• Alban Pitault

De Pan et Daphnis à Daphnis et Chloé ou l’adaptation néoclassique d’une sculpture antique


Un groupe sculpté entre 1825 et 1827 par Jean-Pierre Cortot et intitulé Daphnis et Chloé semble être, comme le soulignent Francis Haskell et Nicholas Penny, « une adaptation hétérosexuelle et néoclassique » d’un thème antique présent en sculpture et dont le meilleur exemplaire se trouve dans les collections du musée national romain, au Palazzo Altemps, avec pour titre Pan et Daphnis dont le sujet sous-jacent est celui d’un jeu de séduction homosexuelle.



Le groupe sculpté par Jean-Pierre Cortot est initialement présenté sous forme d’un modèle en plâtre au Salon de 1824 et engendre une commande de Charles X en 1825. Cette commande aboutit finalement à une présentation du modèle définitif en marbre au Salon de 1827, aujourd’hui conservé au musée du Louvre au sein de la Cour Pu.

Le sujet développé par le sculpteur est tiré d’un roman pastoral d’origine grecque que l’on attribue à un certain Longus, dont nous n’avons aucune information biographique, avec une datation située entre le second et le troisième siècle de notre ère. Cette oeuvre littéraire de Longus, fortement inspirée par la poésie bucolique latine, met en exergue une histoire d’amour et l’éducation sentimentale de deux jeunes amants évoluant dans un cadre pastoral.


Le sujet issu du roman semble prégnant au XVIII ème siècle et encore davantage dans la première moitié du XIX ème siècle suite à une traduction du texte intégral par l’helléniste Paul-Louis Courier aux alentours de 1809, lors de son séjour à Florence.

En effet, François Boucher peint en 1743 un tableau intitulé Daphnis racontant le conte Echo à Chloé, aujourd’hui conservé à la Wallace Collection de Londres. Mais la représentation qui semble être la plus proche d’un point de vue iconographique et chronologique de la sculpture de Jean-Pierre Cortot est une huile sur toile de Louis Hersent, Daphnis et Chloé. Cependant, la datation vague de « première moitié du XIX ème siècle » pour le tableau, empêche toute interprétation pour déterminer si c’est la peinture de Hersent qui inspire Cortot ou l'inverse. Dans les deux oeuvres, le personnage masculin, Daphnis, se penche depuis la gauche vers Chloé dans une tendre accolade. Son but semble être d’aider cette dernière à jouer de l'aulos, cette double flûte antique.


Louise Hersent, Daphnis et Chloé, premier quart du XIXe siècle, huile sur toile, 140 x 175 cm, Musée du Louvre, Paris.

La sculpture, quant à elle, déploie ses références à l’antique et son caractère néoclassique dans le traitement plastique ; la nudité est largement suggérée mais n’est pas complètement assumée et rappelle les moeurs alors de coutume à cette époque.

Les personnages présentent dans les traits de leur visage, une forte empreinte du classicisme issue de la sculpture antique et notamment de types habituellement attribués à Praxitèle. Chloé adopte une coiffure en côtes de melon à la manière de la Diane de Gabies, dont on rapproche souvent l’attribution au sculpteur précédemment mentionné. Au même titre que Daphnis adopte pour sa part, l’apparence de l’Hermès d’Olympie ou de l’Hermès du Belvédère, avec ces traits du visages caractéristiques et une chevelure courte qui se déploie en de volumineuses mèches qui finissent affinées en pointes ou en pinces de crabes.

Toutefois, la véritable référence à l’Antiquité et au médium de la sculpture est à chercher ailleurs. En effet, Jean-Pierre Cortot obtient le Prix de Rome dès 1806 et peut ainsi réaliser son séjour dans la Ville Éternelle, afin de se confronter aux divers monuments et sculptures issus de l’Antiquité qui y sont présents. Il s’avère à cet égard que l’iconographie de son groupe sculpté de Daphnis et Chloé reprend dans son attitude générale un groupe antique ayant pour titre Pan et Daphnis ou Pan et Apollon. Ce groupe se trouve dans la collection Ludovisi au moment où Cortot séjourne à Rome. Il semble indiqué par des sources que l'oeuvre est installée dans un pavillon au sein de la propriété familiale située sur le Pincio.

Ce groupe représente un Daphnis qui, malgré son nom, n’est pas le même personnage que dans la représentation de Jean-Pierre Cortot et n’est donc pas issu du roman de Longus. Ce Daphnis est le fils d’Hermès et d’une nymphe, menant une vie bucolique de berger en Sicile et qui finit le cours de son existence en étant divinisé. Le mythe raconte qu’il apprend à jouer de la flûte grâce à l’enseignement du dieu Pan et qu’il était certainement son éromène ; c’est ce que représente d’ailleurs le groupe sculpté, l’apprentissage d’un instrument à vent par Pan, avec un certain jeu de séduction à caractère homosexuel. Le visage de la créature chimérique semble en effet souligner une certaine tension sexuelle au travers d’un sourire insistant et narquois, doublé du positionnement de sa main gauche fortement appuyée sur l’épaule du jeune Daphnis et de son sabot gauche de satyre qui semble chercher le contact physique, en somme à « faire du pied » au jeune berger.

Par ailleurs, le sexe brisé de ce qui semble être Pan, induit la représentation d’un pénis qui pouvait être en érection. L’enthousiasme et l’excitation accordés au personnage du satyre contrastent à tout égard avec la douceur et le calme du jeune Daphnis. Ajoutons qu’au même titre que dans le groupe de Jean-Pierre Cortot, l’un des personnages de la formule antique, qui dans ce cas par contre n’est pas le prénommé Daphnis mais Pan, se penche vers son prochain dans le but de lui apprendre à jouer d’un instrument un vent.

Ce groupe de la collection auparavant Cesi puis Ludovisi n’est pas un cas exclusif, car nous connaissons une même version, certes moins connue, de ce thème dans la collection Farnèse et actuellement conservée au musée archéologique de Naples.

Le sujet du groupe antique fut largement discuté, tantôt identifié comme "Pan et Apollon" ou comme un "Satyre et un adolescent" ou même encore comme "Silène et Bacchus". Toutefois, le groupe a finalement été identifié comme Pan et Daphnis ou alors Olympos en suivant les écrits de Pline l’Ancien qui semble décrire ce groupe en le situant dans la Saepta Julia, ce grand complexe composé de portiques en plein Champ de Mars, non loin du Panthéon.


Groupe de Pan et Daphnis, copie romaine du IIe ou du IIIe siècle ap. J.-C. d'après un original grec, marbre, H : 1,58 m, Collection Farnèse, Musée archéologique de Naples

Ce qui est certain, c’est que ce groupe sculpté antique dont la portée était un sujet mythologique et homosexuel a su se conformer aux codes moraux du temps de sa réception au XIX ème siècle pour inspirer le sculpteur Jean-Pierre Cortot dans la réalisation de son groupe de Daphnis et Chloé.

Ce dernier semble en effet être, comme l’indiquent Haskell et Penny, « une adaptation hétérosexuelle et néoclassique » d’une sculpture antique.

Le groupe antique du Palazzo Altemps a d'ailleurs fait l’objet d’une récente restauration sous la nouvelle direction du français Stéphane Verger, qui est désormais en charge de cette institution qu’est le musée national romain.


Alban Pitault


Bibliographie :


- HASKELL Francis, PENNY Nicholas, and François Lissarrague. Pour l'Amour De l'Antique: La Statuaire Gréco-Romaine Et Le Goût Européen : 1500-1900. revue et augmentée ed. Paris: Hachette, 1988. p. 309.