Regards, à la Maison de Victor Hugo


Par Aurélien Delahaie



« Ce sont les regardeurs qui font les tableaux » disait Marcel Duchamp. Nous pourrions compléter cette phrase en précisant qu’ils font les œuvres d’art en général. Toujours est-il que rien de tout cela n’a jamais été aussi vrai que dans la nouvelle exposition présentée à la Maison de Victor Hugo du 17 février au 5 juin de cette année. Le musée parisien propose un programme dont la muséographie, inhabituelle pour une exposition de Beaux-Arts, étonnera peut-être mais amène de façon très juste la question de notre regard sur le monde à travers les productions artistiques. Le parcours ne nous propose pas simplement une unique définition du regard mais nous guide davantage dans notre propre réflexion sur le sujet à la lumière des différentes approches avec lesquelles nous pourrions l’envisager.


Léon-Claude Vénézia (1941-2013), Boutique d'antiquités, avenue du Président Wilson, 1976, photographie, bibliothèque historique de la ville de Paris


Remarquons tout d’abord que cette exposition, jusque dans sa conception, est atypique. En effet, il ne s’agit pas d’un événement pensé par des professionnels des musées mais bien par un public extérieur aux services qui s’occupent traditionnellement de créer et de monter un tel projet. C’est ainsi qu’en ce mois de février, les portes s’ouvrent aux visiteurs sur le résultat de trois années de travail porté par le partenariat entre Paris Musées, l’établissement public administrant la Maison de Victor Hugo et Lucienne Forest, commissaire – non professionnelle donc – de l’événement, dont on ne manquera pas de découvrir quelques éléments biographiques en fin de visite.


Anonyme, ex-voto en forme d'œil, époque gallo-romaine (52 av. J-C.-486 ap. J-C.), alliage cuivreux, tôle découpée et martelée, décor au repoussé, musée Carnavalet - histoire de Paris, Anonyme, broche-pendentif en forme d'amande ; œil droit bleu peint en miniature, gouache sur ivoire, monture en or entourée d'une rangée de perles et Anonyme, pendentif ; oeil droit bleu peint en miniature, gouache, monture en or, verre sur les deux faces, musée Carnavalet - histoire de Paris


Le programme offert à notre regard est composé en quatre parties dans lesquelles nous pouvons retrouver une étonnante diversité d’œuvres provenant des collections des musées de la ville de Paris. Ce choix éclectique part du constat – qui paraîtra peut-être évident au lecteur – que le regard du spectateur et le point de vue de l’artiste sont en effet présents dans chaque œuvre et à toutes les époques, d’où l’intérêt de donner une perspective transcendantale à la chronologie de l’histoire de l’art. Un ex-voto antique représentant un œil côtoie ainsi deux pendentifs bien plus tardifs figurants une paire d’yeux peints. Il est également possible d’admirer dans cette exposition à la fois une lithographie de Salvador Dali et un ensemble de gravures des autoportraits de Rembrandt exécutés toute sa vie durant. A chaque fois, le spectateur est amené à s’interroger sur le sens qu’il peut et veut donner à l’œuvre tout en s’intéressant aussi à ce que l’artiste lui-même a voulu rendre de son propre regard.


L’autre objet d’étonnement de cette exposition est sans aucun doute sa muséographie. Celle-ci, particulièrement marquante dans la seconde salle que le visiteur traverse, s’avère tout aussi importante que le contenu présenté. Elle nous fait prendre conscience de la prépondérance qu’occupe aujourd’hui la vue dans notre société et nous démontre au travers des différents dispositifs d’exposition comme la manière de voir les choses peut-être plurielle. Cet espace que nous remarquons dans le parcours a une particularité essentielle : au premier coup d’œil nous ne pouvons voir que peu de choses. Nous en sommes presque déçus, puis nous comprenons qu’en réalité l’essentiel est soustrait à notre vue et qu’il faut aller chercher les œuvres là où elles se cachent. Nous voilà à leur poursuite, nous risquant à passer la tête dans entrebâillement d’une porte, nous hasardant à observer une sculpture à travers une parois percée seulement d’un petit trou… La leçon à tirer de tout ceci est sans doute que l’observation est aussi une affaire de curiosité et d’indiscrétion. Nous tous en faisons d’ailleurs l’expérience dans notre vie et nous aimons à braver cet interdit. Pour autant, en avions nous conscience ? Lucienne Forest nous le montre en tout cas du doigt.


Charles-Frédéric Lauth (1865-1922), La Salle à manger de Georges Sand à Nohant (détail), huile sur bois, musée de la Vie romantique


Notons en revanche un autre élément de la muséographie quant à lui constamment visible dans cette salle : le miroir. C’est un autre parti-pris très intéressant et singulier de la visite que celui-ci. Peut-être paraîtra-t-il perturbant aux yeux de certains, il n’en reste pas moins utile dans l’atmosphère de visite imaginé. Où qu’il se promène dans cet espace, le visiteur ne pourra pas échapper à sa propre présence et voilà que le regardeur fera aussi son propre tableau au milieu des autres !



La dernière salle pourra également prêter à réflexion pour plus d’un visiteur qui aura l’occasion de s’y rendre. Elle met en perspective les représentations de personnages mythologiques dans l’art ancien vis a vis d’images de beautés et de drames contemporains qui nous parlent à tous au premier regard. Cette partie de l’exposition nous incite à s’arrêter quelques instants sur l’évolution de notre rapport à l’image devenue aujourd’hui omniprésente dans notre quotidien.


Salvador Dali (1904-1989), Argus, 1963, lithographie en couleurs, musée d'art moderne de la Ville de Paris


Bien plus qu’une exposition d’art, le programme présenté par la Maison de Victor Hugo est aussi une véritable réflexion que nous sommes invités à mener sur la manière dont nous percevons les productions artistiques mais également sur nous-mêmes. Avec Regards, chacun y trouvera certainement son compte, que ce soit les amateurs de belles œuvres ou les esprits romantiques et contemplatifs que n’aurait pas renié l’auteur des Travailleurs de la mer. Notons en passant que le promeneur désargenté, qui viendrait à passer devant le musée place des Vosges, y trouvera une activité toute indiquée puisque l’entrée en est libre et gratuite.



 

L'exposition Regards, à la Maison de Victor Hugo est ouverte du 17/02/2022 au 05/06/2022. Plus d'informations en cliquant ici.