• Nicolas Bousser

Twitter et le patrimoine : retour sur l’affaire de l’hôtel Saint-Louis d’Autun



Au matin du 3 février dernier, je suis alerté par un acteur du monde de l’art d'un « massacre patrimonial » - selon sa propre formule - imminent : le propriétaire de l’hôtel Saint-Louis d’Autun, iconique bâtisse tricentenaire aujourd’hui dans un état préoccupant et à l’avenir incertain, aurait vendu l’intégralité du contenu historique de la chambre dite Napoléon (mobilier, boiseries et même cheminée) à un marchand. Cette chambre aurait accueilli l’empereur ainsi que son épouse l’impératrice Joséphine et fait partie intégrante de la légende napoléonienne. La transaction aurait été conclue suite à une annonce postée sur un groupe Facebook (immédiatement supprimée une fois l’acheteur trouvé) rassemblant nombre de marchands et spécialistes de l'Empire. Cette même source m’indique que le marchand doit venir le lendemain, à savoir le 4 février, pour récupérer le contenu de la chambre. Il s'agit alors de démêler le vrai du faux : des captures d’écran sans équivoque sur la situation me sont rapidement transmises. La nécessité d’agir très rapidement me décide à utiliser Twitter pour alerter et tenter d'empêcher la transaction du lendemain.


Une fois l’information en ligne, l’association Sites & Monuments réagit sans tarder et La Tribune de l’Art repartage l’information. Un premier contact téléphonique est alors établi avec Julien Lacaze, président de l’association Sites & Monuments, qui prend la main et alerte la mairie d’Autun (déjà au courant du tweet). Les captures d’écran sont transmises et les autorités compétentes sont saisies au titre du Site patrimonial remarquable. De plus, l’hôtel Saint-Louis est protégé et identifié au sein d’un PSMV (Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur) comme « immeuble à conserver et à restaurer ». Le résultat de ces mesures est clair : la vente du mobilier et des boiseries de l’édifice est illégale.


À ce stade, l’information circule et suscite une vague d’indignation sur le réseau social, un « vent de panique » titrera le Journal de Saône-et-Loire. En effet, celui-ci se saisit également de cette affaire qui inquiète de plus en plus. Mon informateur m’indique alors en début d’après-midi qu’au vu de l’agitation de la matinée, la transaction avec le marchand est annulée.

Dans un article publié en fin de journée, le propriétaire de l’hôtel dément fermement l’existence d’une transaction, indiquant qu’il travaille au contraire main dans la main avec la mairie pour réhabiliter l’hôtel. Le témoignage de Vincent Chauvet, le maire d’Autun, se superpose à ce démenti. Il indique que le propriétaire a un « rapport étrange avec la vérité », qu’une rencontre était bien prévue à l’hôtel le 4 février et que la mobilisation sur les réseaux a permis de tuer ses plans dans l’œuf. De son côté, Julien Lacaze écrit sur le compte Twitter de l’association Sites & Monuments que les autorités sont mobilisées, la chambre Napoléon du célèbre hôtel fondé en 1744 semble donc sauvée.


Au soir du vendredi 5 février, Vincent Chauvet publie sur son compte Twitter une lettre envoyée le jour même au propriétaire de l’hôtel. Le maire y prend une série de mesures visant à protéger l’illustre bâtisse autunoise, indiquant notamment avoir demandé à la DRAC le lancement d'une procédure de protection patrimoniale supplémentaire concernant l'ensemble de l'hôtel, afin de placer immédiatement le bâtiment en instance de classement pendant une durée d'un an. Nous publions ici cette lettre pour que vous puissiez en saisir la teneur :



Dans un nouvel article publié par le Journal de Saône-et-Loire le soir-même, le propriétaire évoque un malentendu et indique qu’il souhaitait seulement faire estimer le mobilier à l'occasion du bicentenaire de la mort de Napoléon, sans vouloir le vendre. Voilà qui nous laisse perplexe mais l’essentiel après tout est que la vente n’ait pas eu lieu et que la chambre reste indéfiniment intacte.


Le réseau Twitter, bien utilisé, a eu un rôle clé. La nécessité d’agir rapidement, efficacement mais aussi d’exposer cette affaire au plus grand nombre ont été des éléments déterminants. Ce tweet initial a permis d’alerter les acteurs de la protection du patrimoine mais aussi indirectement la presse. Car ce sont bien ce tweet et la presse, en plus de l’intervention de la mairie d’Autun, qui ont dans un premier temps stoppé le vendeur et le marchand et qui ont conduit à l’annulation hâtive de la transaction. Ce tweet a permis de mobiliser un consortium d’acteurs ayant œuvré à la sauvegarde du patrimoine en péril mais a également contribué à remettre l'hôtel sous le feu des projecteurs. Pour reprendre les mots de Vincent Chauvet : « Espérons que cette affaire surprenante et la visibilité donnée à l’hôtel aujourd’hui auront pour conséquence d’attirer les investisseurs, collectionneurs ou amoureux de Napoléon qui, plutôt que de le piller, souhaiteront mettre en valeur le patrimoine ». Nous suivrons de très près le devenir de l’Hôtel Saint-Louis.

Cette affaire au dénouement heureux, ce qui est loin d’être systématique (l'actualité nous le montre tous les jours), nous rappelle que certains se battent quotidiennement pour le patrimoine et que le pouvoir de la mobilisation est important.


Je tiens à remercier Julien Lacaze pour la qualité et la rapidité de son action et à féliciter Vincent Chauvet pour la fermeté dont il a fait preuve dans sa prise de décisions.


Nicolas Bousser

 
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