• Nicolas Bousser

Van Eyck à Gand, une désillusion optique

Mis à jour : mars 1

Si l’exposition « Van Eyck, Une Révolution Optique » n’était pas annoncée comme une rétrospective, le MSK de Gand promettait tout de même la plus importante réunion d’œuvres du grand artiste flamand jamais réalisée. En utilisant des éléments de langage symptomatiques des désormais régulières expositions « blockbusters », le musée voulait en faire l’événement de l’année pour le monde culturel, entendant accueillir une importante foule de visiteurs en ses murs. Passant outre ces éléments, l’on pouvait penser qu’avec seulement près d’une vingtaine d’œuvres de Jan Van Eyck (vers 1390-1441) répertoriées dans le monde, il s’agirait bel et bien d’une occasion unique de découvrir le travail du peintre. L’exposition, en s’appuyant sur le chef-d’œuvre de la ville, le retable de l’Agneau Mystique (1432), ambitionnait de montrer et démontrer l’apport de l’artiste dans la peinture, à travers différents thèmes artistiques qu’il a révolutionné. Une gageure. Mais le MSK a-t-il tenu ses promesses ?

Pour se rendre à l’exposition Van Eyck, il faut s’organiser : conscient de l'important flux de personnes susceptibles de se rendre à l’exposition, le MSK a opté pour un système de créneaux horaires de vingt minutes et l’accès ne se fait qu’à l’heure indiquée sur le ticket. On ne peut que saluer cette initiative, qui permet d’éviter tout embouteillage à l’entrée. Le hall du musée est par ailleurs adapté pour permettre aux visiteurs de patienter, contrairement au vestiaire (passage obligé avant d'entrer dans l'exposition), trop petit et malheureusement mal géré.


En terme de propos, l’exposition semble tenir ses promesses et évoque le génie de Van Eyck à travers ses thèmes de prédilection, mais aussi le contexte historique de création, comme son arrivée à la cour de Philippe le Bon, étape décisive pour le peintre. Le propos est abordé relativement intelligemment, chaque pièce de l’exposition induisant l’un de ces thèmes. Pour chaque espace est proposé un texte explicatif en trois langues sur le mur, dans un langage très clair et à la portée de tout type de public.

La scénographie est réussie : la couleur des murs fait ressortir les tableaux d’une belle manière, servie par un éclairage maîtrisé et adapté à chaque réalisation. Des parois artificielles permettent d’observer les deux côtés des panneaux de l’Agneau Mystique. Le parcours est, en somme, simple, clair et efficace.


Est-il cependant réussi ? Nous avons fait le chemin jusqu'à Gand pour Jan Van Eyck, pour contempler son Œuvre. Pourtant, on ne peut s’empêcher de regretter l’absence chronique de celui-ci, de ce "génie mystérieux", presque dissimulée par un curieux arrangement des cartels. En effet, vous pourrez lire « Jan Van Eyck » sur nombre d’entre eux de loin. En revanche, il vous faudra vous pencher pour apercevoir la mention « d’après » ou « d’atelier ». Le rôle de l'atelier du peintre n'est d'ailleurs que peu évoqué. Si les salles, notamment celle consacrée aux portraits, donnent bien sûr à voir des pièces exceptionnelles, comme le Portrait d'homme au chaperon bleu ou encore le diptyque de l’Annonciation, on reste cependant avec un goût d’inachevé de ne voir nulle part le panneau central de l’Agneau Mystique, œuvre autour de laquelle l’exposition est censée graviter. S’il peut sembler intéressant d’avoir séparé les panneaux latéraux pour illustrer les différents apports de Van Eyck dans la peinture du XVe siècle, il faut reconnaître qu’un polyptyque fait (par définition) pour fonctionner comme un ensemble perd de sa force et de son sens une fois démantelé… Cela pourrait bien décevoir les visiteurs venus spécialement pour découvrir cette œuvre mythique. Ainsi, vous ne verrez que partiellement cet exceptionnel retable dans l’exposition. Pour voir le panneau central, il vous faudra re-patienter dans la cathédrale Saint-Bavon et acheter un autre ticket.

Du côté de la médiation, le musée, qui a pourtant essayé d'anticiper l’impressionnante foule de visiteurs, pêche sur le système de ses audio-guides, conçu spécialement pour l’exposition. En effet, il faut, pour les actionner, scanner une borne placée près de chaque œuvre, ce qui a pour effet de créer de grands attroupements. D'un autre côté, la prise de photographies est interdite pour justement éviter ce manque de circulation. C'est un échec. De plus, la plupart des peintures de Jan Van Eyck, outre les panneaux du retable, sont de petits formats. N’espérez donc pas voir si facilement certains panneaux comme le Saint François recevant les stigmates de la Galleria Sabauda de Turin


Dernière surprise à la boutique. Le catalogue accompagnant cette manifestation, épais volume semblant assez riche, n’est absolument pas adapté aux portefeuilles les plus modestes : Il faut compter 64,5 euros pour la version néerlandaise, et 69,95 euros pour les versions anglaise et allemande. Passé ce constat, il est également étonnant de découvrir qu’il n’existe pas de traduction française, langue pourtant présente dans l’exposition et, surtout, l’une des trois langues officielles de la Belgique.


Le propos est intéressant. Les salles présentant le travail de Jan Van Eyck à la cour de Philippe le Bon, archives écrites à l’appui, sont particulièrement réussies. Il faut noter que la collection de manuscrits du XVe siècle présentée, tels que ceux enluminés par Barthélémy d’Eyck, est absolument exceptionnelle et vaut à elle seule le détour. Des chefs-d'œuvre du maître sont réunis de manière inédite, c’est indéniable. Mais beaucoup de problèmes structurels prennent le dessus. 28 euros pour un billet d'entrée (sans compter celui de la cathédrale pour voir le panneau principal du retable), 69,95 euros pour un catalogue en anglais... le tout pour de piètres conditions de visite de l'entrée à la sortie, comme cela est souvent d'usage dans les expositions "blockbusters". Le musée des Beaux-Arts de Gand peine véritablement à dissimuler l’aspect rentabilité financière de son exposition, qui affiche déjà "complet" pour les semaines à venir.


Nicolas Bousser et Raphaëlle Agimont

 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871