• Paul Palayer

Les "Canons de l'élégance" au musée de l'Armée

Avec son exposition temporaire intitulée Les canons de l’élégance, qui se tiendra du 10 octobre prochain au 26 janvier 2020 en son sein, le Musée de l’Armée -Invalides montre sa volonté de toucher un public d’esthètes plus large que les habituels passionnés de la chose militaire. C’est une réussite.

En effet, le musée livre ici une exposition à la fois historique et ayant trait aux arts décoratifs. La ligne de conduite des commissaires d’exposition a été de présenter des objets pour leur beauté plastique. Les deux tiers de ceux-ci ne sont jamais présentés au public, ce qui fait de cet événement l'occasion unique de les découvrir. La scénographie choisie est caractérisée par une alternance de salles, certaines aux murs rouge-orangé présentant des matériaux ou des techniques particulières, comme l’ivoire, le cuir ou le travail du métal et d’autres, aux murs gris anthracite, sont plus historiques.


Epée de Louis XVI, 1784-1789, @Musée de l'Armée

Nous pouvons regretter la complexe articulation de thèmes relativement imbriqués qui ne rendent pas toujours lisible le message de l’exposition. Cependant, la volonté des commissaires de réunir en une seule et même exposition des objets très disparates, uniquement réunis autour des vastes notions que sont la finesse et l’élégance, n’était pas simple à retranscrire dans un parcours cohérent. Aussi les visiteurs ne seront pas déçus dans la mesure où la beauté formelle est au rendez-vous et peu importe, après tout, de passer d’un fusil d’assaut moderne orné de dorure, à un bonnet d’ourson de grenadier impérial ou à une armure du XVIe siècle puisque la visite est éblouissante dans son ensemble et que chaque objet apporte quelque chose.

Plutôt que de s’attacher à retranscrire exhaustivement le parcours de l’exposition, Coupe-File a choisi de vous présenter quelques chefs-d’œuvre parmi d’autres.


Pertuisane des gardes de la Manche, vers 1679. @Musée de l'Armée.

L’exposition s’ouvre avec le dernier des grands joyaux de la Couronne : l’épée de diamants de Louis XVI. Cette épée, conçue en 1784, symbole de commandement, n’est portée qu’une fois par le roi lors de l’ouverture des Etats généraux en 1789. Longtemps considérée comme perdue, elle a fini par être identifiée dans les collections du musée de l’Armée. La garde a cependant disparu, seule la lame en acier bleui et le fourreau en peau de reptile magnifiquement orné sont présentés. L'ensemble portait 2200 pierres précieuses et est un véritable chef-d'oeuvre d'orfèvrerie. Cette arme d’apparat sert à illustrer une section de l'exposition sur les liens entre le pouvoir et le militaire. S’ensuit la présentation d'une autre arme non destinée au combat et d’une finesse incomparable dans le travail du matériau. La pertuisane des gardes de la Manche de la Maison du roi, datée de 1679, marque un statut autant qu’elle est l’instrument d’un métier. Tout, dans cette arme des gardes les plus proches du roi, tend à montrer la maîtrise des armuriers et orfèvres du XVIIe siècle et le prestige de ceux destinés à en être pourvu.


Cette exposition ne comporte presque que des pièces d’exception mais l’une d’elle tient une place particulière. En 1798, un corps expéditionnaire français est envoyé en Egypte, alors dominée par les Mamelouks. Lors de la célèbre bataille des Pyramides, le 21 juillet, ces soldats d’élite, chamarrés d’or et venus d’un autre âge, sont étrillés par la puissance de feu des Français. Un harnachement mamelouk a été ramassé par un soldat puis offert au général commandant l’expédition, Bonaparte. Il est présenté dans cette exposition. L’or, le lapis-lazuli, le corail et autres émaux montrent que le prestige du militaire et son élégance peuvent être très ostentatoires.


Harnachement de Mamelouk, fin XVIIIe siècle. @Musée de l'armée.

Napoléon donne cependant l’exemple d’un chef qui tire sa reconnaissance visuelle de sa simplicité. Le ton terne de sa redingote tranche avec le bleu nuit et les dorures de ses officiers. D’autres chefs militaires, notamment pendant la Seconde Guerre Mondiale, se distingueront par la modestie affectée de leur mise. Mais c’est le monde civil, et particulièrement les mouvements de contre-culture des années 60, qui s’approprient le vêtement simple du troupier. A partir de là, des stylistes adoptent le treillis et transforme la mode grâce à ce vêtement sobre et fonctionnel devenu urbain et chic. L’exposition bénéficie de prêts du musée des Arts Décoratifs et de la maison Jean-Paul Gaultier pour montrer les adaptations parfois surprenantes du luxe, influencées par le militaire. Avec la robe Durbar, "l'enfant terrible de la mode" part d'un bustier en tissu robuste de treillis français au motif "Centre Europe" qu'il oppose à la finesse de la multitude de volants de tulle. Il est l'un des pionniers de l'usage du camouflage dans la mode.


Robe Durbar, collection printemps/été 2000 par Jean Paul Gaultier. @Paul Palayer

C’est sur cette touche moderne et décalée que l’exposition se clôt, montrant une véritable inversion du prestige, depuis les armes ostentatoires et les uniformes chatoyants des temps passés, jusqu’au kaki et au camouflage qui évoquent le combattant sans-grade des décennies récentes. L'élégance et le monde militaire ont toujours été liés, depuis au moins le XVIe siècle. Cette réunion d'objets hétéroclites dans les salles du musée de l'Armée en fait la démonstration tout au long de son parcours.


Paul Palayer

 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871