• Raphaëlle Agimont

Le Livre des Rois de Shâh Tahmâsp, trésor de l'Iran


La cour de Keyoumars (détail), attribué à Soltan Muhammad, folio 20v, vers 1524-1525, The Aga Khan Museum

L'œuvre de Ferdowsi

À l'aube du IIe millénaire de notre ère, la Perse est sous domination musulmane depuis plus de 300 ans. En effet, en 651, les conquêtes arabes mènent à la chute du puissant Empire sassanide. Le zoroastrisme, religion millénaire des perses qui vénère le dieu Ahura Mazda, se voit lentement remplacé par l’Islam suite aux conversions—forcées ou non—, tandis que l’arabe est imposé comme langue principale sur tout le territoire sous la dynastie des Omeyyades (661-750). Les perses se voient donc privés, en l’espace de quelques décennies, de ce qui fait leur culture depuis des dizaines de générations. Cependant, il est difficile d’éradiquer un patrimoine aussi ancré dans la mémoire d’un peuple fier de ses origines : la langue persane survit, et les légendes restent.


Ce langage et ces histoires, le poète Ferdowsi s’en fait l’un des plus grands défenseurs dans ce qui va devenir l’œuvre de sa vie : le Shâhnâmeh, ou Livre des Rois. Né vers 940 dans le petit village de Badji, dans l'actuel Iran, il entreprend la rédaction de ce récit colossal de plus de 50 000 vers aux alentours de 977 et l’achève vers 1010, soit plus de 30 ans de travail. Composé en persan —choix hautement symbolique—, il relate les exploits des souverains de la Perse préislamique, de la préhistoire mythique à la fin du règne sassanide. Légendes et faits historiques s’entremêlent dans une épopée grandiose mettant en scène les plus grands héros tels Rostam, sans doute le plus célèbre, Djamchid, 4e shah du monde, ou encore Iskandar (Alexandre le Grand). Malheureusement, si Ferdowsi avait commencé son ouvrage sous la bénédiction et la protection financière d’un mécène nommé Mansour, celui-ci est exécuté en 987 par le pouvoir en place. Quand le poète présente son labeur terminé à Mahmoud de Ghazna, dirigeant de l’Empire gazhnévide, c’est la désillusion : le souverain ne reconnait pas la valeur du manuscrit, et le gratifie d’une paie bien moindre à ce qui avait été initialement arrangé. Mahmoud regrettera par la suite son geste, mais trop tard : Ferdowsi s’éteint vers 1020, dans la pauvreté.


Un ouvrage extraordinaire

La suite de l’histoire démontre fort bien que Mahmoud avait tort. Le Shâhnâmeh survit à la déchéance et la mort de son auteur et se diffuse dans le monde islamique, jusqu’à devenir un véritable symbole national. Au XVIe siècle, son rayonnement est sans pareil. Cela est sans doute aidé par le développement d’ateliers d’arts du livre prestigieux sous les Safavides, notamment dans les villes de Tabriz, Chiraz et Boukhara. Cette dynastie, qui règne de 1501 à 1736 sur le territoire iranien, est à l’origine d’un essor artistique considérable dans de nombreux domaines et voit affluer les plus grands artistes, placés sous la protection de souverains éclairés. Pour les calligraphes et les peintres de miniatures, il s’agit sans conteste d’un âge d’or.


Shah Tahmâsp dans les montagnes, Farroukh Bek (actif vers 1580-1619), Freer Gallery of Art

On suppose que c’est Shâh Esmâ'il, fondateur de la dynastie, qui commande le premier aux ateliers de Tabriz une copie du Shâhnâmeh, projet repris après son décès en 1524 par son fils et successeur, Shâh Tahmâsp, qui développe très jeune un goût prononcé pour la peinture. L'entreprise, qui s’étale sur environ une dizaine d’années, emploie les pinceaux les plus talentueux des ateliers safavides, à l’instar de Soltân Muhammad, Aqâ Mirak ou encore Mirzâ Ali. À son achèvement, vers 1535, le manuscrit compte plus de 750 folios pour 258 illustrations, de la main de plus d’une quinzaine de peintres différents, dont on ne peut souvent que supposer le nom. En effet, la signature n'est pas l'usage et seules deux sont apposées dans tout le livre ; l'une par Mir Musavver, l'autre par Doust Mouhammad.





Nul besoin toutefois de connaître l'identité des artistes pour se rendre compte de l'immense qualité de leur travail ; le livre est un manifeste de la magnificence de la miniature persane du XVIe siècle. Influences turkmènes, sinisantes et locales se mêlent dans des compositions complexes et colorées, dans lesquelles la tridimensionnalité réaliste n’a pas sa place. Il convient d’abandonner notre regard occidental habitué à la perspective linéaire pour apprécier la façon dont les différents points de vue s’emboitent avec harmonie, nous laissant une vue dégagée des scènes. La miniature est en réalité « la synthèse d’une perception sensible et d’un réalisme spirituel » (1). Elle devient, à cette époque, une œuvre à part entière, affranchie du texte qu’elle illustre et parfois même de son cadre.


  1. Zal est aperçu par une caravane, attribué à 'Abd ul-'Aziz, folio 62v, Freer Gallery of Art

  2. Haftvad et le ver, attribué à Doust Mouhammad, folio 521v, The Aga Khan Museum

  3. L'ange Surush sauve Khosrow Parviz d'un cul-de-sac, attribué à Muzaffar 'Ali, folio 708v, The Metropolitan Museum of Art

  4. Le camp iranien attaqué de nuit, attribué à Qadimi, folio 241r, The Metropolitan Museum of Art

  5. Ferdowsi et les trois poètes de Ghazna, attribué à Aqâ Mirak, folio 7r, The Aga Khan Museum

  6. Afrassiab et Siavach s'embrassent, The Harvard Art Museums

En 1568, Shâh Tahmâsp fait cadeau du manuscrit au nouveau sultan ottoman Sélim II. Il rejoint donc les collections de sa bibliothèque royale, où il reste jusqu’au début du XXe siècle. Après un achat d'Edmond de Rothschild, il passe aux mains d’Arthur A. Houghton Jr. — ce qui lui vaut le nom alternatif de Shâhnâmeh de Houghton. De son vivant et après sa mort, le livre est malheureusement démantelé ; certains folios partent agrandir des collections privées, tandis que d’autres rejoignent de grandes institutions, tel le Metropolitan Museum of Art de New York qui en possède 78 folios illustrés. Nous ne pouvons que vous conseiller de feuilleter la publication de ce dernier, The Shahnama of Shah Tahmasp : the Persian book of kings, pour apprécier la réunion exceptionnelle de toutes les miniatures du manuscrit dans un seul ouvrage.

Épopée nationale, illustre commanditaire et fine fleur de la peinture persane ; il n’est pas étonnant que les pages de ce manuscrit soient aujourd'hui considérées comme des trésors inestimables, témoignages d’un bijou de la littérature, de la grandeur de l’art safavide et, surtout, d’une culture qui traverse le temps.


Raphaëlle Agimont

(1) Ringgenberg, P., La peinture persane ou la vision paradisiaque, p. 149


Bibliographie

Canby, S. R., Persian painting, The British Museum Press, 1993

Canby, S.R., The Shahnama of Shah Tahmasp : the Persian book of kings, The Metropolitan Museum of Art, Distributed by Yale University Press, 2014

Hillenbrand, R., Shahnama : The Visual Language of the Persian Book of Kings, Ashgate, 2004

Ringgenberg, P., La peinture persane ou la vision paradisiaque, Les Deux Océans, 2006

Rogers, J. M., Topkapi Sarayi, Manuscrits et miniatures, Éditions du Jaguar, 1986