Jacques Doucet (1853-1929), couturier, collectionneur et mécène

Par Margaux Granier-Weber


Arbitre du goût et faiseur de modes, Jacques Doucet (1853-1929) a vêtu de ses créations les plus grandes élégantes de la Belle Époque. Mais au-delà de son œuvre de couturier, cet homme discret, particulièrement versé dans l’art du XVIIIe siècle, a bâti un fonds patrimonial considérable dont les historiens et passionnés d’art sont aujourd’hui les héritiers.


Anonyme, Portrait de Jacques Doucet, vers 1920, épreuve argentique, Paris, bibliothèque de l’INHA, collections Jacques Doucet.

Couturier

Doucet, 21 rue de la Paix, Paris (griffe imprimée or sur ruban de taille), Robe en deux parties, corsage, jupe, vers 1900, mousseline imprimée, dentelle de Chantilly, ruban de satin, taffetas © MAD Paris / Jean Tholance.

Jacques Doucet naît à Paris en 1853 dans un environnement familial qui le baigne déjà dans l’univers du vêtement. Sa mère tenait une boutique de dentelles et de lingeries et son père un commerce de chemiserie. En 1898, Jacques reprend le commerce familial de confection, situé au 21 rue de la Paix et en étend l’activité. Sa maison de couture attire très vite les mondaines et les femmes de la haute société. Des personnalités en vue comme la comtesse Greffulhe, Sarah Bernhardt, Réjane, la Belle Otéro, Cléo de Mérode, Gabrielle Dorziat ou encore Liane de Pougy, lui assurent une renommée dans le monde de la couture parisienne. La maison Doucet s’illustre alors dans la réalisation de robes de jour comme de soir, de manteaux, de toilettes fluides et sophistiquées. Les superpositions de mousselines et d’étoffes légères créent des silhouettes vaporeuses tandis que l’ajout fréquent de dentelles anciennes et d’ornements délicats rend hommage à l’ouvrage maternel. Parmi ses élèves, Doucet comptera les futurs grands couturiers Paul Poiret (1879-1944) et Madeleine Vionnet (1876-1975).


Studio Talbot, Photographies de modèles de la maison Doucet, Paris, 1911-1914 © MAD Paris.



Attribuée à Jacques Doucet, Jaquette ayant appartenu à Cléo de Mérode, 1898-1900, velours de soie. Collection UFAC © MAD Paris / Jean Tholance.


Collectionneur

Jean-Siméon Chardin, Les Bulles de savon, vers 1734, huile sur toile, collection Jacques Doucet jusqu’à la vente de 1912, New-York, MET (acquis en 1949).

Outre un succès évident dans le domaine de la mode, la personnalité de Jacques Doucet s’est aussi imposée plus largement dans le milieu artistique. Selon son biographe François Chapon, la couture « l’ennuie » ! Doucet préfère son rôle de collectionneur. Passionné, il réunit entre 1896 et 1912 un ensemble d’œuvres exceptionnel. Son intérêt se porte tout d’abord vers le mobilier et les objets d’art du XVIIIe siècle français. Sa curiosité naturelle et son œil averti le guident vers des œuvres intimistes, des perles rares réalisées par des artistes mineurs mais dont il sait reconnaître le talent. Les grands maîtres du XVIIIe trouvent cependant aussi leur place dans la collection. Constituant un écrin remarquable à la collection, l’hôtel particulier de la rue Spontini, devient accessible au public.


En 2021, un programme de recherche mené par l’INHA a publié en ligne un ensemble de trente-et-un dessins réalisés par le peintre et décorateur français, d’origine polonaise, Adrien Karbowsky (1855-1945). Ce corpus, conservé à la bibliothèque de l’INHA, décrit l’intérieur de l’hôtel de Jacques Doucet habillé des principales œuvres de sa collection du XVIIIe.


Adrien Karbowsky (1855-1945), Hôtel particulier de Jacques Doucet, rue Spontini, vers 1904, dessin au crayon, aquarelle et pastel, Paris, bibliothèque de l’INHA, fonds Jacques Doucet.

[Plafond du Grand vestibule]

[Grand salon. Coupe longitudinale]

[Grand salon. Coupe transversale]

[Grand vestibule. Vue globale]



Cependant, en 1912, Doucet se sépare brutalement de ses trésors XVIIIe (suite à la mort d’une femme aimée secrètement, selon la légende) : les Watteau, Fragonard, Hubert Robert, de La Tour et Perronneau feront de la vente un événement historique.

La passion pour le XVIIIe siècle laisse alors place à un intérêt croissant pour les Impressionnistes puis la création contemporaine. Révélant son ouverture pour l’avant-garde du début du XXe, Doucet achète en 1924 les célèbres et scandaleuses Demoiselles d’Avignon. Les toiles de Picasso côtoient sur les cimaises du collectionneur les œuvres de Matisse, De Chirico, du Douanier Rousseau ou encore de Miró. Le jeune André Breton (1896-1966) l’introduit aux œuvres surréalistes.


Le « Studio » de Jacques Doucet, rue Saint-James à Neuilly-sur-Seine, vers 1929, dans L’Illustration.

Fasciné par la modernité effervescente du début du siècle, Doucet fait appel à des artistes et décorateurs contemporains. Il fait aménager ses appartements de l’avenue du Bois de Boulogne et de la rue Saint-James à Neuilly par les précurseurs du style Art Déco. Son mobilier est entre autre signé Pierre Legrain (1889-1929) qui collabore avec le dessinateur Paul Iribe (1883-1935), Eileen Gray (1878-1976), Marcel Coard (1889-1974) ou encore les ateliers « Martine » de Paul Poiret… Pour le surnommé « Studio » de Neuilly, Legrain réalise des luminaires et des meubles inspirés par l’Afrique Noire et le cubisme. Les créations d’Eileen Gray, qui expérimente l’art du laque dès 1906 auprès de l’artisan japonais Seizo Sugawara, attirent l’attention du couturier. En 1914, il fait notamment l’acquisition du paravent à quatre feuilles Le Destin.

Doucet remarque aussi vers 1923 le talent de l’ébéniste Rose Adler (1890-1959), qui s’illustre dans les reliures Art Déco.

Gustave Miklos, Tapis présent dans le Studio de Jacques Doucet, 33 rue Saint-James à Neuilly où il était placé devant le meuble d’appui de Pierre Legrain (MAD inv. 38154), vers 1925, laine, point noué © MAD Paris / Jean Tholance.

Pierre Legrain, Cabinet provenant de l’appartement de Jacques Doucet, 46 avenue du Bois de Boulogne à Paris (occupé entre 1913 et 1928), vers 1919, palissandre, galuchat, quartz, corne, sycomore © MAD Paris / Jean Tholance.

Paul Iribe, Commode provenant de l’appartement de Jacques Doucet, 46 avenue du Bois de Boulogne à Paris (occupé entre 1913 et 1928), vers 1912, acajou, ardoise, revêtement en galuchat teinté vert, ébène © MAD Paris / Jean Tholance.

Rose Adler, Reliure Art Déco du « Paysan de Paris » de Louis Aragon (VRY 678 12), Paris, Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet © BLJD

Mécène


Complétant la collection d’objets d’art et de peintures, Jacques Doucet consacra une importante part de son temps à la constitution d’une bibliothèque spécialisée. Cette démarche naquit du besoin de documenter les œuvres acquises. D’abord consacrée au XVIIIe siècle, la bibliothèque s’enrichit progressivement d’une sélection plus large, couvrant toutes les aires géographiques et les époques, jusqu’à fournir aux chercheurs en histoire de l’art et archéologie un socle bibliographique majeur : archives, manuscrits, livres anciens, catalogues, lettres autographes… Bibliophile autodidacte mais soucieux de respecter une rigueur scientifique parfaite, Doucet s’entoure de plusieurs spécialistes qui le conseillent dans ses acquisitions, notamment du critique d’art René Jean (1875-1951) qu’il engage comme bibliothécaire. La bibliothèque fut installée rue Spontini, dans pas moins de six appartements de l’immeuble jouxtant l’hôtel particulier du couturier.

Fondateur de la Bibliothèque d’Art et d’Archéologie (BAA), Doucet apparaît aujourd’hui comme un mécène reconnu dans la recherche en Histoire de l’art. Sa collection représente une partie majeure du fonds d’origine de l’actuelle bibliothèque de l’INHA (Institut National d’Histoire de l’Art). Les quelques 1 400 000 volumes de Doucet sont abrités dans la somptueuse salle Labrouste, rue de Richelieu.

De 1916 jusqu’à sa mort en 1929, Doucet alimente également une bibliothèque consacrée à la création littéraire. Les éditions rares, manuscrits, correspondances et reliures précieuses léguées par Doucet à l’Université de Paris constituent aujourd’hui la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet.



Margaux Granier-Weber