• Margaux Granier

Bijou des champs : la marqueterie de paille

Il arrive que des choses les plus communes, naissent, par de petites mains habiles, des merveilles de créations. Pourvue de grains, elle est depuis la plus haute Antiquité le fondement de l’alimentation humaine. Répandue dans les étables, elle forme la couche des bovins. Ligaturée, elle parsème les champs de ses bottes blondes. Pourtant, au-delà de son application rustique, la paille séduit très tôt l’artisanat d’art. La technique de la marqueterie, bien établie pour le bois, apporte aux tiges de graminées toute sa noblesse dans des ouvrages aussi raffinés que méconnus.


Branche de l’ébénisterie, la marqueterie enjolive les surfaces planes de placages découpés formant un décor. Elle s’applique aussi bien sur des meubles, des paravents, des panneaux muraux, que sur de petits objets délicats tels des coffrets à bijoux, écritoires, tabatières et étuis divers. Matériau abondant et bon marché, la paille appelle à la créativité et à l’excellence, dotée de nombreuses qualités. Sa brillance exceptionnelle lui confère des reflets chatoyants et son vernis siliceux naturel la rend imperméable et robuste. Les fétus de blé, d’avoine et surtout de seigle sont tout d’abord fendus dans la longueur, avec l’ongle ou à l’aide d’un fendoir en os, en métal ou en bois. Les brins sont ensuite aplatis par repassage ou battage manuelle afin de former des bandes. L’artisan découpe alors les formes, à l’emporte-pièce ou à la scie à marqueter, et les colle sur le support désiré (bois, métal, papier, cuir, verre, etc.).


Proche de la marqueterie élément par élément, le motif décoratif est formé par la juxtaposition des différents morceaux de paille découpés. Les nuances chromatiques sont permises par la richesse naturelle du coloris de la paille, oscillant entre le doré clair et le brun foncé, et par les bains d’eau pigmentée.

La puissance esthétique des ouvrages en marqueterie de paille émane également des motifs obtenus par la disposition des brins. Chère au domaine de la marqueterie, la technique du frisage, qui consiste à joindre des feuilles de placage, permet d’obtenir divers motifs géométriques à l’instar des pointes de diamant, chevrons, éventails, losanges et écailles. La paille peut aussi être estampée, gaufrée ou encore gravée.

Certains motifs extrêmement minutieux nécessitent un travail patient pour 2 cm2 quotidien.


Les origines de la marqueterie de paille nous sont imprécises. Elle aurait été importée d’Extrême-Orient au XVIIème siècle en Angleterre, en France, dans les Provinces-Unies, en Italie et en Russie. Les productions qui transitent par les grandes compagnies commerciales britannique, française et néerlandaise, sont déterminantes dans la construction du goût pour l’exotisme dans les arts. Ainsi la porcelaine, la laque, les cotonnades imprimées et la marqueterie de paille fascinent les Européens qui commencent à les imiter. Au milieu du XVIIIème, le marchand Chervain, spécialisé dans les petits objets en marqueterie de paille, vante ses « boëtes de paille de la Chine travaillée avec différents dessins qui imitent parfaitement les fleurs et les ornements qu’emploient les Chinois. »


Etui cylindrique en marqueterie de paille, France, ca.1740, Paris, MAD

La technique adoptée, les influences orientales s’estompent pour laisser place à des thèmes plus couleur locale. À Leyde, Carl Hinrich Hering s’inspire des scènes de genre hollandaises, tandis qu’en Italie, les adeptes du Grand Tour se chargent de quelques objets souvenirs de la ville éternelle. La marqueterie de paille connait alors son apogée en parant de menus objets, curieux et raffinés, très goûtés dans les intérieurs coquets du XVIIIème siècle. Les marchands parisiens Chervain et Delasson proposent ainsi des ouvrages de bon ton, décorés de chinoiseries, de motifs floraux ou de scènes pastorales.

Si patience et dextérité sont les deux plus grandes qualités requises à la pratique de la marqueterie de paille, le temps passé à l’ouvrage et l’isolement s’harmonisent particulièrement avec deux types de personnes : les religieuses et… les bagnards.



Boîte à jeu en marqueterie de paille, France, vers 1740, Paris, MAD

Plusieurs ateliers de tissage de la paille existaient dans les prisons, comme à l’abbaye du Mont-Saint-Michel, aux bagnes de Toulon et de Nouvelle-Calédonie. Mais ce fut en Angleterre, à la prison de Norman Cross, édifiée pour les prisonniers des guerres napoléoniennes par la Marine anglaise, que les forçats développèrent un véritable commerce de leurs créations marquetées. Le talent de certains ayant été repéré par de riches amateurs, jouets, maquettes de navires, jeux de dominos en bois sculpté ou en os d’animaux et en marqueterie de paille étaient devenus réputés. Le petit pécule, ainsi honnêtement gagné, tendait à améliorer les conditions de détention des prisonniers.


Saint Jérôme recommandait le travail des mains aux religieux afin « que le Diable les trouvât toujours occupés ». Réalisés dans les monastères et les couvents, les ouvrages en marqueterie de paille assuraient aussi leur subsistance. Le Puy-en-Velay, étape de pèlerinage et région de culture du seigle, semble avoir été un centre important de production de marqueterie de paille à l’iconographie pieuse. Parmi ses grands représentants, l’artisan Georges-Roland Morel pratiquait la technique de décor en relief du gaufrage.

Jean-Michel Frank, Cabinet en marqueterie de paille, ca. 1935

Un temps délaissée au XIXème siècle, la marqueterie de paille est dépoussiérée par le mouvement Art déco. Au cours des années 1920, les plus grands décorateurs et designers français élaborent de somptueuses créations pour parer les intérieurs luxueux – de quoi mettre « Paris sur la paille » ! André Groult (1884-1966), versé dans le travail des essences et bois précieux, adopte la marqueterie de paille pour le décor d’appartements du paquebot transatlantique Normandie. Cette époque délaisse les thèmes charmants du XVIIIème pour privilégier des motifs abstraits, géométriques. Grand maître dans le mélange des matériaux, Jean-Michel Frank (1895-1941) allie l’ivoire, le galuchat, l’ardoise, le cuir, le mica, la paille, et fait du placage en éventail son motif de prédilection, jouant sur l’illusion et les effets de profondeur.


Dans les années 1950, Jean Royère (1902-1981) réalise pour une clientèle aisée du mobilier à base de bois, de tôle perforée et de marqueterie de paille. L’ensemble conçu pour la chambre du chanteur Henri Salvador en est un exemple des plus remarquables.


Aujourd’hui quelques rares artisans œuvrent à la sauvegarde de ce patrimoine méconnu. Avec la distinction de Maître d’art, Lison de Caunes perpétue la tradition de son grand-père André Groult dans la restauration de pièces anciennes et la création de pièces inédites d’un goût nouveau. La jeune génération démontre l’intérêt de cette technique en tant que source inépuisable d’inspiration, comme l’illustrent les productions modernes de Valérie Colas des Francs, d’Arthur Seigneur ou de l’Atelier Paelis.


Prisée des décorateurs et architectes actuels, à l’instar de Jacques Garcia, Peter Marino, Jean-Louis Deniot ou Hubert Le Gall, la marqueterie de paille retrouve peu à peu sa place dans les intérieurs, notamment de prestigieuses enseignes.


Margaux Granier

 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871