• Eléa Dargelos

Sophie Calle, Les Fantômes d'Orsay : entre fable et réalité

En 1978, la gare et le palais d’Orsay sont complètement désertés car laissés à l’abandon depuis de nombreuses années. C’est à ce moment-là que Sophie Calle, alors âgée de vingt-cinq ans, pénètre clandestinement l’hôtel qui appartenait à l’ancienne gare puis finit par s’installer dans l’une des trois cent soixante-dix chambres qu’il compte alors.

Du 15 mars au 12 juin 2022, le musée d’Orsay réserve deux grandes salles au parcours de l’artiste française dans ce lieu autrefois décrépit dont elle a arpenté les entrailles pendant deux ans.



Après être partie sept ans à l’étranger, la jeune Sophie Calle revient à Paris : c’est au cours d’une balade qu’elle décide de pousser l’une des portes de la Gare d’Orsay donnant sur les quais de la Seine et de squatter les lieux pour un temps. Cette initiative, à l’origine instinctive et hasardeuse, se transforme très vite en une véritable quête qui l’amène à récolter objets et notes, autant de traces du passé majestueux de l’hôtel qui disent en même temps l’absence qui l’habite.


A travers des photographies en noir et blanc de recoins désaffectés, de chambres vides et de longs couloirs, Sophie Calle transporte le spectateur dans l’univers fantomatique de son musée d’Orsay, quelques quarante années auparavant. Elle le met face à un violent retour dans le temps et l’invite à se plonger – et surtout à se penser – dans l’environnement difficile d’un lieu délabré, humide et ruiné, bien loin des cimaises sur lesquelles reposent aujourd’hui les chefs-d’œuvre du musée.


Cette exposition est l’occasion pour l’hôte de rendre toutes les reliques qu’elle a collectées et conservées jusqu’à présent par « intuition » à leur lieu d’origine : une sonnette à carillon, une paire de ciseaux rouillés ou encore un boîtier mural en bois pour combiné téléphonique côtoient ainsi des images fortes qui donnent à voir des posters de bimbo punaisés sur des pans de murs contrastant avec des clichés représentant des animaux morts. Si le regroupement de tous ces objets fait sens et semble harmonieux, un cliché se détache cependant de l’ensemble : le portrait de la jeune Sophie Calle fixant l’objectif d’un air timide, presque recroquevillée sur elle-même et assise sur un matelas piteux happe le regard du spectateur, le confinant dans la sphère intime de sa chambre 501.


Tous ces artefacts – autrefois récupérés, aujourd’hui exposés – sont autant de témoignages d’un « ça a été » (Roland Barthes, La Chambre Claire, 1980) qui offre la possibilité au public de renouer avec les origines du musée à travers les souvenirs de la photographe-plasticienne. Ceux-ci sont également invoqués sous une autre forme, qu’elle a voulue textuelle. Se définissant elle-même comme une « artiste narrative », Sophie Calle a ponctué l’installation de récits semi-autobiographiques qui font basculer les faits relatés dans une ambiguïté mi-réelle mi-fictionnelle. En effet, si elle indique avoir voulu retranscrire son expérience personnelle, la narration qu’elle en fait découler se confond avec une fiction menée comme une enquête pourtant construite sur des éléments matériels. Son invité, Jean-Paul Demoule, se prête d’ailleurs volontiers au jeu : en se glissant dans la peau d’un archéologue retrouvant ces objets et tentant de les interpréter, il oppose à la subjectivité artistique un travail scientifique et donc objectif, renouant avec le traditionnel dualisme art/science et renforçant la vérité mensongère ou le mentir-vrai qui est au cœur de l’exposition.


Sophie Calle, Le Régime chromatique, 1997, Paris, Courtesy galerie Emmanuel Perrotin © Courtesy galerie Emmanuel Perrotin

La visite nous offre ainsi l’occasion de se remémorer tout un pan de l’œuvre de Sophie Calle qui repose sur le faux-semblant ou l’effet de réalisme de situations qui, bien souvent, ont été inventées : si pour Le Régime chromatique (1997, Paris, Courtesy galerie Emmanuel Perrotin,) ou pour Le Mariage de rêve (2001, Paris, Courtesy galerie Emmanuel Perrotin) la trace photographique et la matérialité de l’objet ou du lieu ont valeur de pièces à conviction, celles-ci ne suffisent pas à prouver la véracité de l’histoire racontée qui n’est que mise en scène.


Côté scénographie, le parti pris de recouvrir les murs du papier peint de l’ancien hôtel mais dans une version modernisée sert la volonté de faire se situer le spectateur dans une sorte de faille temporelle, oscillant entre passé et présent. Il en va de même pour l’accrochage : les plaques émaillées rouges qui servaient autrefois de numéros de chambre à l'hôtel d'Orsay sillonnent le mur dans toute sa longueur et font presque face aux registres de clients et aux messages cryptiques adressés à un personnage apparemment factotum nommé Oddo, dont la véritable identité demeure inconnue.




La visite s’achève enfin sur un contrepoint contemporain qui reconnecte les objets présentés dans la salle précédente à des photographies récentes et étranges du musée vide prises pendant le confinement. Les chefs-d’œuvre endormis de l’institution sont redécouverts à la lueur d’une lampe torche selon le procédé employé quarante ans auparavant pour réveiller les fantômes d’Orsay.




Plutôt qu’une période de confusion, l’époque de l’hôtel d’Orsay a été pour Sophie Calle l'occasion d'un parcours initiatique à l’issue duquel elle s’est trouvée et véritablement affirmée. L’exposition, dont la finalité première vise à retracer le parcours de l’artiste dans l’ancien hôtel d’Orsay semble en réalité et de manière quasi rétrospective faire l’archéologie de son œuvre tout entière et montrer comment d’une activité spontanée et intuitive, elle a forgé son identité artistique.


Eléa Dargelos



 

Pour en savoir plus sur l'exposition "Les Fantômes d'Orsay" de Sophie Calle et son invité Jean-Paul Demoule, cliquez ici.