• Alexis Consigny

Carré blanc sur fond blanc, processus de la révolution suprématiste

Forme plastique de l'idéal antimatérialiste réalisée en 1918 par Kasimir Malevitch, l'œuvre Carré blanc sur fond blanc témoigne d'une forme d’absolutisme esthétique. Ce sont deux carrés superposés, le premier occupant de ses teintes chaudes la toile toute entière, tandis que le second, excentré et penché, y superpose une étendue blanche presque bleutée. Cœur battant du suprématisme naissant, Malevitch façonne une œuvre sans précédent, ébauche d'infini.

Kasimir Malevitch, Carré blanc sur fond blanc, 1918, MoMa

Né à Kiev en 1879 de parents polonais, Kasimir Malevitch grandit en Russie impériale. Le style du jeune peintre évolue régulièrement, notamment à partir de 1904, année de son installation à Moscou et de son entrée à l'Ecole de peinture, de sculpture et d'architecture de la capitale. L'artiste fréquente l'active scène artistique d'avant garde russe, et embrasse le cubo-futurisme. L'opéra futuriste Victoire sur le soleil, pour lequel Malevitch réalise la scénographie et les costumes et dont la première, au Luna-Park de Saint-Pétersbourg en 1913, fit un retentissent scandale, fut décrite a posteriori par l'artiste comme le théâtre de sa première œuvre suprématiste. Un carré noir sur fond blanc, symbolisant une éclipse masquant le soleil de la raison, apparait en fond de l'un des six tableaux de l'opéra composé par Mikhaïl Matiouchine.

Kasimir Malevitch, Carré noir sur fond blanc, 1915, Galerie Tretiakov

C'est cependant une exposition de 1915 qui est plus généralement considérée comme le berceau du suprématisme : La dernière exposition futuriste de tableaux 0,10 (zéro-dix). Présentée à Petrograd, elle rassemble quatorze artistes majeurs de l'avant-garde russe : Vladimir Tatlin, Olga Rozanova ou encore Lyubov Popova ornent les salles de la galerie Dobychina. Pour sa part, Kasimir Malevitch y présente une série de trente-neuf œuvres développant une relation nouvelle à la forme, libérée de l'impératif figuratif : le suprématisme était né, fondant en partie les prémices de l'abstraction. Déclinaison de formes dans l'espace, les œuvres suprématistes mettent en relation des surfaces de couleur pure, afin de parvenir à l'évocation d'un "monde sans objet" décrit par Malevitch. Le pur sentiment est au cœur de la perspective suprématiste. Selon l'artiste, il est ce qui reste lorsque l’œuvre s’affranchit de tous les artifices figuratifs accumulés par les années, derrière lesquels parfois disparaîtrait l’essence même de l’art. Constituant le parangon de ce nouveau rapport à la représentation, l'œuvre Carré noir sur fond blanc trônait en position haute dans un coin de la pièce, à la manière des icônes religieuses orthodoxes en Russie. Aussi appelé Quadrangle, ce tableau préfigure les théories que Kasimir Malevitch développerait des années plus tard dans son essai Le monde sans objet.

L'accrochage des œuvres de Kasimir Malevitch à la Galerie Dobychina en 1915

Réalisée quelques années après cet ensemble inaugural, Carré blanc sur fond blanc n’est pas une œuvre immaculée, ni même géométriquement exacte : l’asymétrie du quadrilatère et la touche de l’artiste au sein des deux aplats de blanc placent la matière au centre de l'expérience de l'œuvre. Parfois considéré comme le premier monochrome de l'histoire de l'art, Carré blanc sur fond blanc s'inscrit dans un contexte de bouleversements. Réalisé au lendemain de la révolution russe de 1917, ce tableau rejoint un mouvement de rejet des anciennes institutions. Si le parti bolchévique encourage dans un premier temps les mouvements d'avant-garde, favorisant le développement du suprématisme, l'avènement du stalinisme implique un revirement idéologique à ce sujet. En effet, considérant que l'abstraction est un art bourgeois qui ne saurait exprimer les réalités sociales, le gouvernement de Joseph Staline rejette en bloc l'art non-figuratif. Emprisonné et torturé par le KGB en 1930 sous prétexte d'espionnage, Malevitch devenu l'ennemi du système retourne à la figuration, probablement sous la contrainte. Car lorsque l'artiste décède d'un cancer en 1935, c'est un carré noir sur fond blanc qui surplombe son cercueil, réaffirmant son idéal plastique.


Malevitch fait aujourd'hui partie des acteurs majeurs connus de l'invention de l'abstraction. Il rejoint à ce sujet des artistes comme Mondrian, Kandinsky ou encore Kupka, qui questionnent au début du XXe siècle le recours systématique à la figuration. L'œuvre Carré blanc sur fond blanc synthétise une réflexion plastique résolument nouvelle : au-delà des ambitions de déconstruction, l'œuvre suprématiste aboutit à une absence de représentation, comme un pont vertigineux vers un monde sans objet.


Alexis Consigny