• Antoine Lavastre

Maurice Allemand ou comment l'art moderne vint à Saint-Etienne (1947-1966)

Ouvert en 1987, le musée d’Art moderne et contemporain de Saint Etienne métropole (42) est à la tête d’une des plus importantes collections de France avec près de 20 000 œuvres. Cette simple affirmation peut paraître étrange tant rien ne prédisposait cette ville minière et industrielle à devenir l’une des terres d’accueil de l’avant-garde artistique. Cela s’explique cependant par un principe simple, la volonté d’un homme, Maurice Allemand (1906-1979), directeur du Musée d’art et d’industrie de Saint-Etienne entre 1947 et 1966. C’est à lui que l’exposition du MAMC+, sous le commissariat de Cécile Bargues, rend hommage.


Crédit photo : Geneviève Allemand / MAMC+

Né en 1906 à Paris, Maurice Allemand suit ses études d’histoire de l’art à la Sorbonne avant de devenir l’assistant d’Henri Focillon. En 1938, il est nommé conservateur adjoint au Musée des Beaux-Arts de Besançon mais sa mission est vite interrompue par la Seconde Guerre mondiale, qui entraîne l’évacuation des œuvres du Musée de Besançon. Deux ans après la fin de la guerre, et après avoir été Inspecteur des sites pour la Bourgogne, Maurice Allemand est nommé conservateur au Musée d’art et d’industrie de Saint-Etienne.


L'Effroi, Jean-Baptiste Greuze, XVIIIème siècle, Dépôt du musée du Louvre, MAMC+

Il arrive alors dans un « musée de province » en perte de vitesse et sans ambition. Les collections sont disparates avec des peintures XIXème sans grand intérêt et des objets issus de l’industrie locale : armes, rubans, métier à tisser… Maurice Allemand entreprend alors de donner un second souffle au musée en repensant l’accrochage et les collections. Cela passera par l’art moderne mais pas seulement, comme tend à le démontrer la première salle de l’exposition. Allemand fait ainsi entrer des grands noms de la peinture ancienne. En 1961, le Musée du Louvre dépose ainsi à Saint-Etienne, l’Effroi de Greuze, merveilleuse peinture aujourd’hui dans les réserves du musée stéphanois et présentée exceptionnellement dans l’exposition. Allemand ouvre également le musée aux arts premiers avec en 1956 une exposition consacrée aux arts africains pour laquelle Tristan Tzara viendra donner une conférence.


6-5-1-4, Alexander Calder, vers 1950, MAMC+

Néanmoins, le grand projet de Maurice Allemand va être celui de faire de Saint-Etienne une place forte de l’art moderne et contemporain. Pour cela, il ne dispose que de très peu de moyens, n’a aucune équipe à son service et doit en plus convaincre la commission d’acquisition peu réceptive à l’art moderne et contemporain. Pour y parvenir, il va prendre sa machine à écrire et envoyer des centaines de lettres aux plus grands artistes de son temps. C’est à partir de ce moment que l’exposition du MAMC+ prend toute sa dimension. À travers les documents d’archives, il nous est ainsi permis de suivre toute la détermination et l’audace de Maurice Allemand. Il n’hésite pas, en parlant sans détour, à écrire par exemple à Alexander Calder pour lui demander s’il lui est possible d’obtenir de lui un mobile pour un prix réduit. Il écrit alors « En attendant de posséder un grand jardin et un mobile à moi, je souhaiterais vivement en avoir un dans mon musée. Je verrais de préférence une pièce de dimensions moyennes, suspendue au plafond. J'ai pensé que le plus simple était de m'adresser directement à vous. Je vous dirai donc tout uniment que la Ville serait certainement toute disposée à acheter une telle pièce, mais qu'elle vous demanderait si vous pouvez faire un effort en faveur d'un musée qui commence à se constituer une collection valable d'art contemporain. ». C’est ainsi qu’en 1955 le musée peut acheter à moindre frais 6-5-1-4 d’Alexandre Calder.


Ruban bleu, František KUPKA, 1910, dépôt du musée national d'art moderne, MAMC+

Ce grand projet passe aussi par l’obtention de dépôts de l’Etat pour des pièces d’artistes dont les œuvres sont hors de portée des finances du musée de Saint-Etienne. L’exemple présenté dans l’exposition est celui du Ruban Bleu de Kupka déposé en 1966. Il faudra ainsi des dizaines de lettres et de rappels pour qu’Allemand obtienne enfin auprès du musée national d’art moderne le dépôt de cette œuvre qu’il souhaitait depuis près de dix ans. Le ruban bleu ne viendra cependant pas seul à Saint-Etienne puisqu’il sera accompagné de La Forme de l’orangé, lui aussi présenté à l’exposition.

Composition, Otto Freundlich, 1930, MAMC+

Allemand s’intéresse aussi aux artistes et aux courants délaissés par les autres institutions. Il fait ainsi de Saint-Etienne l’un des premiers musées en termes d’art abstrait en présentant en 1957 l’exposition « Art Abstrait. Les premières génération ». Il est également le premier à acheter une œuvre d’Otto Freundlich, grand peintre abstrait dont L’homme nouveau fera la couverture de l’exposition d’Art dégénéré de Munich en 1937, pour un musée. L’exposition présente ainsi avec cette œuvre, Composition, les échanges très émouvants entre la veuve d’Otto Freundlich, mort dans les camps, et Maurice Allemand. On peut ainsi y lire l’ambition d’Allemand à faire de son musée un lieu d’éveil de l’art contemporain. Il écrit ainsi à Jeanne Kosnick-Kloss, veuve de Freundlich : « Je suis content de la façon dont se passe l'exposition; il n'y vient pas de grandes foules, je ne m'y attentats pas, mais des gens qui s’intéressent sérieusement à l'art et qui, en général, désirent s’instruit sur l’art abstrait, qu'ils ne connaissent pas. Il vient beaucoup d'écoles, de toutes les classes; je leur présente souvent l'exposition moi-même, et c'est extrêmement intéressant (et un peu fatigant en même temps). ». Allemand acquiert également des œuvres de Jean Arp et de son épouse Sophie Taeuber, présentées dans l’exposition.

Le cabinet d'estampe © AL

Ce grand projet passe également par un cabinet d’estampes. Allemand acquière ainsi grâce à ces tirages des œuvres d’artistes de grande renommée comme Le Corbusier, Matisse ou encore Picasso. Fidèle à ses principes, Allemand défend aussi la jeune génération en présentant des œuvres d’artistes moins reconnus.

© AL

Enfin, Allemand fait de l’éducation la pierre angulaire de « son musée ». Il multiplie ainsi les conférences, les visites-guidées afin de rendre accessible au plus grand nombre l’art. Il écrira ainsi à Pablo Picasso en 1947 : « En contact fréquent, dans une ville comme celle-ci, avec toutes sortes de publics et notamment avec des milieux ouvriers et des enfants des écoles, j'ai constaté souvent, avec beaucoup d'intérêt et de plaisir, que les éléments les moins "cultivés" du public, ceux qui regardent avec des yeux neufs et non déformés par l'enseignement des vieilles esthétiques, sont aussi les plus aptes à goûter et à aimer les formes nouvelles de l'art ».


Avec cette exposition, la commissaire Cécile Bargues et les équipes du MAMC+ restent donc fidèle aux préceptes de leur illustre prédécesseur. L’exposition est ainsi d’une grande rigueur scientifique tout en étant très agréable à parcourir et accessible. Le propos est passionnant et cet article ne peut en esquisser qu’une partie tant il est vaste. C’est ainsi véritablement une exposition de référence, presque un modèle, que nous offre le MAMC+. À ne surtout pas manquer, d’ici le 3 janvier 2021


Antoine Lavastre

Maurice Allemand ou comment l'art moderne vint à Saint-Etienne (1947-1966) au Musée d'Art Moderne et Contemporain de Saint-Etienne métropole.


Du 30 novembre 2019 au 3 janvier 2021.


Ouvert du mercredi au lundi de 10h à 18h.

 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871