• Nicolas Bousser

Un panneau de Grégoire Guérard aux enchères

Mis à jour : nov. 10

C’est sur une estimation de 60 000 - 80 000 € que la maison Rossini s’apprête à vendre, le 26 novembre prochain, un panneau rapproché avec une quasi-certitude de Grégoire Guérard. Ce peintre d'origine hollandaise, peut-être cousin d’Erasme, fut principalement actif en Champagne et en Bourgogne entre 1512 et 1538. La vente de l’une de ses rares œuvres connues en mains privées promet d’être exceptionnelle et risque de susciter l’intérêt de quelques institutions muséales.


Né au début des années 1480, Grégoire Guérard se serait formé comme peintre verrier dans les années 1490, "auprès de" ou dans l’entourage d’Arnoult de Nimègue, maître-verrier flamand notamment actif à Tournai. L'un de ses premiers tableaux connus est daté de 1512 : un Portement de croix partagé entre le musée des Beaux-Arts d'Alger, le musée Goya de Castres et le château d'Écouen. En 1515 il est de passage à Autun, période à laquelle il exécute le Triptyque de l’Eucharistie (ci-dessous) aujourd’hui conservé au musée Rolin, puis effectue un voyage en Italie. Il passe sans doute par Rome, Florence, Milan et Turin. À son retour en France en 1518, il s’installe à Tournus où il dirige un atelier influent jusqu’en 1530, puis retourne à Troyes.


Redécouvert grâce au travail d’un groupe de chercheurs mené par Frédéric Elsig depuis le début des années 2000, Grégoire Guérard est définitivement entré au panthéon des grands peintres grâce à l’exposition « François 1er et l’art des Pays-Bas », réalisée sous le commissariat de Cécile Scailliérez au musée du Louvre en 2017.


Grégoire Guérard dans l'exposition "François 1er et l'art des Pays Bas", musée du Louvre - 2017 / À droite, les deux panneaux de St-Léger-sur-Dheune et à gauche, la Vierge à l'Enfant du musée des Beaux-Arts de Dijon

Le panneau en question est connu et étudié. Il fut réalisé au cours de la décennie 1520 dans un contexte bourguignon et intègre le catalogue raisonné des œuvres de Grégoire Guérard dressé par Frédéric Elsig.


Il s’agit du volet droit d’un triptyque. Sur la face interne figure une sainte Catherine très sculpturale, au visage dur, représentée à mi-corps sur fond de paysage, tenant un livre. En bas à gauche de la composition figure le blason de la puissante famille bourguignonne des Vienne, ici associé à celui d'une autre influente famille, les Dinteville. Ce blason se retrouve sur des tapisseries héraldiques conservées au château de Commarin, commandées pour célébrer le mariage en 1500 de Girard de Vienne avec Bénigne de Dinteville, ainsi que sur des panneaux du Maître de Commarin provenant de la Sainte-Chapelle de Dijon (également conservés à Commarin). La face externe du panneau induit quant à elle un saint Christophe portant l’Enfant Jésus en grisaille, reprenant un modèle déjà utilisé par Guérard mais dans une composition inversée. Le modèle en question est sans aucun doute inspiré d’une célèbre gravure de Dürer.


Nombre d’affinités sont notables entre les réalisations rapprochées de Grégoire Guérard et ce panneau. La figure de sainte Catherine évoque les saintes Barbe et Catherine conservées à Budapest (ci-dessous) et la Vierge de Plombières-lès-Dijon, trois panneaux attribués à l’artiste.

Panneau de Plombières-lès-Dijon / ©Nicolas Bousser

Les mains de la sainte présentent les mêmes volumes puissants et simplifiés de celles des saintes de Budapest ou des personnages du Triptyque de l’Eucharistie conservé au musée Rolin d’Autun, rappelant également l’influence de Grégoire Guérard sur les peintres de son temps. Ce traitement particulier n’est en effet pas sans rappeler les personnages des deux panneaux du triptyque Milletot conservés dans l’église Saint-Genest de Flavigny-sur-Ozerain, attribués au Maître de Commarin que nous évoquions quelques lignes en amont, peintre actif à Dijon au début du XVIe siècle. (voir notre article à ce sujet).


À cela s'ajoutent, entre autres, les nimbes des saintes et le motif de la roue de sainte Catherine traités d'une exacte même manière. Concernant le paysage en arrière-plan, si le château perché sur un promontoire rocheux est proche de celui visible sur le panneau de la sainte Barbe de Budapest, le traitement général reste très proche du tableau de Plombières-lès-Dijon, comme le montre la comparaison ci-dessous. Ces paysages peuvent être le résultat du travail d'un même collaborateur d'atelier de Guérard.


Peintre prolifique à la tête d’un atelier prospère, Grégoire Guérard eut un fort impact sur ses contemporains. Le panneau qui sera proposé aux enchères le 26 novembre prochain rejoint un corpus d’œuvres attribuées à l’artiste qui continue de s’étoffer. Il semble envisageable de le rapprocher du panneau conservé dans l'église de Plombières-lès-Dijon. Peut-être appartenaient-ils à une même réalisation ? C'est en tout cas une hypothèse émise par Frédéric Elsig.


Nicolas Bousser

Bibliographie


- Peindre à Dijon au XVIe siècle. Matthieu Gilles. Trois nouveaux panneaux de Grégoire Guérard, reproduit pp. 198 – 201 (Silvana Editoriale 2016).

- Frédéric Elsig, Grégoire Guérard, reproduit p.51, fig. 98 & 99 ; n° I. 29 du catalogue, p. 133 (Silvana Editoriale 2017).

 
  • Instagram
  • Facebook
  • Twitter

©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871