sur ce que serait un portrait idéal. Pendant près de 4h, le film s’attarde sur la démarche artistique du peintre Frenhofer, interprété à l’écran par Michel Piccoli. Au fur et à mesure des plans se dessine devant la caméra un chef-d’œuvre idéal, mûrement réfléchi après exécution d’une succession de dessins et tableaux dont certains sont visibles dans l’exposition en parallèle de la diffusion d’extraits du film. Le réalisateur, s’il s’inspire librement des écrits de Balzac, n’a de cesse de multiplier les références précises au texte, les mettant toujours judicieusement à son service. Chaque élément est alors repris mais réinterprété, donnant une dimension nouvelle à la production d’un chef-d’œuvre inconnu.


Image de droite : Pablo Picasso (1881-1973), Lignes de points, encre sur papier


Au sein de la deuxième salle est exposé un travail des plus intéressants car elle s’intéresse à la publication du Chef-d’œuvre inconnu illustré par Pablo Picasso. Cette édition du début du XXe siècle est sans aucun doute un étonnant fruit du hasard résultant d’une visite du célèbre marchand Ambroise Vollard dans l’atelier de l’artiste espagnol. Celui-ci y découvre une série de dessins réalisés avec des points et fait immédiatement le lien avec les curieuses cinq lignes de points que Balzac laisse en dédicace de sa nouvelle à la suite de la mention « A un lord ». S’ensuivra un intéressant travail d’illustration à découvrir dans la salle du musée et commandé par Vollard à Picasso. Notons simplement l’intérêt de ces dessins, qui ne s’attardent surtout pas à illustrer purement et simplement le texte qui leur est mis en rapport.


Eduardo Arroyo (1937-2018), Le Chef-d'œuvre inconnu, 2015, fragments de photographies collés sur papier et technique mixte

Reste enfin la dernière salle où est proposé un focus sur des productions contemporaines. Saluons d’abord l’honnêteté de la présentation qui justifie la pertinence et commente les œuvres exposées, au lieu, comme c’est souvent le cas (sans doute par mode) en art contemporain, de laisser le visiteur à ses extravagantes et personnelles supputations. Le spectateur trouvera ainsi dans la salle à côté de chaque œuvre, un texte lui expliquant le parti pris, la réflexion de l’artiste et le lien qui la rattache à l’œuvre littéraire. Ce qui est frappant et intéressant, c’est de voir que l’interrogation balzacienne a une portée universelle, les œuvres provenant d’artistes de différentes nationalités et que les points de vue choisis sur la question sont à chaque fois multiples. La définition de l’art n’a sans doute jamais autant pris une dimension aussi personnelle que dans cette pièce.



Le Chef-d'œuvre inconnu, entre génie et folie, est une exposition qui a le mérite d’associer, chose pas toujours facile, art moderne et contemporain à l’art du XIXe siècle. Le projet était audacieux à plus d’un titre car, avec cette nouvelle et le programme iconographique sélectionné, le propos développé se révèle très axé sur les concepts de l’art, ce qui aurait pu être complexe à mener dans un espace limité à trois salles. Le pari est en définitive réussi puisqu’en sortant du musée, le spectateur se demandera sans doute à son tour ce que serait, pour lui, son chef-d’œuvre inconnu. Il en conclura sans doute qu’il n’existe qu’une réponse, la sienne, la plus personnelle, mais qu’en définitive celle-ci sera toujours subjective.


Aurélien Delahaie


L'exposition Le Chef-d'œuvre inconnu, entre génie et folie, est ouverte au public du 17/11/2021 au 06/03/2022, pour plus d'informations, cliquez ici