• Raphaëlle Agimont

Les états d'âme d'Umberto Boccioni


Vous êtes en 1911, en Italie. Vous vivez les derniers souffles de la Belle Époque, sans avoir conscience que la guerre viendra bientôt toquer à votre porte. Ce qui vous préoccupe vous, c'est cette arrivée de technologie auparavant inconnue qui vous fait tourbillonner la tête, comme l'automobile ou les nouveaux chemins de fer. Tout va plus vite, et cette rapidité vous galvanise. Vous êtes par ailleurs convaincu que vous êtes là à un tournant de l'histoire, et que le futur est plein de promesses. Vous avez donc le parfait état d'esprit pour comprendre le courant futuriste qui se développe alors dans l'art, et pour admirer le fameux triptyque des États d’Âme (Stati d'animo) d'Umberto Boccioni.


Qu'est-ce que le futurisme ?

Filippo Tommaso Marinetti

Le 20 février 1909, un poète répondant au nom de Filippo Tommaso Marinetti publie dans le Figaro un texte qui fait grand bruit. Nommé "le manifeste du futurisme", on peut y lire que toute la beauté du monde réside dans la vitesse et la modernité, et que le passé doit être absolument oublié. Plus étrange encore, l'on y présente la violence et la guerre comme étant la seule solution à tous les problèmes du monde. Choquant délibérément bon nombre de contemporains, cette nouvelle philosophie artistique est pourtant abondamment traduite à l'étranger, et trouve rapidement écho dans l'atelier d'artistes, italiens d'abord, qui se font les pionniers de ce mouvement d'avant-garde. Parmi eux, citons Gino Severini, Carlo Carrà, Luigi Russolo, Giacomo Balla ou encore Umberto Boccioni.


Umberto Boccioni, élasticité, 1912, Museo del Novenceto

Umberto Boccioni (1882-1916) avait déjà fait la connaissance de Marinetti à Milan, en 1908. Peintre et sculpteur de son état, il participe, avec ses camarades cités plus haut, à l'adaptation picturale du manifeste, afin d'en retranscrire toutes ses idées dans l'art. Publiant lui-même des textes, comme Peintures, sculptures futuristes (1914), il explique sa vision de la peinture, disant vouloir "synthétiser tous les moments (temps, lieu, forme, couleur, ton) et construire ainsi le tableau". Autrement dit, l'art futuriste de Boccioni et de ses collègues se veut un art de synthèse des éléments, avec des sujets toujours propices au dynamisme et à l'exaltation de la vitesse du monde moderne, comme il le fait avec son chef-d’œuvre, élasticité, qui décompose les mouvements d'un cheval de course dans une composition bouillonnante. En effet, la particularité de Boccioni est qu'il s'inspire ostensiblement du cubisme de Picasso ou de Braque, malgré le rejet du passé prôné dans sa vision de la peinture.


Le triptyque des États d’Âme


Peint en 1911, les États d’Âme est un ensemble de trois peintures, réalisé deux fois, dont la série la plus aboutie est conservée au MoMA. Ici, Boccioni s'attache à représenter différents moments de la séparation d'un couple. Sujet plutôt émotionnel, donc. Alors comment ancrer cela dans la peinture futuriste et ses principes ? Tout simplement en le plaçant dans le contexte d'une gare et du train, lieux modernes de mouvement et de voyage.


1. Les adieux


Nous sommes ici sur le quai d'une gare. La locomotive noire, d'où s'échappe de la vapeur, semble sur le point de partir. Le sujet principal de sa peinture, le couple, est ici symbolisé par la foule abstraite qui entoure cette dernière. Boccioni représente le moment même de la séparation, avec des personnages qui paraissent s'enlacer ; l'un va partir avec le train, et l'autre rester sur place. On voit bien ici l'influence du cubisme, avec cette décomposition des formes et l'interpénétration des plans entre eux, qui donnent une réelle impression de frénésie et de dynamisme. Le mouvement est d'ailleurs aussi retranscrit par le biais du feu de signalisation, qui indique la direction que prendra le train dans quelques secondes.


2. Ceux qui partent



L'artiste représente maintenant ceux qui sont montés dans le train, mêlant à la fois l'intérieur et l'extérieur des wagons, comme l'aurait fait un Picasso. Les visages des passagers (qui, rappelons-le, viennent de subir une séparation), sont bizarrement dénués de toute expression, comme endormis. L'impression de vitesse est ici donnée par les traits obliques de la peinture. Cette étonnante rapidité semble brouiller le paysage, et l'on ne distingue que vaguement des maisons à l'arrière-plan.


3. Ceux qui restent


Enfin, ce sont les personnages restés sur le quai, qui ont vu leur partenaire partir. Les courbes géométriques qui les forment les montrent courbés, remontant ou restant sur le quai de manière accablée et découragée. Mis à part quelques éléments de contexte comme les rails à droite, cet enchevêtrement de lignes verticales, qui contraste véritablement avec le tableau précédent, semble signifier un moment totalement figé dans le temps. Plus les personnages s'éloignent, plus ils se confondent avec ces lignes, comme disparaissant.


Umberto Boccioni réalise donc ici une série de tableaux très psychologique, où il mêle non seulement les principes futuristes d'exaltation de la vie moderne et de la vitesse, mais également ce que tout cette nouvelle frénésie a pour conséquences dans la vie des êtres humains, où une séparation devient aussi simple que le départ d'un train.


Raphaëlle Agimont





 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871