• Jérémy Alves

Couleur, spiritualité et art contemporain : rencontre avec Fabienne Veverka et Marie-Claire Pinardel

Mis à jour : oct. 11


L’art est synonyme de rencontre. L’individu, qu’il soit artiste ou curieux témoin de la création, engage un dialogue avec l'œuvre et tout ce qui l’entoure. Lorsque deux artistes se toisent, s’apprivoisent, il arrive parfois que leur créativité entre en résonance. C’est ce qu’il s’est passé pour Marie-Claire Pinardel et Fabienne Ververka. Coupe-File a la chance de pouvoir vous présenter aujourd’hui une belle histoire contemporaine, faite d’amour de la couleur, d’une vision singulière du monde et d’un dialogue artistique extraordinaire. Deux artistes du XXIème siècle nous ont ouvert la porte de leur univers, en exprimant sans détour leur expérience sur la construction d’une identité artistique. 


Fabienne Veverka, 6169, 2018, épreuve pigmentaire 1/2, papier chiffon, 140 x 140 cm

Marie-Claire Pinardel, F3 Grande Muse, 2019, huile sur toile, 250 x 220 cm


Fabienne Veverka est née à Paris en 1968. Initialement intéressée par le dessin, la peinture de chevalet et le décor peint, elle est finalement diplômée en 2005 de l’IPEDEC de Pantin. Cependant, sa carrière prend rapidement le contrepied de sa formation lorsqu’elle découvre la gravure. Ainsi, c’est avec l’eau-forte et la linogravure qu’elle connait sa première reconnaissance en tant qu’artiste. Sa première série représentant des vues de New York sera ainsi exposée en 2016 à la biennale de Xuyuan en Chine. En fin d’année, elle quitte la France et part s’installer aux États-Unis dans l’État de New York. Elle consacre alors tout son temps à la création et, la même année, son travail d’eau-forte est à nouveau remarqué à la Miniprint Biennial of Norwalk (Connecticut) par la conservatrice du département gravure du Metropolitan Museum, Freyda Spira, qu’elle rencontre à l’atelier d’Helen Frankenthaler. Très curieuse de la société́ américaine, elle fréquente alors assidûment les musées de New York, Philadelphie et Washington DC. Vivant dans la ville de Corning, elle visite régulièrement le Corning Museum of Glass. Son travail sur la lumière, aujourd’hui au cœur de sa production, est largement inspiré de l’ambiance de la galerie du musée. Depuis 2018, qui marque son retour en France dans la Vallée de Chevreuse, elle s’intéresse tout particulièrement à ses recherches sur la lumière, trouvant une fascination intarissable dans la création de ses « matérialisations abstraites » de la lumière.


Marie-Claire Pinardel, née en 1963 à Dijon, vit et travaille entre son atelier en Auvergne et le « Lab 27 » de Chevreuse, en région parisienne. Après une formation artistique dans l’enseignement supérieur, elle s’est appliquée, selon ses propres mots, à déconstruire ce qu’elle appelle « sa déformation ». Dès 2009, elle organise ses premières expositions en Auvergne et dans le Limousin. En 2016, la galerie parisienne du 6ème arrondissement Marie de Holmsky lui ouvre ses portes. A cette occasion, l’historien de l’art Jean Paul Dupuy préface son catalogue « Phusis ». Ensuite, ses expositions « Khaos » en 2018 et « Juste en face » en 2019 à la galerie 21, réitèrent sa visibilité parisienne. Refusant de croire la peinture morte, elle décide de faire de son art l’expression du vivant, un dialogue sauvage dont la beauté est censée être celle de l’instant. Elle cherche sans cesse à répéter l’unique.



A l’instant même où nous avons pénétré l’atelier de Marie-Claire Pinardel, où nous avons été si bien reçus, ce fut le choc de la couleur et du format. Mais où était donc passé le minimalisme contemporain ? Sur les murs, les grandes toiles de l’artiste et les grandes photographies de Fabienne Veverka, semblaient crier un appel à l’exaltation des sens. Comme enveloppés dans une nébuleuse colorée, on ne se sentait pourtant pas noyé. Les notions d’équilibre et de complexité métaphysique étaient comme devenues voisines, amies. Après cette première étrange sensation de concorde artistique, la question du médium semblait pourtant séparer de prime abord les deux artistes. Pour Fabienne Veverka, la photographie a cela de fascinant qu’elle est à la fois le témoignage de la chose vue et la preuve de l’existence du rêve et du spirituel, dans le monde réel. Elle-même définit son art comme « celui de la preuve, celui qui donne à voir l’énergie de l’âme qui nous pousse à vivre, à se projeter dans l’avenir ». Par le biais de la photographie, elle cherche ainsi à prouver qu’une part de l’âme humaine cherche à mener une quête de sens, au-delà de tout consensus sociétal, dans le but de répondre à des questions spirituelles. En revanche, le pouvoir de la peinture, son aspect charnel, voilà ce qui a séduit Marie-Claire Pinardel dès sa plus tendre enfance. Alors qu’elle n’avait que cinq ou six ans, elle tombe nez à nez avec leJugement Dernier de Rogier van der Weyden. Alors qu’elle aperçoit le panneau de l’archange Michel, elle est ébahie par la profusion des couleurs. Elle est interloquée par l’absence dans le réel d’un tel personnage, ailé et coloré. Elle a cru au réel de la peinture. Après ça, elle découvre Jérôme Bosch et surtout Delacroix, qu’elle nous décrit avec fougue : « Chez Delacroix, la charge érotique est énorme ! La Mort de Sardanapale, c’est fabuleux, il se passe des trucs ! Entre les bijoux, l’or, l’opulence, et le mec qui regarde le chaos ! […] L’art est fait pour porter des choses. Maintenant je peins pour interroger ce pouvoir de la peinture ». Le choix du médium a été pour toutes les deux un véritable outil de communication de leur recherche artistique. Plus qu’un atout, il s’est avéré être le porteur le plus efficace pour exprimer une vision du monde, une vision de l’art particulièrement singulière et affirmée.


Fabienne Veverka, 503, 2017, épreuve pigmentaire 1/2, papier chiffon, 210 x 140 cm

Rogier Van der Weyden, détail du Jugement Dernier de Rogier Van der Weyden, panneau central représentant l'archange saint Michel, 1443-1452, huile sur bois, 220 x 548 cm, Beaune, Hospices

Eugène Delacroix, Mort de Sardanapale, 1827, huile sur toile, 392 × 496 cm, Paris, Musée du Louvre

Marie-Claire Pinardel, L5 Grande Muse, 2019, huile sur toile, 250 x 220 cm


Que ce soit pour Fabienne Veverka ou Marie-Claire Pinardel, être artiste c’est se voir imposer une urgence créatrice. L’artiste est une incarnation, non pas celle d’une discussion sur des concepts abstraits ou concrets, mais l’appropriation de la matérialité d’une œuvre et le mystère qu’elle peut susciter. Ainsi, pour se définir soi-même artiste, ce n’est pas toujours simple. Toutes les deux évoquent un choc dans leur vie personnelle, un évènement transformateur et décisif. Si depuis leur enfance elles se sentaient pourvues d’une âme singulière, chacune a ressenti le moment où quelque chose devait sortir de leur « soi », où l’irrépressible devenait le vocabulaire du quotidien. Pour Fabienne Veverka, c’est en 2017 alors qu’elle est très malade, qu’elle sent l’ombre de la mort planer au-dessus de sa tête, qu’elle entend son besoin de montrer au monde sa voix créatrice, qui en réalité relève de l’immatériel ; « On ne peut se raccrocher à rien dans mon art, on est dans le domaine de l’inconnu. Il n’y a aucune barrière, aucune limite » dit-elle, en ajoutant « mon art se veut déstabilisant mais pas inquiétant ». Ainsi, l’artiste se perçoit elle-même comme une femme qui a un besoin vital d’exprimer son intériorité, c’est-à-dire sa croyance en l’existence du vide, quitte à déstabiliser. C’est après être sortie de l’hôpital que s’est également révélée à Marie-Claire Pinardel l’énergie créatrice et la fureur de vivre. Elle s’est alors réellement mise à peindre. Au départ, elle ne savait pas si cette frénésie naissante durerait. Paradoxalement, elle ne considère pas la peinture comme une œuvre et se place toujours dans une position de questionnement. Le médium, il est essentiel mais n’est pas la définition de son identité d’artiste : « Une œuvre, ce n’est pas une peinture. Pour moi, être artiste c’est être dans un état de questionnement, c’est l’état de grâce. Peindre, cela relève d’un domaine du sensible absolument gracieux. Or, faire une œuvre, c’est faire expression de la vérité en ce qu’elle est une zone d’articulation du paradoxe. Le paradoxe réside dans l’essence même de l’artiste. Il y a de la passion, de la curiosité sincère, cela me donne des frissons de peindre et d’être artiste. Ces moments sont toutefois à la hauteur des moments de solitude et de désespoir, qui sont aussi forts ».


Fabienne Veverka, 543, 2017, épreuve pigmentaire, papier chiffon, 140 x 210 cm 


Pour nos deux artistes, l’expression de la couleur et de ses sources est fondamentale. Chez Fabienne Veverka, la couleur est induite par la lumière. Toutes les couleurs trouvent chez elle un intérêt ; son lien avec elles est toujours changeant : « cela dépend de tellement de chose, de l’humeur, de la lumière, donc je ne me fige jamais sur une couleur » nous confie-t-elle. Elle semble chercher la disharmonie, le comportement d’une couleur qui serait extrait de la volonté humaine. La couleur pour la couleur. Pour elle, la querelle de la ligne et de la couleur est tout à fait désuète car les deux ne s’opposent pas : « la couleur est auto-suffisante, la ligne est sa limite ». Même si elle avoue avoir une préférence pour la couleur dans ce qu’elle n’arrête pas les choses. Son médium se voudrait être l’infini. Sa seule limite est donc matérielle, c’est celle du papier. Marie-Claire Pinardel à une vision très proche de la couleur et parle de sa séduction magnétique : « La couleur parle au cœur. Les historiens la connote culturellement, les scientifiques ne savent pas quoi en dire. Les anthropologues nous disent que la couleur est une zone problématique. La couleur, c’est une véritable zone de liberté, et moi j’aime ça. Si moi je fais ce que je veux, les autres aussi. Cette dimension d’affirmation positive est très importante à mes yeux ». Ainsi, leur art relève du domaine de l’inépuisable, de la recherche de l’infini. Pour l’une cela passe par l’absence de ligne, pour l’autre par la vie de la matière picturale nourricière. Marie-Claire Pinardel déclare ainsi que le spectateur « goûte la diversité du regard par l’empâtement, la transparence, la matité. Grâce à l‘huile, j’obtiens une variété incroyable ». Cet art de la couleur est sans conteste très agréable à parcourir, à expérimenter, dans un temps où le blanc et le minimalisme semblent recouvrir notre monde tel un ciel orageux de printemps.


Marie-Claire Pinardel, Figure ma muse, 2020, huile sur toile, 218 x 133 cm


Pour être artiste, il est certain que l’on ne peut déroger à être soi-même. Pour toutes les deux, l’objet de la création correspond au jaillissement, à l’extraction de leur propre intériorité. Nous avons donc voulu savoir dans quelle mesure leur art pouvait être porteur d’un message. Ensemble, avec beaucoup de conviction, elles affirment : « notre travail a permis de soigner notre propre mal ». L’art est ce qui les a tenu à distance de la mort. Pour tous les amateurs d’art, il est impossible de ne pas penser à l’art salvateur de Frida Kahlo, où la dure réalité de l’accident et du monde de l’artiste était décrite de manière brute, sans pour autant coller au réel formel. Cependant, pour Marie-Claire Pinardel « le pouvoir magique de la peinture trouve sa source dans la mobilisation exaltante de la vie ». Elle ajoute que « la seule chose aussi puissante [qu’elle est connue] c’est avoir eu des enfants ». Cette notion d’ésotérisme de l’art est tout particulièrement prégnante chez Fabienne Veverka. En effet, dans ses sources d’inspirations, l'esprit de la peinture rituelle navajo, une peinture colorée faite de sable et de pierres pulvérisées aux vertus curatives, occupe une place particulière. Ses photographies traduisent la vie, la mort, et l’idée de passage comme leur corolaire. Elle cherche, par l’idée du flou, par l’interpénétration des couleurs, à faire part d’une porosité spirituelle et méditative

Fabienne Veverka, 496, 2017, épreuve pigmentaire 1/2

Quant à cette interpénétration des couleurs, on note une différence notable chez Marie-Claire Pinardel. Même si les deux artistes produisent des œuvres particulièrement complémentaires, sa peinture recherche l’harmonie, l’équilibre des couleurs. Là où les photographies peuvent être dérangeantes, presque parfois difficile à fixer, les peintures relèvent toujours de la légèreté de l’être. L’artiste définit elle-même son travail comme « la difficulté de faire tenir des couleurs ensemble […] je veux que les choses s’interpénètrent non pas dans le flou, mais d’une manière palpable ». Ce qui est surprenant chez Marie-Claire Pinardel, c’est la coexistence du palpable, d’une connaissance universitaire solide en histoire de l’art et, à côté de cela, une envie d’être perçue par tous comme en dehors de ce qui a déjà été dit, ce qui a déjà été fait. Elle nous confie « Je suis de l’herbe folle, je pousse comme je peux et où il y’a de la place. Face à un artiste, ne prenez pas d’audioguide, venez regarder dans le dénuement le plus total, défaites-vous de vos acquis. Devant les œuvres, il faut se placer comme l’artiste, sans préjugés autant que faire se peut. Avant même de voir, on a besoin d’être rassuré par un discours. Le discours est fondamental, mais pour regarder ou rencontrer l’œuvre, ce n’est pas ce qui est prioritaire. Le regard doit précéder l’enquête ».



L’art est indissociable du sacré. Il y a dans le besoin de l’artiste le spirituel, l’extériorisation de l’intériorité. Voilà en définitive le message que nous livre l’art de ces deux artistes.


« Aujourd’hui, toute la dimension sacrée est comme interdite. Dans nos sociétés, le sacré est devenu vulgaire, la spiritualité mal perçue ».


Ces mots de Marie-Claire Pinardel, en fin d’entretien, nous semblent être fondamentaux dans la perspective d’une pensée du monde contemporain et de sa production artistique. L’artiste ne serait-il pas l’homme providentiel que nous semblons attendre depuis longtemps ? Ce manque cruel de sens dans nos sociétés européennes, occidentales, que plus personne n’ose contester, n’est-il pas en réalité la preuve du manque de place et de considération accordée à l’art et aux artistes ?


Les dernières expositions : 


  • "ALT R & GO" par Marie-Claire Pinardel et Fabienne Veverka, du 27 février au 20 juillet 2020, Chevreuse (Yvelines), 27 résidence de l'Étang, Le Lab 27 (visites sur réservations)



  • "Hélium voit grand" organisée par Baudoin Lebon, exposition collective, du 7 mars au 17 mai 2020, Clairefontaine-en-Yvelines, La Chapelle



Le site web de leur atelier : https://lelab27.com



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