Chareau, Bijvoet, Dalbet : créer la Maison de verre

Par Nicolas Bousser


C’est un lieu difficile d’accès, dissimulé derrière une épaisse porte de la rue Saint-Guillaume en plein cœur de Saint-Germain-des-Prés, mais qui n'a pourtant plus rien de secret. Il s’agit de l’une des plus importantes réalisations architecturales de la première moitié du XXe siècle, mondialement célébrée et étudiée par quiconque s’intéresserait de près ou de loin à l’architecture. Quatre-vingt-dix ans après sa conception, la Maison de verre continue de fasciner.


Vue de la façade sur cour de la Maison de Verre. Photographie : François Halard


Non, l'édifice n'a rien de secret. Entretenu, étudié et documenté depuis sa conception, chaque parcelle de son histoire a été méthodiquement renseignée. Et cette histoire commence à la fin des années 1920, avec un couple d'érudits, le docteur Jean Dalsace et son épouse Annie Bernheim. Il serait donc bien difficile d'apporter des éléments inédits dans ce court papier tant les travaux menés par les chercheurs sont nombreux et de qualité. Celui-ci constitue en définitive plutôt un hommage à un créateur parmi les plus singuliers de la première moitié du siècle, discret dandy : Pierre Chareau.


Entre 1928 et 1932, le couple Dalsace confie le soin au décorateur, un de leurs amis intimes, de s’atteler à la réfection de leur hôtel particulier au 31, de la rue Saint-Guillaume, dans le 7e arrondissement. Ne pouvant faire table rase du bâti du XVIIIe siècle, celui-ci compose, en s’adjoignant les services de l’architecte Bernard Bijvoet et du ferronnier Louis Dalbet, une structure métallique aux parois de verre. L'utilitaire devient décor : les canalisations et les conduits restent visibles. L'ensemble se développe en poutres et poutrelles d'acier. Chareau imagine pour les 576 m2, répartis sur trois étages, quelques pièces de mobilier venant s’ajouter à des modèles conçus entre 1918 et 1923 pour l’appartement de Jean et Annie sur le boulevard Saint-Germain, ou provenant de l'ancienne maison de campagne des Bernheim, à Noisy-le-Sec. L'ensemble, dont une partie a fait l'objet d'une vente chez Christie's il y a moins d'un an, donne à voir une image précise de l’évolution de la pratique du créateur, dont la carrière ne doit pas être résumée à la Maison de verre.


Grand hall de la Maison de verre. Certaines pièces de mobilier visibles sur ce cliché ont été dispersées chez Christie's en octobre 2021. Photo estate of Evelyn Hofer.


Les déclinaisons de la table Éventail MB106 rappellent la récurrence de cette forme dès 1923, dans des réalisations obsédées par le gain de place et le mouvement. Le bureau MB 624, conçu vers 1929, consacre à lui seul la large utilisation du métal systématisée dès 1926. Ils cohabitent avec de remarquables pièces d'ingéniosité à l'image du bureau MT 876, dit Dactylo ou d'un porte-manteau en métal dont le Centre Pompidou conserve aujourd'hui un exemplaire.


Pierre Chareau (1883-1950), Table Éventail MB106


Le résultat est inédit et moderne à souhait. Les espaces sont baignés de lumière, la façade de verre étant même éclairée chaque nuit par de grands projecteurs donnant l’impression d’une maison ouverte sur l’extérieur.

Et c’est précisément ce que vont faire les Dalsace. Férus d'art, ils se lient d’amitié avec Jean Lurçat et la galeriste Jeanne Bucher. Leur demeure toute de fer et de verre vêtue devient un lieu de rencontre de l’intelligentsia d’avant-garde de l'époque. Cette notion d'un espace entièrement ouvert brouillant la barrière entre l'intérieur et l'extérieur confine même à l'utopie et se retrouve dans les textes d'André Breton et de Walter Benjamin, tous influencés par luvre d'art totale de Pierre Chareau et Bernard Bijvoet.


Jean (1893-1950) et Annie Dalsace (1896-1968)

Aujourd'hui propriété de l'américain Robert Rubin, la maison de verre n'est pas ouverte au public. Seuls quelques privilégiés ou étudiants en architecture peuvent en arpenter, à de très rares occasions, les coursives et différents espaces. En guise de consolation, nous invitons nos lecteurs à se référer au reportage réalisé par Richard Copans et Stan Neumann, publié par Arte dans le volume 4 de la série "Architectures". La maison de verre n'aura alors définitivement plus de secret pour vous.

 

Bibliographie sélective


Collectif, Pierre Chareau architecte, un art intérieur, Paris, Centre Georges Pompidou, 1993, 223 p.


Nicolas Bousser, Le contenu de la Maison de verre de Pierre Chareau sous le marteau. Article publié le 1er octobre 2021 dans La Gazette Drouot. Lien URL

Dominique Vellay, La Maison de verre. Le chef-d’œuvre de Pierre Chareau, Arles, Actes Sud, 2007, 159 p.


Marc Vellay, La Maison de verre, Dalsace/Chareau. Portraits croisés, éditions du Regard, 2021, 326 p.


Marc Vellay et Kenneth Frampton, Pierre Chareau : Architecte-meublier, 1883-1950, Éditions du Regard, 1984, 339 p.