Jean Hey, le MaƮtre de Moulins
- Nicolas Bousser
- 8 avr. 2020
- 16 min de lecture
DerniĆØre mise Ć jour : 10 nov. 2025
Et toy, Jehan Hay ta noble main chomme-elle ?
Vien voir Nature avec Jehan de Paris,
Pour lui donner umbraige et esperitz,
Jean Lemaire de Belges, La Plainte du DƩsirƩ, 1504
DiffĆ©rents noms ont Ć©tĆ© associĆ©s tout au long du XXe siĆØcle au MaĆ®tre de Moulins, peintre de grande importance de la fin du XVe siĆØcle Ć lāorigine du Triptyque de la Vierge en gloire, aujourdāhui installĆ© dans la cathĆ©drale de Moulins : ainsi a-t-il Ć©tĆ© identifiĆ© successivement Ć Jean Bourdichon, Jean PerrĆ©al et Jean PrĆ©vost. Jean Hey, cet artiste Ć©voquĆ© par Jean Lemaire de Belges en 1504, est aujourdāhui rapprochĆ© de maniĆØre convaincante du cĆ©lĆØbre maĆ®tre. Toutefois, sa vie reste trĆØs peu documentĆ©e et nous est presque uniquement connue par sa production artistique, sāĆ©tirant sur une vingtaine dāannĆ©es.

D'abord peintre de Charles II de Bourbon, archevĆŖque de Lyon et Ć©vĆŖque de Clermont, il entre Ć la fin des annĆ©es 1480 au service de Pierre II de Bourbon et Anne de Beaujeu, fille de Louis XI et sÅur du roi Charles VIII, Ć Moulins. Cela ne lāempĆŖche pas de voyager, peut-ĆŖtre prĆŖtĆ© par ses protecteurs. Il se rend ainsi en Touraine, Ć Blois ou Amboise, pour rĆ©aliser le portrait du Dauphin Charles-Orland, aujourdāhui conservĆ© au musĆ©e du Louvre. Mais ses dĆ©placements sont complexes. Il semble notamment Åuvrer dĆØs 1480 Ć Autun.
Fig : Jean Hey, Triptyque de Moulins ( Détail. Pierre II de Bourbon). Vers 1500. Moulins, Cathédrale Notre-Dame-de-l'Annonciation ©NB
Une Åuvre clĆ© : lāEcce Homo commandĆ© par Jean Cueillette
Une Åuvre en particulier a jouĆ© un rĆ“le majeur dans lāavancement des Ć©tudes menĆ©es sur le peintre par Nicole Reynaud et Charles Sterling dans les annĆ©es 1970 : un Ecce Homo rĆ©alisĆ© en 1494 et conservĆ© aux MusĆ©es royaux des Beaux-Arts de Bruxelles. Le revers du tableau comporte une longue inscription ayant permis lāapport de plusieurs informations dāimportance :
« Magister Johannes Cueillete etatis 04 annorum, notarius et secrettarius regis Karoli octavi, hoc opus insigne fieri fecit per Magister Johannem Hey, teutonicum pictorem egregium, 1494 »
Fig : Jean Hey, Ecce Homo. 1494. MusƩes royaux des beaux-Arts de Belgique
Ces quelques mots nous renseignent tout dāabord sur la main Ć lāorigine de cette rĆ©alisation: celle de Jean Hey. Il sāagit lĆ de la seule oeuvre signĆ©e par l'artiste. Ensuite, le terme « teutonicusĀ Ā» semble invoquer une origine flamande. Enfin, le nom du commanditaire apparaĆ®t : un certain Jean Cueillette - Jean V Cueillette pour ĆŖtre exact - mentionnĆ© dans les sources comme Ā« argentier et secrĆ©taire de monseigneur de Beaujeu Ā» de dĆ©cembre 1482 Ć 1488, avant d'ĆŖtre nommĆ© Ā« conseiller, trĆ©sorier et receveur gĆ©nĆ©ral de toutes les finances du duc de Bourbon Ā» dĆØs l'avĆØnement de Pierre II aux duchĆ©s de Bourbonnais et d'Auvergne le 2 juin 1488. Issu dāune famille connue dans le secteur de Tours, Blois et VendĆ“me depuis le XIVe siĆØcle, il exerƧa la charge de trĆ©sorier ducal probablement jusqu'Ć la fin de 1496. Ce mĆŖme Jean V Cueillette fut Ć©galement maire de la ville de Tours de 1511 Ć octobre 1512 et contrĆ“leur gĆ©nĆ©ral des finances en Languedoc jusqu'en dĆ©cembre 1520.
Il est donc acquis que cet homme, dāune certaine importance, Ć©tait au service des Bourbons Ć Moulins au moment de la commande en 1494, passĆ©e auprĆØs de Jean Hey. Ce dernier serait alors, par dĆ©duction, le peintre de Pierre II de Bourbon, Ć savoir le fameux MaĆ®tre qui rĆ©alisa le Triptyque vers 1500. De plus, on trouve dans les comptes de 1502-1503 des ducs de Bourbon un Ā« MaĆ®tre Jehan le paintre Ā» parmi les officiers domestiques dĆ©sirant ĆŖtre exemptĆ©s dāimpĆ“ts, Ć©lĆ©ment qui appuie un peu plus lāidentification de Jean Hey au MaĆ®tre de Moulins. Enfin, Jean Lemaire de Belges, qui, comme nous lāavons vu en prĆ©ambule, rapproche le nom de Jean Hey de celui de Jean de Paris, cāest-Ć -dire Jean PerrĆ©al (longtemps associĆ© Ć la figure du maĆ®tre de Moulins) dans sa Plainte du DĆ©sirĆ©, avait sans aucun doute connu cet artiste. Il Ć©tait en effet, par sa fonction de clerc des finances de Pierre II de Bourbon en 1498, un familier de la cour moulinoise.
Il faut tout de mĆŖme Ć©voquer Albert ChĆ¢telet qui, dans deux articles respectivement datĆ©s de 2001 et 2003, rĆ©fute le rapprochement de Jean Hey avec le MaĆ®tre de Moulins. Il affirme notamment que la lecture de teutonicus est contestable. Pour lui, la premiĆØre lettre ne ressemble pas Ć un t - il lui manque la traverse que ne remplace pas un trĆØs lĆ©ger trait oblique attachĆ© au sommet de la tige - mais plutĆ“t au c de cum. Le mot pourrait donc se lire ceutonicus ou centoni- cus, car les u et les n, dans l'inscription sont strictement identiques. Aucune de ces lectures ne semble, Ć premiĆØre vue, donner de sens. Toutefois, il poursuit en expliquant que la commune de Ceton Ć©tait anciennement nommĆ©e Centon. Si cette forme a pu ĆŖtre encore employĆ©e, certes occasionnellement, au XVe siĆØcle, un de ses habitants aurait pu ĆŖtre nommĆ© centonicus. Or cette agglomĆ©ration est situĆ©e Ć une cinquantaine de kilomĆØtres de VendĆ“me dont Jean Cueillette Ć©tait bourgeois et Ć une centaine de Tours, ville dont, rappelons-le, il fut le maire. En outre on trouve dans une localitĆ© voisine, Mortagne, un Jehan Hay locataire d'un moulin dĆ©pendant du prieur de Chartrage en 1456. Albert ChĆ¢telet dĆ©fend alors fermement lāidĆ©e d'un rapprochement de la figure du MaĆ®tre de Moulins avec Jean PrĆ©vost, un artiste ayant travaillĆ© pour Charles de Bourbon Ć Lyon (il en a dāailleurs fait un ouvrage), reprenant ainsi une hypothĆØse avancĆ©e en 1946 par un archiviste de lāAllier, Paul Dupieux. De plus, Jean Hey prĆ©sentait pour lui des origines tourangelles, Ć©voquant une mention par le service de guet vers 1465 Ć Tours dāun certain Ā« jannet heyĀ Ā». Ces Ć©lĆ©ments ne sont aujourdāhui plus ou trĆØs peu considĆ©rĆ©s.
Concernant la facture de lāEcce Homo, les rideaux rouges ouverts derriĆØre la figure du Christ se posent en hĆ©ritiers de van Eyck mais tĆ©moignent Ć©galement dāune assimilation de lāart de Jean Fouquet. Le dessin oblique des yeux, le lĆ©ger renflement des paupiĆØres infĆ©rieures et la construction du nimbe sont autant dāĆ©lĆ©ments qui justifient le rapprochement de Jean Hey avec le MaĆ®tre de Moulins.
Un peintre venu du Nord
Jean Hey serait donc originaire des Flandres. Le peintre se serait formĆ© Ć Gand dans les annĆ©es 1470, dans le sillage voire dans lāatelier du maĆ®tre Hugo van der Goes. La question de son arrivĆ©e en France reste en souffrance. Il est nĆ©anmoins certain que dĆØs 1480, il se trouve dans la rĆ©gion dāAutun. Il exĆ©cute en effet pour Jean Rolin ce qui constitue encore le chef-dāoeuvre du musĆ©e Rolin : une NativitĆ©. Cāest la plus ancienne oeuvre du peintre connue Ć ce jour.

Fig : Jean Hey, La Nativité avec le portrait de Jean Rolin. Vers 1480. Musée Rolin, Autun ©NB
La Vierge, dont les traits se retrouvent assez distinctement sur le visage de la Vierge du Triptyque de Moulins, apparaĆ®t comme une jeune femme candide aux gestes dāune grande dĆ©licatesse. Elle est vĆŖtue d'une robe Ć©troite bleue, serrĆ©e aux manches, d'un manteau lĆ©ger, coiffĆ©e d'un voile blanc. Ses mains Ć©levĆ©es sont d'un dessin trĆØs prĆ©cis. Devant elle, l'Enfant JĆ©sus apparaĆ®t comme un vĆ©ritable nouveau-nĆ© potelĆ©. Les mains trĆØs fines et les plis inertes, passifs des drapĆ©s traitĆ©s avec la plus grande minutie sont caractĆ©ristiques de la maniĆØre du peintre. Avec la NativitĆ© de Jean Rolin, Hey livre vĆ©ritablement une interprĆ©tation douce de la maniĆØre de van der Goes.

On date de cette mĆŖme pĆ©riode, Ć savoir du dĆ©but des annĆ©es 1480, un dessin entrĆ© dans les collections du musĆ©e du Louvre en 1957. D'abord associĆ©e Ć Hugo van der Goes, cette Etude de femme vue de profil est aujourdāhui rendue Ć Jean Hey. Au vu du tracĆ© sommaire et interrompu de la coiffe et du corsage, il fut un temps question dāune copie. Cependant, cette fragmentation du trait s'observe dans les dessins sous-jacents des Åuvres du maĆ®tre. En effet, des Ć©tudes radiographiques ont fait apparaĆ®tre les retouches apportĆ©es par le peintre Ć ses esquisses. Les traits de cette femme sont trĆØs proches de ceux de la Vierge de la NativitĆ© dāAutun.
Fig : Jean Hey, Etude de femme de profil. Vers 1480 ©NB

On retrouve ensuite Jean Hey au service de Charles II de Bourbon Ć Lyon, dont il rĆ©alise le portrait, probablement Ć partir de 1482. Peut-ĆŖtre a-t-il Ć©tĆ© recrutĆ© Ć la cour de Jean Rolin ? Un document des archives lyonnaises montre quāil jouissait, en plus de celle de peintre, de la charge de « Procureur des Pauvres du ChristĀ Ā» (Ā« procureur des causes pies Ā»), fonction apparue au XIVe siĆØcle en rĆ©ponse aux grandes Ć©pidĆ©mies. AssistĆ© de plusieurs clercs, cet individu veillait « à ce que tout testamentĀ comportĆ¢t des legs pieux et Ć la bonne utilisation de ces legs.Ā Ā» Ce document, datĆ© du 15 septembre 1488, dĆ©bute ainsi :
« Vue la supplique formulée par maître Jean, peintre de feu monseigneur le cardinal, demandant à être rétabli dans ses fonctions de procureur des Pauvres du Christ »
Fig : Jean Hey, Portrait de Charles II de Bourbon. Vers 1482. Alte Pinakothek, Munich
Dans un texte relatif Ć cette fonction Ć©crit en 1964, RenĆ© FĆ©dou relĆØve quant Ć lui quelques noms de titulaires dont celui de Jean Hey pour lāannĆ©e 1488. MaĆ®tre Jean aurait donc Ć©tĆ© limogĆ© quelques jours Ć peine aprĆØs la mort de son protecteur, un fait rĆ©vĆ©lateur de tensions entre les protĆ©gĆ©s du cardinal et le collĆØge de chanoines de lāancienne Lugdunum. Il quitte ensuite la citĆ© avec dāautres artistes anciennement au service de Charles de Bourbon et disparaĆ®t des archives lyonnaises. Ces derniers vont offrir leurs services Ć son frĆØre Pierre en Bourbonnais, Ć Moulins, siĆØge d'une cour princiĆØre brillante au tournant du XVe siĆØcle.
Mais si Jean Hey est bel et bien originaire des Flandres, a-t-il gardĆ© des liens avec sa rĆ©gion natale ? VoilĆ la question posĆ©e par Pierre-Gilles Girault et Ćtienne Hamon dans un article de 2003. Un certain Jean Hay (ou Haye) apparaĆ®t dans les archives bruxelloises dans une liste dāhommes devenus bourgeois par mariage (poorter) en 1484. Il est Ć©galement Ć©voquĆ© en 1491 comme hĆ©ritier dāune maison dans la capitale brabanƧonne. Les auteurs dĆ©fendent le fait que l'activitĆ© lyonnaise du peintre ne lui interdisait sans doute pas de rencontrer et d'Ć©pouser la fille d'un bourgeois bruxellois, de mĆŖme qu'il ne lui Ć©tait pas davantage nĆ©cessaire d'habiter Bruxelles pour que lui Ć©choie en hĆ©ritage une maison dans la ville. Mais ce Jean Hay ne peut ĆŖtre associĆ© de maniĆØre certaine au peintre.
Le MaƮtre de Moulins
DĆØs son arrivĆ©e Ć la cour de Pierre II de Bourbon et Anne de Beaujeu, Jean Hey Åuvre sur le chantier de la collĆ©giale de Moulins (aujourd'hui cathĆ©drale et ce depuis 1823), dont la reconstruction a Ć©tĆ© amorcĆ©e en 1476. Trois verriĆØres tĆ©moignent tout d'abord de son intervention et de ses liens avec le vitrail. On relĆØve ainsi la grande verriĆØre de l'Assomption de la Vierge, commande de Pierre et Anne (vers 1500), le vitrail dit de la famille PetitdĆ© et le vitrail commandĆ© versĀ 1500 par Charles Popillon, haut fonctionnaire ducal, prĆ©sident de la Chambre des comptes de Moulins de 1487 Ć sa mort en 1507. Concernant ce dernier, il reflĆØte exactement le style du peintre, dont il est sans aucun doute lāauteur direct ou du carton ayant permis sa rĆ©alisation.
Fig : Jean Hey ou d'après un carton de Jean Hey, Verrière dite Popillon (détails.). Vers 1500. Moulins, cathédrale Notre-Dame-de-l'Annonciation ©NB
Il rĆ©alise un retable dont deux volets (ci-dessous), reprĆ©sentant Pierre II de Bourbon avec saint Pierre, et Anne de Beaujeu avec saint Jean lāĆvangĆ©liste, sont aujourdāhui conservĆ©s au musĆ©e du Louvre. Ce retable revĆŖtait probablement un caractĆØre votif car potentiellement peint au moment où Pierre devint duc de Bourbon suite Ć la mort de son frĆØre.
Fig : Jean Hey, Pierre II, sire de Beaujeu, duc de Bourbon, prƩsentƩ par saint Pierre. Vers 1490-95. MusƩe du Louvre
Fig : Jean Hey, Anne de France, dame de Beaujeu, duchesse de Bourbon, prƩsentƩe par saint Jean l'ƩvangƩliste. Vers 1490-95. MusƩe du Louvre
Il a souvent Ć©tĆ© avancĆ© que ces deux rĆ©alisations conservĆ©es au Louvre constituaient les revers de deux autres panneaux mis en relation depuis fort longtemps : la Rencontre Ć la Porte Bourbon dorĆ©e avec Charlemagne, conservĆ© Ć la National Gallery de Londres et lāAnnonciation, conservĆ© Ć lāArt Institute de Chicago (respectivement prĆ©sentĆ©s ci-dessous). Charles Sterling et d'autres ont proposĆ© de voir dans ces deux ensembles reconstituĆ©s les volets mobiles d'un triptyque Ć la partie centrale perdue.
Or, certains examens techniques ont notamment permis d'apporter un éclairage nouveau sur ces réalisations et leur assemblage originel. Les panneaux de Londres et Chicago ont largement été transformés au XIXe siècle. Ils ont en effet été amincis, parquetés et l'Annonciation a été altérée dans le but de la transformer en une peinture indépendante. Respectivement composés de quatre planches de chêne à fil horizontal, ces derniers ont, comme l'écrit Martha Wolff dans les actes du colloque consacré à Anne de France en 2012 à Moulins, sans aucun doute été découpés dans un seul et même retable. Cette affirmation s'appuie sur des examens scientifiques effectués par un biologiste spécialisé dans l'analyse du bois, Peter Klein. Ce dernier a établi que les mêmes planches courent de façon continue au-delà de la partie centrale, donc sur les deux panneaux.
D'autre part, les radiographies effectuées sur l'Annonciation ont révélé des traces attestant de la présence d'un personnage vêtu d'une longue robe à gauche de la composition (zone altérée et en grande partie découpée sans aucun doute au XIXe siècle). Ce personnage faisait véritablement pendant au Charlemagne du tableau de Londres. Il pourrait s'agir de saint Louis, deuxième saint royal représenté de manière très récurrente sur les retables en Bourbonnais. Toujours d'après Martha Wolff, un élément clé semble être le morceau de drap rouge accroché sur le mur derrière Charlemagne. Il s'insérait probablement derrière les personnages représentés sur la partie centrale du retable et semblerait attester de la présence d'un trÓne ou d'un dais.
En définitive, les panneaux de Londres et de Chicago ne formaient pas les volets mobiles d'un triptyque et ne présentaient pas de revers peints. Il s'inséraient plutÓt dans un retable de dimensions restreintes qui, par sa forme, était sans doute proche de la Crucifixion dite du Parlement de Paris du Maître de Dreux Budé conservée au musée du Louvre. Certainement peint dans les années 1490, ce retable fut peut-être commandé pour prendre place en la collégiale de Moulins, dans la chapelle « de la Sainte Conception de Notre-Dame », se rapportant à l'Incarnation et à l'Immaculée Conception. Quant au sujet de la partie centrale aujourd'hui perdue, il demeure un mystère. Albert Châtelet émit l'hypothèse d'une représentation de l'Assomption de la Vierge.
Fig : Jean Hey, La Rencontre à la Porte dorée avec Charlemagne. Vers 1490-95. National Gallery, Londres
Fig : Jean Hey, L'Annonciation. Vers 1490-95. Art Institute, Chicago
Si les Ć©lĆ©ments exposĆ©s induisent une meilleure comprĆ©hension des panneaux de Londres et Chicago, il semblent en revanche isoler les panneaux du Louvre Ć©voquĆ©s plus haut. On rapproche aujourdāhui du panneau reprĆ©sentant Anne de Beaujeu le petit (16x26cm) Portrait dāenfant identifiĆ© comme Ć©tant leur fille Suzanne de Bourbon alors Ć¢gĆ©e dāun an, nĆ©e en 1491. Ils sont dāailleurs prĆ©sentĆ©s cĆ“te Ć cĆ“te au deuxiĆØme Ć©tage de lāaile Richelieu, en salle 820 du musĆ©e du Louvre. Ce rapprochement tend Ć faire Ć©merger la date de 1492 ou 1493 plutĆ“t que 1488 pour les trois panneaux.
Fig : Jean Hey, Suzanne de Bourbon, dit enfant en prière. Vers 1492-95. Musée du Louvre

Les annĆ©es 1490 correspondent Ć la pĆ©riode la plus fĆ©conde de lāartiste. Il rĆ©alise dāabord le Portrait de Marguerite dāAutriche enfant, alors promise au Roi de France, un joyau aujourdāhui conservĆ© au Metropolitan Museum of Art de New York. Le peintre aurait pu rĆ©aliser le dessin prĆ©paratoire lors de la venue de cette derniĆØre Ć Moulins. Ce portrait lĆ©gĆØrement idĆ©alisĆ© a Ć©tĆ© rĆ©alisĆ© avant que Charles VIII ne la rĆ©pudie pour Ć©pouser Anne de Bretagne. Elisabeth Taburet-Delahaye, GeneviĆØve Bresc-Bautier et Thierry CrĆ©pin-Leblond, dans le catalogue de lāexposition France 1500 - Entre Moyen Age et RenaissanceĀ qui sāest tenue au Grand Palais du 6 octobre 2010 au 10 janvier 2011, signalent en effetĀ que la lourdeur de la lĆØvre infĆ©rieure, l'arrondi de la lĆØvre supĆ©rieure et l'importance du nez sont bien visibles sans ĆŖtre soulignĆ©s, mais quāils se fondent en une « élĆ©gante arabesqueĀ Ā». Ce portrait passait pour ĆŖtre celui de Jeanne la Folle dans la collection de Don SĆ©bastien Gabriel de Bourbon et Ć©tait attribuĆ© Ć Holbein l'Ancien. Il fut ensuite assimilĆ© Ć Suzanne de Bourbon Ć¢gĆ©e de 12 ou 13 ans, induisant une datation aux alentours de 1503. Ces Ć©lĆ©ments sāappuyaient sur lāorigine du tableau conservĆ© dans la famille de Bourbon jusqu'en 1890 et le bijou en forme de fleur de lys accrochĆ© au cou de la jeune fille.
Fig : Jean Hey, Marguerite d'Autriche. Vers 1490. Metropolitan Musem, New York.
Vient ensuite lāannĆ©e 1494 et la rĆ©alisation de lāEcce Homo Ć©tudiĆ© plus haut. En dĆ©cembre, il rĆ©alise le Portrait du dauphin Charles-Orland conservĆ© au musĆ©e du Louvre (1 dans l'ordre du diaporama ci-dessous), fils de Charles VIII et d'Anne de Bretagne, auparavant attribuĆ© Ć Jean Bourdichon. Pour ce faire, Jean Hey sāest forcĆ©ment dĆ©placĆ©, le Dauphin ne pouvant ĆŖtre allĆ© Ć Moulins. Il sāest donc rendu en Touraine, Ć Blois ou Amboise pour mener Ć bien sa rĆ©alisation. Cet Ć©pisode montre ce qui semble ĆŖtre un prĆŖt par Pierre et Anne de Bourbon de leur peintre. Il rĆ©alise Ć©galement un frontispice pour un manuscrit, le seul connu de sa main, des Statuts de l'ordre de Saint-Michel (2) que Pierre de Bourbon offre au roi de France (Bnf). Il peint toujours Ć cette mĆŖme pĆ©riode un diptyque (ou triptyque) dont seul subsiste le volet gauche (3) aujourd'hui conservĆ© au musĆ©e du Louvre, reprĆ©sentant Madeleine de Bourgogne, Ć©pouse du chambellan des BourbonsĀ : Bompar de Laage.
Pierre II de Bourbon et Anne de Beaujeu entament, en 1497, des travaux dans leur chĆ¢teau de Chantelle Ć cĆ“tĆ© de Moulins. Est Ć©rigĆ©e entre 1500 et 1503 une chapelle consacrĆ©e Ć saint Pierre au flanc nord de lāĆ©glise Saint-Vincent de Chantelle. En tant quāartiste des ducs, Jean Hey a certainement jouĆ© le rĆ“le de dĆ©corateur de cette chapelle dans son intĆ©gralitĆ©, orchestrant le chantier en veillant Ć lāunitĆ© stylistique des vitraux, des peintures ainsi que des statues.

Il est fortement probable quāil soit directement intervenu dans la conception dāun ensemble de sculptures exĆ©cutĆ©es pour l'occasion. Il sāagit de trois grandes statues retrouvĆ©es sur le site de Chantelle et aujourdāhui conservĆ©es au Louvre, reprĆ©sentant Saint Pierre, Sainte Anne Ć©duquant la Vierge et Sainte Suzanne, patrons de Pierre II de Bourbon, d'Anne de Beaujeu et de leur fille unique Suzanne. Il a probablement fourni les patrons au sculpteur Jean de Chartres, Ā« tailleur dāymaiges de madame de Bourbon Ā». Ces rĆ©alisations prĆ©sentent un lien Ć©troit avec les figures du Triptyque de Moulins, que l'on a un temps cru ĆŖtre destinĆ© Ć cette chapelle Saint-Pierre.
Fig : Jean de Chartres, Saint Pierre, Sainte Anne Ʃduquant la Vierge et Sainte Suzanne. Vers 1500 ? MusƩe du Louvre

Fig : Jean Hey, Triptyque de Moulins restaurƩ (2025). Vers 1500. CathƩdrale Notre-Dame-de-l'Annonciation de Moulins. C2RMF/Thomas Clot
Abordons plus précisément ce chef-d'oeuvre réalisé en 1500. Sur le panneau central, la Vierge est représentée d'après le chapitre XII, verset 1 de l'Apocalypse. « Elle est vêtue de soleil, Elle a la lune sous les pieds, Elle a mérité d'être couronnée de douze étoiles. » Marie, assise, tient l'Enfant nu qu'elle regarde, arborant une robe bleue doublée d'hermine, un manteau de pourpre retenu par une tresse d'or terminée par trois volumineuses perles.
Cette sĆ©vĆ©ritĆ© des physionomies nĆ©anmoins teintĆ©e d'une grande douceur et l'absence de sourire des anges se retrouvent dans deux Åuvres antĆ©rieures, dont lāune a Ć©tĆ© vue comme lāembryon du panneau central du Triptyque. Il sāagit dāune Vierge Ć lāEnfant entourĆ©e de quatre anges (ici panneau de gauche) provenant de lāancienne collection Huybrechts dāAnvers et aujourdāhui conservĆ©e aux MusĆ©es royaux des Beaux-Arts de Bruxelles. Ce panneau est datĆ© des annĆ©es 1492-93.
En l'opposant Ć la Vierge du Triptyque de Moulins (ci-contre), on constate que des modĆØles similaires ont servi Ć composer la mĆØre et l'enfant dans les deux tableaux. Quant aux anges, ils sont identiques dans les deux cas. Cette Åuvre prĆ©sente elle-mĆŖme de fortes similitudes avec la Vierge Ć lāEnfant entourĆ©e ou adorĆ©e par les anges (ici panneau de droite) des collections de Jacques Bacri, acquise par le musĆ©e de Cluny en 2017. La composition est la mĆŖme sauf quāelle est inversĆ©e sur le tableau du musĆ©e parisien. Il est intĆ©ressant de noter la qualitĆ© infĆ©rieure de ce dernier, d'ailleurs globalement plus abĆ®mĆ©, Ć notre sens tĆ©moin du travail de l'atelier de Jean Hey et d'une production sans doute sĆ©rielle de diptyques ou panneaux indĆ©pendants Ć usage privĆ©.

Enfin, la datation des trois derniĆØres Åuvres connues du corpus de Jean Hey est complexe, possiblement entre 1495 et 1500. Il y a d'abord le Saint Maurice (ci-contre) conservĆ© au Kelvingrove Art Gallery and Museum de Glasgow. Longtemps l'identitĆ© du donateur est restĆ©e un mystĆØre. Celui-ci ne s'est Ć©clairĆ© qu'en juin 2022 grĆ¢ce Ć Bruno Amiot. AprĆØs plusieurs recherches, l'archiviste a pu identifier ce donateur : Jean de La Barre, qui fut entre autres trĆ©sorier du chapitre de Saint-Maurice d'Angers de 1491 Ć 1503.
Puis, deux panneaux de dimensions rĆ©duites (30 x 20 cm) sont conservĆ©s Ć lāArt Institute de Chicago. Mettant respectivement en scĆØne saint Jean lāĆ©vangĆ©liste et une Vierge de Douleur, les deux fragments appartenaient Ć un Portement de Croix, volet gauche dāun diptyque dont la partie droite Ć©tait le panneau de Glasgow. La ligne dāhorizon du paysage, continue aux trois morceaux, les analyses scientifiques (bois, dessins sous-jacents) induisent en effet une connexion entre les trois panneaux.
Fig : Jean Hey, Saint Maurice et Jean de La Barre. Vers 1500-1505. Kelvingrove Gallery, Glasgow
Fig : Jean Hey, Fragment d'un Portement de Croix : saint Jean l'ĆvangĆ©liste. Vers 1500-1505. Art Institute, Chicago
Fig : Jean Hey, Fragment d'un Portement de Croix : Vierge de Douleur. Vers 1500-1505. Art Institute, Chicago
La fin de la vie de lāartiste nāest pas connue. Il disparaĆ®t aprĆØs la mort de son protecteur Pierre II de Bourbon en 1503. Peut-ĆŖtre est-il dĆ©jĆ dĆ©cĆ©dĆ© lorsque Jean Lemaire de Belges Ć©crit sa Plainte du DĆ©sirĆ© en 1504. Des zones dāombres subsiste sur la vie et la production de ce peintre venu, comme nombre d'artistes alors, du Nord en quĆŖte de riches protecteurs. Des Åuvres du maĆ®tre, et de son atelier, sont sans doute encore Ć dĆ©couvrir ou Ć identifier dans les collections de diverses institutions et collectionneurs. Un panneau de faibles dimensions reprĆ©sentant un ange, rĆ©apparu il y a peu, mĆ©riterait notamment une analyse approfondie.
RƩfƩrences bibliographiques
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