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Honneur et Patrie : une brève histoire de la Légion d'honneur de 1802 à nos jours


« La Légion d’honneur est la plus élevée des distinctions nationales. Elle est la récompense de mérites éminents acquis au service de la nation soit à titre civil, soit sous les armes. » Telle est la définition donnée à la plus fameuse des décorations françaises, reconnaissable à son iconique croix à cinq branches et son ruban rouge, selon le premier article du Code de la Légion d’honneur et de la Médaille militaire. Création du Premier Consul Bonaparte à la fin de la Révolution, cet ordre s’affirma tout au long du XIXe siècle et jusqu’à nos jours comme une marque de dignité reconnue par l’État envers ceux qui le méritent. Outil politique et diplomatique du pouvoir, la « croix d’honneur », comme elle était parfois appelée autrefois, est aussi au cours de son histoire au centre de débats et de polémiques concernant la symbolique qu’elle revêt et la pertinence de l’attribuer ou non à certaines personnalités. Au-delà de ces critiques, la Légion d’honneur n’en reste pas moins un objet d’art et d’orfèvrerie qui connut diverses modifications tout au long de son histoire. Nous tâcherons dans cet article d’en dresser un bref tour d’horizon.


Croix d'officier de la Légion d'honneur, or, émail et textile, période IIIe République (1870-1940), musée de la Légion d'honneur

Commençons ainsi par indiquer que lors de son institution le 29 floréal an X (19 mai 1802), il n’est alors pas prévu de créer d’insignes spécifiques servant à décorer les membres de l’ordre. Le Premier Consul fait ce choix, conscient que le retour d’un ordre de chevalerie rappelle l’ancienne noblesse et ses privilèges d’Ancien Régime. Un tel acte aurait pu constituer un motif suffisant aux détracteurs du futur empereur pour l’accuser de dérive despotique et tenter de le renverser. Ce n’est donc que deux ans plus tard, le 11 juillet 1804, après avoir été proclamé empereur des Français, que Napoléon Ier se décide à créer officiellement une décoration associée à l’ordre.


Le projet retenu prévoit que la médaille qui sera attribuée aux différents membres se constitue d’une étoile à cinq branches et à dix pointes émaillées, le tout assortie d’une couronne constituée d’un rameau de laurier et de chêne. Au centre figure sur l’avers de la médaille le portrait de l’empereur accompagné de la légende « Napoléon emp. des Français ». Au revers, est placé l’aigle impérial bordé de la devise de l’ordre : « Honneur et Patrie ». La composition de la nouvelle décoration se veut volontairement proche des anciennes médailles des ordres monarchiques de l’Ancien Régime en reprenant l’étoile émaillée déjà utilisée pour l’ordre du Saint-Esprit ou l’ordre de Saint-Michel, tout en s’en démarquant puisqu’elle est constituée d’une branche supplémentaire. L’objectif est bien sûr de s’inscrire dans une continuité et de recréer une récompense prestigieuse distinguant les personnalités méritantes du régime, que ce soit dans le monde militaire ou civil. La Légion d’honneur s’inscrit ainsi dans un système de récompenses imaginé par l’empereur lui permettant de s’assurer un entourage de fidèles dont il a reconnu la valeur.


Jean-Baptiste Debret (1768-1848), Première remise des insigne de la Légion d'honneur par Napoléon Ier le 15 juillet 1804, huile sur toile, musée de la Légion d'honneur

Marque de distinction suprême, Napoléon fait créer par son orfèvre Martin-Guillaume Biennais un grand collier en or et émail qu’il se fait remettre officiellement par son frère Louis Bonaparte, grand connétable de l’Empire. La cérémonie est célébrée en grandes pompes au sein de l’hôtel des Invalides le 15 juillet 1804. Ce grand collier fut saisi lors du retour des Bourbon au pouvoir en 1814 et il ne nous est plus connu que par les portraits de Napoléon en costume de sacre. D’autres grands colliers similaires et assez proches de celui de l’empereur furent distribués à ses frères dont certains exemplaires nous sont parvenus. La cérémonie se poursuit avec la remise des insignes à tous les nouveaux légionnaires venant tour à tour et par ordre alphabétique recevoir la croix des mains de l’empereur.


Maison Van Cleef and Arpels, Plaque de grand-croix de la Légion d'honneur ayant appartenue à Marcel Dassault, or et diamants, 1956, musée de la Légion d'honneur

Au fil du temps, la codification des insignes selon les grades des récipiendaires se précise. En effet, il n’est possible à l’origine que de distinguer les simples légionnaires qui portaient leur médaille ou le ruban moiré rouge à la boutonnière des grands dignitaires de l’ordre qui avaient l’autorisation d’arborer le grand cordon – c’est-à-dire l’écharpe – et une plaque métallique ou brodée sur l’habit. A partir de l’ordonnance du 26 mars 1816 cependant, différents insignes vont être instaurés permettant de reconnaitre chacun des cinq grades de l’ordre. Le chevalier arbore ainsi une croix d’argent suspendue à un simple ruban rouge. Lorsqu’il devient officier, le récipiendaire peut porter à présent une croix en or assortie du ruban auquel il est ajouté une rosette. Le grade de commandeur confère le droit de porter la décoration en sautoir, c’est-à-dire accrochée par le ruban autour du cou. La dignité de grand officier permet au légionnaire de porter une croix d'officier assortie d'une plaque argentée portée sur le côté droit de son habit. Enfin, le grand-croix de la Légion d’honneur porte le grand cordon où est accrochée la croix à son extrémité basse avec, cette fois, une plaque dorée au côté gauche de l'habit. Cette codification peut parfois laisser place à des insignes particulièrement luxueux qui sont généralement offerts aux récipiendaires comme une marque d’intérêt particulière. Le baron Eugène Rouher par exemple, bras droit et ami personnel de Napoléon III, se vit remettre par le souverain une Légion d’honneur faite de diamants, signe d’une confiance renouvelée, afin de faire taire les critiques qui s’abattaient sur son ministre jugé très conservateur dans la seconde moitié du règne.


François Gérard (1770-1837), Louis XVIII dans son cabinet de travail des Tuileries (détail), huile sur toile, 1823, château de Maisons-Laffitte

Si les insignes changent en fonction des grades, c’est aussi l’iconographie de la croix qui se retrouve modifiée avec les bouleversements politiques que la France traversa jusqu’à nos jours. Après la chute de l’Empire et avec le retour des Bourbon sur le trône en 1814-1815, se pose la question du maintien de cet ordre très bonapartiste. La charte constitutionnelle accordée au peuple français par Louis XVIII confirme finalement la Légion d’honneur comme une décoration du nouveau régime et fait du roi son grand maître. Devenue très connotée politiquement, la Légion d’honneur passe toutefois au second plan dans la hiérarchie des ordres, notamment derrière celui du Saint-Esprit et celui de Saint-Michel qui furent rétablis. Louis XVIII privilégie donc davantage le port du grand cordon bleu du Saint-Esprit. La croix de la Légion d'honneur est quant à elle modifiée pour effacer le profil de Napoléon et l’aigle impérial qui s’y trouvaient. C’est l’effigie d’Henri IV, roi considéré comme l'un des plus populaires dans l’opinion publique, et les trois fleurs de lys de France qui les remplacent. La petite couronne impériale qui servait d’attache entre la croix et le ruban est aussi transformée en couronne royale, ornée de fleurs de lys. Si la devise « Honneur et Patrie » reste inscrite au revers, l’avers est désormais frappé d’un « Henri IV roi de Fr. et de Nav. ».


Franz-Xaver Winterhalter (1805-1873), Louis-Philippe Ier, roi des Français (détail), huile sur toile, 1841, château de Versailles

La révolution de 1830, qui met fin à la Restauration et voit l’avènement sur le trône de France de la dynastie des Orléans sous l’égide de Louis-Philippe, amène à son tour son lot de modifications. La Légion d’honneur redevient à nouveau le premier ordre de l’État et tous les ordres monarchiques rétablis depuis la fin de l’Empire sont définitivement suspendus. La couronne royale figurant sur l’insigne perd ses fleurs de lys et le revers est à présent frappé de deux drapeaux tricolores entrecroisés. La grande plaque est également assortie entre les branches de la croix de ces même drapeaux tricolores émaillés.


Il faut attendre ensuite février 1848 pour que le profil de Napoléon Bonaparte en tant que Premier Consul soit de nouveau visible sur la médaille. La légende précise la date de création de l’ordre : le 19 mai 1802. Du côté du revers, les drapeaux tricolores sont maintenus avant d’être remplacés par l’aigle assorti de la mention « République Française » en lieu et place de la devise de l’ordre.


Croix de chevalier de la Légion d'honneur (revers), argent, or, émail et textile, période IIIe République (1870-1940)

Ce changement ne dure qu’un bref moment puisque Louis-Napoléon Bonaparte, prince-président de l’éphémère IIe République, se fait proclamer empereur des Français en 1851 sous le nom de Napoléon III et restaure les insignes tels qu’ils existaient à la fin du Premier Empire. Il faut encore attendre 1870 pour que la IIIe République se réapproprie cet ordre. A partir de cette date, ce sont les présidents de la République qui se succèdent dans les fonctions de grand maître. Une effigie de la République couronnée de lauriers sous les traits de la déesse Cérès se retrouve sur l’avers accompagnée de la légende « République Française 1870 ». Au revers, les deux drapeaux tricolores entrecroisés sont restaurés, bordés à nouveau de la devise « Honneur et Patrie ». La bélière n’est définitivement plus une couronne royale ou impériale mais une couronne de chêne et de laurier.


C’est sous la IIIe République qu’éclatent plusieurs gros scandales égratignant le prestige de l’ordre, notamment lorsque le journal Le XIXe siècle dénonce le 8 octobre 1887 un trafic de décorations organisé depuis l’Élysée par le député Daniel Wilson également gendre du président Jules Grévy. « L’affaire des décorations » fut d’une telle ampleur dans la presse que le président fut contraint de démissionner sous la pression de l’opinion publique et de l’opposition à l’Assemblée nationale menée par Georges Clemenceau et Jules Ferry. Pour la première fois, la Légion d’honneur, déjà parfois moquée comme étant un « hochet » distribué à tour de bras, est victime d’un scandale remettant en cause sa symbolique et son image prestigieuse imaginées lors de sa création.


Caran d'Ache (1858-1909), "Ferblanterie", in L'Assiette au beurre, lithographies, 4 janvier 1902

"Comment, Jules ! Tu as pensé aussi à mon oncle de Figeac et à mon filleul… Comme tu es bon, et comme c'est beau de faire des heureux !"

"Mon général, ne parlez donc pas tout le temps des manœuvres de cavalerie à ce monsieur décoré. C'est un croupier de Monaco."

"Monsieur le Chevalier, jurez-moi sur votre croix que ce merlan est de première fraîcheur !"


La croix de la Légion d’honneur connaît sa dernière modification en 1951 avec la suppression de la date de 1870 sur son avers. La mention de la date de création de l’ordre « 29 floréal an X » est également ajoutée au revers. La fin de la Seconde Guerre mondiale a consacré cette décoration comme l’une des grandes distinctions accordées aux personnalités de la résistance mais aussi à certaines villes de France qui payèrent un tribut particulièrement lourd lors de la Libération. C’est le cas de Paris ou de la commune d’Argentan en Normandie, ville dite « martyre », détruite à 80 % par les bombardements qui succédèrent au débarquement allié de juin 1944.


Aujourd’hui encore, l’ordre de la Légion d’honneur est la plus haute distinction française devant l’ordre national du Mérite créé par le général de Gaulle en 1963. Il vient récompenser les actes de bravoure, les services éminents de toute nature rendus au pays par des individus ou des institutions et des associations. De nos jours, il vient aussi distinguer les exploits sportifs et les mérites artistiques faisant rayonner notre pays dans le monde. Ses insignes sont émis avec un « droit de frappe » délivré par l'État à trois institutions : La Monnaie de Paris, la maison joaillère Arthus-Bertrand et la maison Bacqueville dont la boutique se trouve depuis 1790 dans les galeries du Palais-Royal. Même si cette récompense est régulièrement au cœur de polémiques concernant la moralité de certains de ses membres, comme récemment avec l’acteur Gérard Depardieu, la Légion d’honneur conserve une place particulière dans la culture et le patrimoine français en sachant s’adapter au fil du temps aux nouveaux enjeux de société qu’elle doit récompenser. Laissons ainsi l’académicien Maurice Druon conclure justement cet article par ces mots : « Cette décoration, à laquelle tant de gloire est attachée, réussit la synthèse entre les temps anciens et les temps modernes. Au centre de la croix, le visage change avec les régimes, mais le symbole reste entier. »


Cadran Lérot, horloge publique en forme de Légion d'honneur, carte postale du XXe siècle, Argentan

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