• Célia De Saint Riquier

Entretien avec Alexandre Curnier, créateur de NOTO

Mis à jour : juin 27


Créée en avril 2015, la revue culturelle NOTO se donne la mission de redonner sa place à la réflexion contemplative. Avec des auteurs récurrents comme Françoise Frontisi-Ducroux, Dominique de Font-Réaulx mais aussi des artistes et savants invités tels Etel Adnan, Pierre Bergounioux, Alain Corbin, Paul Perrin ou encore Adrien Goetz, la revue propose dans chaque nouveau numéro une discussion autour d’un thème choisi, laissant la place aux esprits d’exposer leurs recherches, leur philosophie et leurs questionnements, comme un musée imaginaire. Quatorze numéros plus tard, le principe n’a pas changé : une revue disponible en librairie et en accès libre, grâce à des abonnés solidaires. D’autant plus que cette revue indépendante n’arrête pas là ses ambitions dans le milieu culturel. En effet, la chronique de Françoise Frontisi-Ducroux « Pour l’intelligence des poètes » a récemment fait l’objet d’une publication en un recueil éponyme. Enfin, pour les cinq ans de NOTO, la Fondation Écureuil pour l’art contemporain de Toulouse a invité son créateur à créer une exposition : Nous ne savons pas ce que vos yeux regardaient.


Coupe-File Art vous propose aujourd’hui un entretien avec le fondateur de cette revue : Alexandre Curnier.


Tout d’abord pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre parcours ?


Je suis né près de Marseille, et rien ne me prédestinait à faire ce que je fais aujourd’hui. Je suis arrivé à Paris après mon bac. J’ai fait une licence de lettres modernes et un Master histoire de l’art, puis une césure où j’ai fait deux années d’humanitaire à l’étranger ; à mon retour j’ai repris un Master en édition qui était porté aussi sur le numérique. J’ai commencé à travailler avant même l’obtention de mon Master dans un musée, au poste de responsable des éditions et du numérique. J’avais ce désir d’être éditeur même si je n’arrivais pas à le définir, ni à définir le métier d’éditeur. J’avais en tout cas envie de fabriquer quelque chose dans la culture. C’est certainement lié à une scène très particulière que j’ai vécue en cours préparatoire. Ma maîtresse nous avait annoncé que nous allions apprendre à lire, ce qui me paraissait déjà extraordinaire. Le lendemain, j’étais remonté un peu plus tôt de récréation et je l’avais surprise en train de polycopier (l’encre de cette machine donnait au papier une odeur très particulière). Je me souviens m’être arrêté devant son geste. Plus tard, en classe, elle nous a distribué le livret. J’avais trouvé cela incroyable. On pouvait fabriquer ce qui allait me permettre d’apprendre à lire. J’ai gardé ce sentiment d’émerveillement jusqu’à aujourd’hui. C’est la littérature qui m’a décidé à reprendre mes études après la césure, car pour moi l’histoire de l’art a toujours existé grâce à la littérature, c’est un élément majeur pour la diffusion de cette discipline, et je voulais y participer. Ensuite, je suis passé chez Flammarion, et puis aujourd’hui Paris musées.


Pierre Bergounioux dit avoir commencé à écrire parce qu’il ne trouvait dans aucun livre ce qu’il cherchait. Est-ce une motivation similaire qui vous a poussé à créer NOTO ?


Je vous remercie de citer Pierre Bergounioux. Oui, bien sûr. J’ai créé la revue après une expérience de cinq ans chez Flammarion, comme responsable éditorial au département des livres d’art. J’ai toujours souhaité entreprendre dans l’édition et notamment avec une revue ; certainement parce que je ne trouvais pas la revue que j’avais envie de lire. On crée ce qui nous manque. Je crois que c’est la meilleure des raisons pour entreprendre. Il y a aussi cette ambition de se dire : « si cela me manque à moi, peut-être que cela manquera aux autres ».

La deuxième raison est que, venant de région, j’avais aussi conscience de la difficulté d’accès à ces textes d’histoire de l’art qui m’ont toujours donné envie, mais peu diffusés. Chez Flammarion, j’avais le projet de créer une collection à partir des conférences organisées à l’auditorium du Louvre. Elles n’étaient pas retranscrites, certaines étaient parfois filmées, mais il y avait une perte de la connaissance. Cette collection je n’ai pas pu la produire, et cela a été mon point de départ : comment diffuser des textes d’histoire de l’art, hors catalogue d’exposition et hors des revues spécialisées. L’histoire de l’art se diffuse par l’écrit et c’est sa grande chance. Un auteur, même le plus précis, peut y développer sa force littéraire, mais aussi une approche sensible et même personnelle. Je me plais à imaginer le lecteur qui entamera la lecture d’un texte de Guillaume Cassegrain, Paul Perrin ou Jean-Claude Lebensztejn. Comment ne pas succomber à l’histoire de l’art ? Jusqu’à présent on a ouvert la revue à de grands historiens de l’art, mais nous commençons à ouvrir nos pages à de jeunes chercheurs : Julien Faure Conorton, sur le Pictorialisme, ou dans le prochain numéro, Maxime Georges Métraux et Léa Saint-Raymond à propos d’un tableau de Vincent Van Gogh. J’espère aussi convaincre les étudiants qui lisent NOTO de l’importance de maitriser et développer une écriture. Je milite pour que l’École du Louvre propose des cours d’écriture.

Mais il y a eu un événement décisif, en 2015 : l’attentat de Charlie Hebdo. Un bouleversement immense. Très tôt, on a entendu dire, notamment dans la parole politique, que la culture allait être un moyen pour ressouder le lien. Cela a terminé de concevoir l’esprit de la revue. Je me suis dit, si j’arrive à faire une revue, il faut qu’elle participe à ouvrir. Le nom de la revue s’est alors imposé. Noto est le nom d’une ville de Sicile. En 1693, la ville a été entièrement détruite à la suite d’un tremblement de terre. Après les événements, les habitants ont décidé de reconstruire, de ne pas fuir. Mieux, ils ont mobilisé les meilleurs artistes et architectes. Noto est toujours debout et présente l’apogée de l’art baroque en Europe. De l’art, du beau en signe de résistance !


Combien d’années vous a-t-il fallu pour créer la revue ? Comment s’organise-t-elle ?


Juste quelques mois. J’ai écrit le synopsis de la revue, j’ai imaginé les chroniques, et je les ai proposées aux auteurs. J’ai passé quelques semaines à les contacter, comme Françoise Frontisi-Ducroux pour « Pour l’intelligence des poètes » ou « Presque célèbre » de Serge Fauchereau. Ils ont accepté, car il y avait ce projet de diffusion. NOTO s’ouvre sur une thématique, Écouter la nature, Frontières, Le rêve d’une chose, pour lequel on invite des philosophes, historiens, artistes à y réfléchir. Et puis nous avons les rubriques qui sont fixes dans la revue, des rendez-vous pour les lecteurs : les chroniques, Motif, En Images ou Culture et Politique, avec nos grandes enquêtes sur le vandalisme, la diversité, etc. Je conçois les arguments de chaque rubrique, avec l’intention d’avoir la possibilité de travailler avec des auteurs que j’admire. Dans le prochain numéro, nous proposons une nouvelle chronique appelée « Héritiers des romains ? », écrite par Camille Noé Marcoux. Je suis très heureux de cette collaboration. Je suis impatient de livrer cette première chronique aux lecteurs.


N'est-il pas compliqué de déléguer ?


C’est une très bonne question. Au départ, c’est vrai, on se dit que c’est un projet collectif, or ce n’est pas vraiment le cas. NOTO c’est un peu mon journal intime. Je réagis à ce que je vois, à ce que je lis. Bien sûr, il y a le comité éditorial composé de trois personnes et moi. Nous avons des sensibilités différentes. J’écoute, mais mon rôle est de trancher. Il faut apprendre à le faire comme il faut accepter d’écouter – parfois imposer, son intuition. NOTO se construit sur un fil poétique très mince. J’établis un sommaire et j’attends ensuite que ce fil se lie pour voir quels sont les points qui vont se rappeler d’un numéro à l’autre. Ceci dit, mon objectif est d’entreprendre dans un nouveau projet et de transmettre la revue.


La revue tend à apporter des regards très variés sur la culture. Comment tentez-vous de varier les points de vue ?


C’est un regard complet de la culture. La nécessité de plaider pour une grande curiosité. Cela englobe aussi bien l’histoire, les sciences humaines, le cinéma, etc., et forme un tout qui permet d’ouvrir son esprit critique. Nous ne parlons encore trop peu d’art contemporain, mais pour des raisons économiques.

Avec le prochain numéro, nous ouvrons NOTO aux cultures extra-européennes. C’est un objectif pour la nouvelle saison. Les lecteurs vont pouvoir faire connaissance avec une très grande autrice féministe québécoise, peu diffusée en France. C’est un pari. Mais je sais que les lecteurs de NOTO seront heureux de découvrir d’autres cultures, d’autres mondes.

La revue accorde aussi une place à l’équilibre, notamment entre les sexes. Je fais partie d’une génération qui tend à obtenir cette égalité. J’ai encore beaucoup de mal à convaincre des historiennes de l’art d’écrire dans la revue. Il y a Dominique de Font-Réaux – un très grand soutien de la revue depuis le premier numéro – et Annick Lemoine qui a écrit un grand « Motif » sur Valentin de Boulogne. Nous devons faire mieux.


C’est un choix très fort que de choisir d’imprimer une revue papier. Était-ce un choix primordial ou vous est-il apparu au fur et à mesure de la création du format ?


J’ai fait ce choix pour des raisons économiques. Je suis un adepte du numérique, mais je n’avais pas les moyens financiers de développer un projet. Cela parait simple car nous avons un accès gratuit à du contenu, mais à réaliser cela coûte cher. Bien sûr, j’aime le papier pour ce qu’il poétise avec le toucher, mais je ne suis pas du tout un fétichiste. Au Louvre, je passe obligatoirement voir les tablettes en écriture cunéiforme. Ce sont des poèmes, parfois des lettres d’amours. Ça me fascine. Quelle merveille ! Voyez-vous, ce n’est que le support qui a changé. Que l’on écrive sur une pierre, sur un parchemin, sur du papier et demain, disons, sur un support ultra connecté, on a toujours écrit pour témoigner ou écrire des histoires. Le papier disparaîtra, mais pas les idées, l’imagination, la pensée critique, la nécessité d’écrire, de témoigner. À nous d’inventer le support.


Quelle est la situation des revues culturelles en France ? Comment trouvez-vous le moyen de vous développer ?


Le statut de la presse culturelle est très particulier. Les revues culturelles papier ne peuvent obtenir une subvention du ministère de la Culture et de la communication, dans le cadre des aides allouées à la presse. Les revues culturelles y sont exclues, car considérées comme non IPG, ne relevant pas de la « presse d’information politique et générale ». Même le récent rapport (février 2020) de Mme Aurore Bergé, Pour un ministère de la Culture au service des créateurs, des arts et des droits humains, ignore la presse culturelle (une ligne mentionnait la presse jeunesse). Pourtant, la culture c’est aussi de l’information ! Avec NOTO, j’essaye aussi d’œuvrer pour cette reconnaissance.

D’abord entièrement gratuite (sans prix facial) dans son format papier et numérique, la revue a adopté en 2019 le modèle dit « lyber », conjuguant la mise à disposition de son contenu (avec l’aide d’abonnés solidaires) et la vente de ses numéros en librairie et sur les kiosques numériques, mais également par abonnement. Notre objectif est la diffusion de la culture. Je ne voulais pas éditer une revue pour un cercle. Je voulais que le moi adolescent puisse rencontrer cette revue. Il y a des exemplaires gratuits qui flottent et chaque numéro est disponible en format numérique sur notre site – ça ne sera jamais autrement. Dans le circuit classique NOTO aurait trouvé ses lecteurs, mais pas celui qui nous permet de poursuivre aujourd’hui cette aventure. Nos lecteurs font vraiment partie de cette aventure.

Nous venons de vivre une période de deux mois durant laquelle nous avons pu voir à quel point la culture nous a été utile pour s’évader. Il y a eu une diffusion massive et généreuse de la culture. J’espère que ces propositions seront pérennes. C’est la démocratie culturelle pour tous. Une démocratie qu’il faut aussi minimiser, car il existe une fracture numérique et des zones blanches en France. Culture chez vous, mis en place par le ministère de la Culture, est un beau programme – nous le faisons depuis 2015 !


Quel rôle joue Belopolie dans tout cela ?


Belopolie est une association à but non-lucratif. Elle édite NOTO. Aujourd’hui, via l’association, nous avons développé une maison d’édition du même nom. Nous avons publié un premier livre, Pour l’intelligence des poètes qui est la réunion des chroniques de Françoise Frontisi-Ducroux, plus quelques inédits. Nous travaillons actuellement sur deux prochains livres. Tout ce que l’on gagne est réinvesti dans la revue pour sa diffusion. Comme pour Noto, Belopolie est le nom d’une ville, celle où mon arrière-grand-père est né, près de la frontière Russe. Enfant, cette ville me faisait bien rêver.


Avez-vous réussi à dépasser le cercle des lecteurs déjà proches du milieu de la culture ? Quelles-sont vos démarches pour aller chercher un nouveau public ?


Nous en revenons à la diffusion de la revue. Les réseaux sociaux sont une chance. Les lecteurs parlent de la NOTO sur Twitter ou Instagram et c’est la diffusion de la revue dans un nouveau cercle. Les lecteurs viennent de milieux très différents. Ils aiment l’histoire de l’art, la poésie, les idées et NOTO est un moyen d’y accéder. Une de mes plus grandes satisfactions est de savoir que des bibliothèques de lycées professionnels et techniques sont abonnées à NOTO, que des professeurs utilisent certaines rubriques de NOTO comme support de travail avec leurs élèves. Je me souviens d’un lecteur qui me croise et vient me remercier car il avait lu la chronique de Françoise Frontisi-Ducroux et avait pu raconter à son fils comment était né mythologiquement le corail.

Il y a volontairement plusieurs lignes de lectures dans NOTO. Il y a des textes parfois difficiles et c’est volontairement que nous les éditons. Un lecteur va peut-être retenir une notion, une idée, mais l’essentiel est qu’il voyage avec cette idée. Les illustrations permettent de répondre au texte, mais aussi d’y entrer. Une légende développée peut donner une information essentielle. Idem pour toutes les entrées des chroniques : on a le titre et puis le chapeau, qui est composé d’un second titre. Ces titres sont réalisés par le secrétaire d’édition, et sont aussi très précieux.


Selon vous que peuvent apporter les nouveaux médias à la culture et aux revues indépendantes ?

Ce sont les réseaux sociaux qui nous ont aidé à trouver des lecteurs. Pour les premiers numéros, nous sommes allés dans des lieux que nous aimions bien, que nous fréquentions, des librairies, des cafés, en leur demandant s’ils accepteraient de mettre à disposition gratuitement ce numéro de NOTO. C’est comme cela que la revue a trouvé ses lecteurs. Le seul lien que les lecteurs avaient avec nous, et inversement, était Twitter. Ensuite, je reste toujours très prudent sur ces médias car ce sont des modèles complexes. Une application peut disparaître dans l’année. Pour le moment, j’observe. Il existera un NOTO numérique – nous y travaillons. Mais cela dépend aussi des moyens dont nous disposerons pour nous développer.


Peut-on en savoir plus sur le prochain numéro ?

Le numéro sort la première semaine de juillet. Il s’intitule « Une idée de la culture, une idée qui est d’abord une protestation ». C’est un numéro anniversaire, car nous fêtons nos cinq ans. C’est une phrase d’Antonin Artaud dans la préface du Théâtre et son double. C’est un texte qui m’a toujours accompagné et je crois qu’il faut aussi penser la culture comme une protestation. Nous avons demandé à différentes personnes de réagir à cette notion. C’est un numéro de 128 pages, qui voyage au Japon et au Québec.


Propos recueillis par Célia De Saint Riquier

Pour (re)découvrir la revue NOTO : https://www.noto-revue.fr/

La revue est aussi à suivre sur Twitter, Instagram et Facebook.




 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871