• Antoine Lavastre

Les frères Flandrin : le retour en terre lyonnaise

« Ils sont les premiers élèves de mon école dont ils sont aussi aimés que respectés ». C’est en ces termes qu’en septembre 1831, Jean-Auguste Dominique Ingres écrit à Jean-Baptiste Flandrin pour le rassurer sur le travail fourni par ses enfants, Hippolyte et Paul, au sein de son atelier. Ces derniers sont alors élèves du maître depuis 1831 après avoir fait le trajet à pied depuis Lyon, où ils sont nés, n’ayant pas les moyens financiers de faire autrement. En 1833, grâce à la sécurité financière amenée par le prix de Rome remporté l’année précédente par Hippolyte, Auguste, l’aîné de la fratrie, qui jusqu’alors subvenait au besoin de la famille par la pratique de la lithographie, rejoint à son tour la capitale. C’est à ce triumvirat fraternel, destiné à marquer de son empreinte l’histoire de l’art et les artistes d’hier et d’aujourd’hui, que le musée des Beaux-Arts de Lyon consacre une rétrospective de vaste ampleur jusqu’au 5 septembre 2021.


Jeune homme nu assis sur un rocher, au bord de la mer, Hippolyte Flandrin, 1835-36, Paris, Musée du Louvre.

Cette exposition, longtemps retardée par la fermeture des musées liée à la crise sanitaire, s’inscrit dans le temps long que constitue la « redécouverte », du moins la réappréciation, de ces trois frères depuis les années 1970-80. Ces études relativement récentes avaient trouvé leur point d’orgue lors de l’exposition « Hippolyte, Auguste et Paul Flandrin : Une fraternité picturale au XIXe siècle » ayant pris place à Lyon et à Paris en 1984-85, dont la proposition actuelle du musée des Beaux-Arts de Lyon semble être une réactualisation. En effet, si toutes deux partagent une approche semblable, c’est-à-dire l’étude biographique et picturale croisée de la fratrie, près de la moitié des 360 œuvres présentées cette année sont inédites avec de nombreuses découvertes récentes. Ce renouvellement des connaissances autour des Flandrin est également accentué par la restauration du chef-d’œuvre d’Hippolyte à savoir le décor peint de la nef et du chœur de l’église Saint-Germain-des-Prés à Paris. Celui-ci, étant logiquement immeuble, est d’ailleurs évoqué en toute fin d’exposition par une salle supposément immersive mais où la basse résolution des images rend imperceptible le brio de la réalisation.


C’est dans une scénographie simple mais efficace, fondée sur des murs colorés et sur la confrontation quasi-systématique entre esquisses et œuvres finales, que sont exposées les nombreuses peintures, dessins mais également quelques rares photographies. L’étude de ces dernières est de ce fait l’un des grands apports du parcours puisqu’elle montre l’intérêt précoce des frères pour ce nouveau médium. L’exposition, organisée en huit sections thématiques, débute ainsi par la présentation de nombreux portraits et autoportraits des trois frères, permettant de se familiariser avec les hommes avant de voir leurs peintures.


Idylle, Paul Flandrin, fin des années 1860, Paris, galerie Talabardon et Gautier, détail.

Dans ces huit sections, Elena Marchetti et Stéphane Paccoud, les commissaires de l’exposition ont choisi de présenter les frères à l’image d’un hydre à trois têtes, chacun présentant ainsi une personnalité propre tout en s’unissant régulièrement face à des problèmes artistiques semblables. La salle consacrée aux paysages italiens est un parfait exemple de cela puisque si Paul en est le spécialiste, les quelques aquarelles sur cette thématique d’Hippolyte montre le lien puissant entre les deux peintres qui s’influencent perpétuellement.






Les Gorges de l'Atlas, Paul Flandrin, 1845, Langres, Musée d'art et d'histoire.

La force du parcours de l’exposition, au-delà de cette confrontation systématique, est de parvenir à associer une organisation thématique à une approche chronologique claire. Ainsi, les thématiques choisies dans les différentes sections s’inscrivent dans l’avancée progressive, ce qui n’empêche pas parfois quelques retours en arrière, de la carrière des peintres. Chaque étape est associée à une problématique propre. Par exemple, le long séjour à Rome des trois frères dans les années 1830 correspond dans l’exposition à la section « La séduction des corps », insistant ainsi sur l’apport de la statuaire antique et des études académiques sur leur art.


Enfin, ce qui fait le vrai sel de la proposition du musée des Beaux-Arts de Lyon est l’impressionnant corpus présenté. Les chefs-d’œuvre connus et célébrés des trois frères sont tous présents, ou presque, sur les cimaises, et sont accompagnés de pièces et dessins de moindre importance esthétique mais d’un intérêt immense pour la compréhension. Grâce à cette abondance, qui ne fait cependant pas l’effet d’un trop plein, la plupart des aspects de la carrière des trois peintres sont évoqués, ce qui laisse au visiteur le sentiment d’assister à une exposition destinée à faire date.


Avec « Les Flandrins : artistes et frères », le musée des Beaux-Arts de Lyon livre une exposition sans fausse note, à l’exception de la salle immersive citée plus haut et de la conclusion sur l’héritage qui est quelque peu anecdotique. Les œuvres sont présentes en nombre et le propos structuré est clairement retranscrit dans les différents textes des salles. L’exposition est ainsi celle que l’on attendait depuis de nombreuses années et ne devrait pas décevoir les amateurs des Flandrin.


Antoine Lavastre


HIPPOLYTE, PAUL, AUGUSTE : LES FLANDRIN, ARTISTES ET FRÈRES

Musée des Beaux-Arts de Lyon

Du 19 mai 2021 au 5 septembre 2021.