Period rooms américaines : repenser l’héritage

Par Adèle Bugaut


Aux États-Unis, beaucoup de musées des Beaux-Arts donnent à voir une architecture qui nous est bien familière : c’est l’éternel temple grec juché au sommet de sa butte, indiquant avec une subtilité toute relative que nous entrons dans le monde sacré de l’art. Ce qui étonne davantage, c’est le nombre souvent considérable de period rooms que renferment ces musées (le Philadelphia Museum of Art détient le record national avec trente-cinq period rooms à son actif). Ce type de dispositif consiste à recréer un intérieur caractéristique d’un contexte socio-historique particulier. Très apprécié au milieu du XXème siècle, il a ensuite été mis au pilori par les experts des musées, convaincus que sa fiabilité historique était douteuse et qu’il était davantage source de fantasme que de connaissance.

Ayant à l’esprit ces chefs d’accusation, l’instinct de l’habitué des musées lui dira peut-être de fuir ces musées du Nouveau Monde. Mais depuis ces vingt dernières années, les period rooms s’avèrent faire l’objet de réflexions passionnantes, tout particulièrement aux États-Unis. Nous proposons donc un bref panel de la dynamique entraperçue au détour de ces pièces.


Bradford Doll House, vers 1900, National Museum of American History (Washington DC). (Source: image personnelle)


L’effet parc à thème


Les period rooms offrent au visiteur l’impression d’un voyage dans le temps. Et s’il s’agit là d’une expérience merveilleuse, cela crée également un rapport aux objets bien différent de ce qui se joue dans le reste du musée : on tend à expérimenter physiquement un effet d’ensemble plutôt qu’à focaliser notre attention sur une œuvre d’art en particulier. Ce phénomène n’est pas détestable en soi mais va à l’encontre d’une vision assez surannée mais encore bien encrée du musée, perçu comme un lieu d’hommages respectueux aux plus belles créations du passé plutôt que comme le lieu d’une expérience divertissante à consommer. Soulignons que l’essor de ces espaces muséaux se fait au même moment que celui de la société de consommation : nombreux sont les exemples montrant que le visiteur est venu puiser dans le musée des idées pour la prochaine décoration de son salon.


La peacock room conçue par James McNeill Whistler vers 1875, aujourd’hui visible au National Museum of Asian Art (Washington DC) (Source : The Nation Museum of Asian Art), a inspiré bon nombre d’intérieurs aux États-Unis, à commencer par le salon du manoir d’Elvis Presley à Graceland.


On tire profit du potentiel marchand de ces installations : dès les années 1920 et jusqu’à aujourd’hui, il n’est pas rare de voir des publicités proposant des objets ouvertement inspirés par ce que le visiteur a vu au musée.


Publicité de 1967 pour Thomasville Furniture pour un intérieur dit « méditerranéen », suivant la vogue du Spanish revivial ayant alors cours. (Source : American Vintage Ads)


En sourdine, c’est aussi la sempiternelle question de la hiérarchie des arts qui se joue : les period rooms montrent surtout des « arts décoratifs » alors que la fascination de l’érudit se dirige traditionnellement davantage vers les « Beaux-Arts ». Fondamentalement, la period room serait donc trop « populaire », dans tous les sens du terme.

Mais alors que faire ? Si les visiteurs aiment les period rooms, il serait absurde de les supprimer. D’autre part, le plan de ces musées américains intègre bien souvent des espaces aux volumes spécialement conçus pour accueillir ces ensembles. La Barnes Foundation (Philadelphie) fait figure de cas extrême : rompant avec la volonté du docteur Barnes de conserver sa collection in situ, l’institution change d’emplacement en 2012. Mais les nouveaux locaux reproduisent presque à l’identique l’ancien musée, en faisant ainsi une sorte de musée-period room intégral. Vouloir en changer reviendrait à dénaturer totalement l'identité de la Barnes.


La Barnes Foundation offre le témoignage précieux d’un accrochage qui n’a plus évolué depuis 1951, constituant ainsi une sorte de capsule temporelle dans une collection de la première moitié du XXème siècle. (Source : The Barnes Foundation)


La solution la plus évidente et la plus souvent déployée tient à mener des travaux de recherche sur les ensembles : sur leur cohérence, sur leur provenance. Le Philadelphia Museum of Art (Philadelphie) est exemplaire à ce titre puisqu’il reçoit depuis 2005 de fréquents séminaires et colloques sur ces questions. Cette dynamique s’intègre aux travaux de fonds menés par les musées pour documenter leurs collections permanentes, les recherches menées étant ensuite rendues accessibles au public par la refonte des supports d’information dans les salles.

Dans une autre direction, le Metropolitan Museum of Art (New York) a entrepris de faire évoluer le rapport de ces salles avec le visiteur. Le musée retrace l’histoire des Etats-Unis au moyen d’une succession de period rooms. De mai à juin dernier, l’exposition « In America : An Anthology of Fashion » s’est déployée dans ces espaces. Chaque pièce s’est vue transformée en décor de théâtre, peuplé par des mannequins en tenue d’époque. Les mises en scène ont été imaginées par des cinéastes comme Chloé Zhao, Sofia Coppola ou Martin Scorsese. Ce choix intéressant de curateurs accentue la volonté d’animer ces espaces habituellement inertes.


Frank Lloyd Wright Room mise en scène par Martin Scorsese, 2022, Metropolitan Museum of Art, New York. (Source : Metropolitan Museum of Art)


Construction de l’identité états-unienne et inclusion des histoires oubliées


Si les grandes demeures françaises ou anglaises sont assez souvent représentées, il est assez surprenant de constater que d’une manière récurrente, ce sont les cuisines et lieux de vie plus modestes qui sont reconstitués. Le récit sous-tendu dans ces espaces évoque les fondements de l’identité états-unienne, en montrant les intérieurs des premiers immigrés venus d’Europe.


New York Dutch Room, Bethlehem, New York, 1751, Metropolitan Museum of Art. (Source : Metropolitan Museum of Art) Le relatif dénuement de telles mises en scènes participe à renforcer, par contraste, l’idée d’une Manifest Destiny pour les élus du rêve américain.


Les musées américains ont également pour spécificité de particulièrement mettre en lumière leurs donateurs. À l’échelle personnelle, une collection se forme en lien avec son identité. Ces periods rooms participent à construire la mythologie propre à une frange de la société : celle des self made men issus de l’immigration européenne qui conçoivent leur collection comme un témoignage de la culture matérielle de leurs ancêtres.

Il est évident que se contenter de cette version de l’histoire serait trop restrictif : aujourd’hui, l’effort se porte largement sur la mise en lumière d’autres histoires des États-Unis, celles des cultures natives et afro-américaines. À ce titre, les expositions temporaires sont la solution privilégiée pour réactiver le questionnement dans ces pièces.

Au MET a été inaugurée en novembre 2021 une nouvelle period room qualifiée d’ « afrofuturiste » et qui évoque la mémoire de la communauté afro-américaine qui vivait à l’endroit où se trouve actuellement Central Park et qui a été déplacée dans les années 1850 pour créer le célèbre parc de Manhattan. Le résultat tient davantage de l’art contemporain que d’une reconstitution mais esquisse néanmoins un prolongement possible, vivant et intéressant pour ce type de lieu.


“Before Yesterday We Could Fly: An Afrofuturist Period Room”, Source: Metropolitan Museum of Art, New York.

La démarche consiste à recréer un intérieur fictif tel qu’il aurait pu être si la communauté n’avait pas été déplacée.


Aller vers plus de transparence concernant le contexte socio-culturel que sous-tendent les period rooms : voilà l’enjeu majeur de ce type de dispositif aujourd’hui. Et il est particulièrement enthousiasmant de constater la richesse et la diversité des réponses imaginées pour y parvenir sur la côte est des États-Unis. Bon nombre de musées mettent à profit le temps des expositions temporaires pour bousculer l’objectivité et la neutralité de façade des muséographies. Ce faisant, ils renouvellent l’effet de découverte et de surprise, entremêlant les narrations et cultivant la réflexion sur l’éthique de pratiques muséales en train d’éclore.