• Nicolas Bousser

Entretien avec Christopher Michaut, créateur du compte Instagram Mr. Bacchus

Mis à jour : oct. 11


Dans le cadre des entretiens Coupe-File, nous rencontrons aujourd’hui Christopher Michaut, alias Mr. Bacchus. Son compte Instagram, via lequel ce passionné d’Art partage pléthore d’œuvres picturales réorganisées en collages formant des compositions inédites, est suivi par près de 40 000 personnes. Collaborant avec de prestigieuses institutions, à l’image du Kunsthistorisches Museum de Vienne ou encore du musée du Louvre, il est l’un de ces nouveaux visages du monde de l’Art, qui réinventent le rapport entre l’œuvre et le public.



Quel est votre parcours ? Êtes-vous à l’origine un familier du monde de l’Art ? Comment vous est venue l’idée de créer un compte Instagram ?

L'Esprit de la forêt, Odilon Redon, 1880 / Collection particulière

J’ai toujours eu un goût pour l’art, aussi bien en gribouillant de mon côté qu’en regardant des œuvres. Ce goût s’est affirmé grâce à la visite d’expositions. Je pense en particulier à celle consacrée à Odilon Redon au Grand Palais (en 2011). Je me rappelle d’une œuvre, L’esprit de la forêt, une gravure magnifique qui ouvrait l’exposition. Je suis resté figé devant pendant près de trente minutes : c’est là que j’ai su que je voulais me consacrer à l’art.

Il y a aussi eu la découverte de Turner à la Tate Britain de Londres avec Hannibal traversant les Alpes. J’ai été marqué par ce que je pourrais définir comme une cohabitation entre la douceur et le chaos.


Hannibal traversant les Alpes, William Turner, 1810-1812 / Tate Britain, Londres

Il faut dire que j’ai aussi eu la chance de voyager et à chaque nouvelle étape, j’en profitais pour visiter les musées. En ce qui concerne ma « formation », c’est du pur autodidactisme centré sur une révélation "livresque". J’ai dévoré l’Histoire de l’art de Gombrich et de fil en aiguille, un livre en citant un autre, je me suis mis à tout dévorer.


Pour ce qui est du compte Instagram, j’avais un compte lambda avec pas mal d’abonnés mais, dès que je postais de l’art, je n’avais quasiment aucun like. Cela a amené beaucoup de questionnements qui ont débouché sur la volonté de créer un compte anonyme entièrement dédié à cela. En moins d’un an, le Louvre m’a suivi et j’ai atteint les dix mille abonnés. J’ai alors mis ma vie professionnelle entre parenthèses et je me suis lancé dans ce nouveau projet qui est totalement personnel. C’est presque un compte autobiographique. J’avais vraiment ce besoin de partager, besoin accentué par mon apprentissage en autodidacte, ayant fait mûrir chez moi une sensation d’isolement. Je ne connaissais en effet presque personne partageant ma passion.


Le concept de « collage » Instagram est aujourd’hui votre marque de fabrique. A-t-il constitué le point de départ structurel de votre compte ou avez-vous débuté de manière plus traditionnelle ?

Composition d'après Der Wanderer über dem Nebelmeer de Friedrich (1818) / ©Mr.Bacchus

J’ai commencé par réaliser chaque jour des triptyques d’œuvres qui se répondaient. Lorsque je vois une image, d’autres m’apparaissent instantanément, par association. J’associe les images par couleurs, par formes… Je crée mon propre monde. Le passage aux grandes compositions de neuf images, il y a un an et demi, est venu d’un besoin d’évoluer, de me challenger. Le musée de Stockholm m’avait demandé une composition sur l’artiste suédoise Anna Boberg. J’ai assemblé ses œuvres, et entre les montagnes, les ciels, j’ai créé ma propre composition pour la première fois. Face au résultat, j’ai immédiatement su qu’il fallait que je poursuive dans cette voie. Aujourd’hui, j’ai une grande base de données avec des milliers d’images qui me servent pour la création de ces compositions.


Aviez-vous dès le départ le concept de « médiation » en tête, c’est-à-dire l’idée de faire découvrir à un public le plus large possible un ensemble d’œuvres d’art ?


L’idée était de partager. C’était vraiment la principale démarche. J’ai vu ce que l’art m’a apporté. Je découvrais que mes interrogations dans la vie avaient été celles de nombreux artistes bien avant moi. Cela m’a été d’une grande aide sur le plan de l’acceptation personnelle. J’ai voulu partager cet apport aux autres, tenter à travers l’art d’aider d’autres gens pour qu’ils voient le monde par le prisme de la beauté. Maintenant que le compte a évolué, j’essaie d’apporter des éléments de médiation avec des textes issus des sites des musées, de citations d’artistes, de livres, d’articles scientifiques ou d’écrits littéraires et en prenant toujours la peine de sourcer. Je ne veux pas que les gens pensent que j’écris ces textes. Je ne rédige que les stories. Aujourd’hui, avec l’expérience, j’ose aborder des sujets plus ardus en prenant l’art comme vecteur pour traiter des problématiques qui me tiennent à cœur comme l’écologie, les luttes LGBTQ+...


Composition consacrée à l'écologie / ©Mr.Bacchus

De quelle manière votre compte a-t-il évolué ? A partir de quel moment avez-vous réalisé qu’il était peut-être possible d’en vivre ?


Il a évolué de façon assez naturelle. Je me lasse assez vite et n’aime pas trop les répétitions. Pour ce qui en est d’en vivre, cela s’est fait en deux étapes. Il m’a d’abord fallu être certain de pouvoir professionnaliser ma passion. Puis, il a fallu attendre que certaines grandes institutions comme le Louvre et des magazines importants comme Vogue ou Beaux-arts se tournent vers mon travail.


Comment les premiers partenariats se sont-ils mis en place ? Est-ce vous qui avez fait la démarche ou sont-ce les musées qui sont venus à vous ?


Les collaborations avec les musées se sont faites aussi naturellement. Dès que je postais une œuvre d’un musée, je le taguais et, au fur et à mesure, des liens se sont créés. Je leur présentais alors mon travail qui parfois leur plaisait et une collaboration naissait. Le Kunsthistorisches Museum de Vienne a par exemple été l’un des premiers à me faire confiance, pour l’exposition Brueghel. Une collaboration en entraînant une autre, je gagnais petit à petit en légitimité. Je voyais au départ cela comme un échange de visibilité. Ces premières collaborations m’ont aussi montré que la passion payait. Sans diplôme, je ne pensais pas qu’il était possible de travailler dans ce milieu et d’avoir une légitimité. Les musées du nord ont été les premiers à me faire confiance, sans doute parce que mon compte est en anglais. Au bout d’un moment, j’ai estimé avoir suffisamment de légitimité et d’abonnés pour pouvoir en vivre. Je me suis lancé en free-lance il y a environ un an et depuis six mois, le projet est financièrement viable. On vient me voir avec des propositions différentes (Compositions, storys…) sur Instagram mais pas seulement. Les collaborations qu’on me propose m’influencent aussi dans la manière d’innover. Ce qui est, selon moi, très stimulant, c’est quand le partenariat va plus loin qu’un échange de visibilité ou d’argent. Lorsque Google m’a contacté par exemple, j’ai osé m’afficher et vraiment incarner le compte.



Vous travaillez aujourd’hui avec de très grands musées à travers le monde mais un peu moins avec les français. Pensez-vous qu’il existe encore une certaine frilosité des institutions de notre pays vis-à-vis des réseaux sociaux ?


De moins en moins. Les équipes de community managers se battent pour faire comprendre que le numérique constitue une offre pédagogique cohérente. Il faut leur rendre hommage pour tout ce travail. J’ai envie de citer celui du Musée Gustave Moreau qui fait un travail impressionnant sur Instagram. Le monde de l’art est aujourd’hui pleinement entré dans le monde numérique. J’ai l’impression aussi qu’il y a de plus en plus un désir de la part des institutions de donner la parole à des passionnés qui ont un regard plus libre et subjectif.


Lorsque l’on parle de vous dans la presse, souvent d’ailleurs en même temps que La Minute Culture et Culturez-Vous, vous êtes décrit comme un Influencer. Est-ce que vous vous considérez comme tel ? Cette même presse comprend-elle réellement votre travail ?


Mon travail étant surtout sur Instagram, ce « titre » m’est attribué naturellement. Je ne m’y retrouve pas vraiment car en plus de sa périssabilité, le terme amène une idée de consommation, ce qui me dérange. Dans mon cas, j’encourage seulement à se poser, à contempler et peut-être à apprendre un truc ou deux. Je me considère davantage comme un créatif au sens large. Mon but n’est d’ailleurs pas de rester uniquement sur Instagram même si ce support me correspond très bien. Je veux me diversifier.

En ce qui concerne la presse, elle comprend globalement ma démarche ce qui est très encourageant. Certes la création de contenus est devenue mon métier, mais ma priorité est le partage et l’échange avec toute personne ayant un intérêt pour l’art.


Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un souhaitant se lancer dans la médiation numérique ?


Je pense qu’il est essentiel d’avoir un amour indéfectible pour le beau et le laid, un profond respect pour la passion qui vous pousse à apprendre et une envie de laisser cet organisme qu’est l’œuvre d’art s’exprimer, en étant finalement qu’un support d’expression et de transmission. Il ne faut pas avoir peur de dire les choses et de se tromper. Je pense que la base, au-delà du besoin de partager, est le désir d’apprendre. Il faut toujours rester curieux quand on fait ce métier.


Pour conclure cet entretien, la traditionnelle question Coupe-File. Quelle est votre œuvre préférée ? Pourquoi ?


C’est impossible de n’en choisir qu’une seule, d’où le fait que je les assemble (rires). Je dirais celles qui me surprennent, me rendent silencieux et créent une résonance profonde. S’il faut vraiment citer des noms, citons le travail d’Odilon Redon (1) et de Peder Balke (2).


Propos recueillis par Antoine Lavastre et Nicolas Bousser

Retrouvez le travail de Christopher Michaut sur son compte Instagram : @Mr.Bacchus


©Mr.Bacchus

 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871