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Léonard Sarluis (1874-1949), l’esthétique singulière d’un hollandais à Paris

Par Nicolas Bousser


Appréhender l’art de Léonard Sarluis n’est pas chose aisée. Sa personnalité, encore moins. De son coup de pinceau à son aspect physique, l’artiste aura fasciné ses contemporains, avant de connaître un oubli fatal aux premières lueurs de la Seconde Guerre mondiale. Singulier, il le fut sans aucun doute. Ses créations, très peu conservées en contexte muséal mais aisément trouvables en salles des ventes, nous permettent d’effleurer quelque peu le cas Sarluis. Evoquons la vie et l’œuvre de ce peintre, né à La Haye en 1874.


Léonard Sarluis, L'arrestation du Christ. 1919, huile sur toile. Vente Oger-Blanchet du 19 mars 2021 - Tableau adjugé à 5000 euros.


Un hollandais sur le départ


Salomon-Léon Sarluis, prénom qu’il abandonna plus tard au profit de Léonard en hommage à Léonard de Vinci, semble ne s’être pas immédiatement dirigé vers une carrière artistique. La finance s’étant refusée à lui, c’est autour de l’âge de 18 ans qu’il s’inscrit à l’Ecole des Beaux-Arts de La Haye, fasciné par les maîtres italiens du Quattrocento. Peu d’informations concernant ses premières œuvres sont parvenues jusqu’à nous. Deux tableaux sont plus ou moins référencés, bien que leur histoire relève par certains aspects de la tradition orale.


Léonard Sarluis, Portrait d'homme sous les traits de Léonard de Vinci. Dessin au fusain et à la sanguine. Vente Ader du 18 novembre 2016 - Feuille adjugée à 800 euros.


Sarluis a ainsi produit une vaste toile de près de huit mètres de long représentant une « orgie où des princesses de la Renaissance et des éphèbes grecs se prélassaient dans un palais hanté par des lions », bientôt achetée par un prince russe qui l’installa dans son château. Une fois encore d’après une tradition, la Révolution d’Octobre eut raison de ce grand format. La destruction semble également s’être abattue sur une deuxième œuvre datant de cette période, un Miracle de saint Antoine de Padoue de trois mètres sur neuf destiné à orner une chapelle ou église de Rotterdam.



Les débuts à Paris


Mais la période de formation hollandaise de Sarluis prend rapidement fin : à l’âge de vingt ans, il part pour Paris. Très vite, son goût mais aussi son aspect physique mystérieux – certains évoquent une grande beauté – lui attirent les sympathies des milieux mystiques et symbolistes.

Le 25 février 1896, Armand Point, qui l’a pris sous son aile, le présente officiellement à l’occasion d’un banquet offert à Émile Verhaeren. Jean-David Jumeau-Lafond, dans le catalogue de l’exposition Les Peintres de l'âme, le symbolisme idéaliste en France en 1999, relève ce témoignage de Gisèle Marie : « On fait monter Sarluis sur la table afin que tous les convives puissent contempler ce nouveau phénomène ; Rachilde l’embrasse avec effusion. ». Il fréquente rapidement Oscar Wilde et bientôt Joséphin Péladan, l’excentrique Sâr de l’Ordre de la Rose-Croix esthétique. En collaboration avec Armand Point, il dessine l’affiche du cinquième salon de l’ordre devant ouvrir le 20 mars 1896 au 28 Avenue de l’Opéra. Premier scandale pour l’artiste : l’affiche présente un David en armure brandissant la tête tranchée de Goliath sous les traits d’Emile Zola. La construction de la réputation sulfureuse de Sarluis, rejoignant avec cet acte un peu plus les symbolistes, est en marche. Papyrus écrit d’ailleurs dans La Critique à propos de cette affiche : « Un jeune éphèbe Persée, casqué et poli, d’un glaive acéré et sûr, fait à Gorgon Zola une horrible blessure ! ».


Léonard Sarluis, Autoportrait. 1911, huile sur toile. Vente Oger-Blanchet du 6 juin 2018 - Tableau adjugé à 21 000 euros.


Léonard Sarluis et Armand Point, Affiche du cinquième salon de la Rose Croix. David et Goliath sous les traits d'Emile Zola. 1896.


Et Sarluis ne fait pas tourner que la tête de Zola durant ce salon. En plus d’y exposer des toiles, une Bataille héroïque et un Jeune florentin, il semble fasciner là aussi les visiteurs, « sans distinction de sexe » d’après les mots de Jean Lorrain. Frédéric Monneyron relève d’ailleurs à ce sujet une intéressante citation tirée d’un numéro du Pall Mall Magazine d’avril 1896, voyant en Sarluis un « Giotto vivant avec le sourire d’un Vinci, les yeux de Dona Ligeia, le cou de la Béatrice de Dante-Gabriel Rossetti et le talent de Michel-Ange ». Ces quelques mots très peu mesurés résument à eux seuls l’aura de l’artiste et l’impression laissée chez ses contemporains.



Androgyne Sarluis


D’une beauté juvénile, Sarluis incarne véritablement l’idéal de l’androgyne alors très en vogue dans les milieux, bien souvent homosexuels, qu’il fréquente et dans lesquels il va peu à peu s’enfermer. Au fil des années, sa renommée se délite. Sarluis ne bénéficie bientôt plus que d’une réputation établie « dans les milieux spéciaux », comprenez ici ceux évoqués plus haut, comme l'écrit plus tard le conservateur Charles Masson.


Léonard Sarluis, Ephèbe. 1919, huile sur toile. Collection particulière.


Cette androgynie n’est pas que physique et s’infuse dans sa manière dès ses premières années à Paris. L’artiste brouille régulièrement les frontières entre le masculin et le féminin dans des compositions tourbillonnantes puisant leurs inspirations chez les préraphaélites ou encore chez William Blake. En 1909, le premier numéro de la revue ouvertement homosexuelle Akadémos reproduit l’une de ses œuvres, Inquiétude. Léautaud écrit le 21 janvier à ce sujet : « Akadémos, revue de Fersen, est parue. On y donne une représentation d'un tableau de Sarluis, Inquiétude, où est campé une sorte de jeune apache vêtu d'un maillot collant si vulgaire ! Ces messieurs ont un goût singulier. Passe qu'on aime les jeunes gens, mais de ce genre ! »



Dans une autre dimension


En 1923, Léonard Sarluis s’attelle à la réalisation des illustrations de la deuxième édition du roman de Gaston de Pawlowski, Voyage au Pays de la quatrième dimension. Le sujet sort de son champ habituel mais reste propice à l’épanouissement d’une esthétique singulière, trouble. Publié pour la première fois, par chapitre dans les numéros de Comoedia en 1911 et 1912 et paru dans son intégralité fin 1912, l’ouvrage se présente comme un roman d’anticipation au carrefour de la fantaisie mathématique et de la réflexion morale. La question de la quatrième dimension suscite alors un fort engouement sociétal, expliquant le large succès obtenu par le roman dans les milieux littéraires et artistiques et la portée singulière qu’il eut notamment pour Marcel Duchamp.


Léonard Sarluis, Illustrations pour Voyage au pays de la quatrième dimension de Gaston de Pawlowski. Seconde édition, Ed. Eugène Fasquelle, 1923.


Sarluis livre pour les illustrations des compositions enlevées, très inspirées – plus qu’à l’habituelle – par Blake mais aussi par les préraphaélites. Le trait est vif, nerveux, tourbillonnant. Les personnages mystérieux peuplant les dessins de l’artiste hollandais flottent dans de vastes décors architecturés fantasmés. Sans doute est-ce ce qui plut à l’auteur et à son éditeur, Eugène Fasquelle. Outre les illustrations en pleines pages, l’artiste réalise également divers motifs à caractères presque ésotériques, disséminés dans les pages de l’ouvrage.


Léonard Sarluis, Illustrations pour Voyage au pays de la quatrième dimension de Gaston de Pawlowski. Seconde édition, Ed. Eugène Fasquelle, 1923.



Sarluis le chrétien


Mais si Sarluis met largement en scène les récits mythologiques tout en s’autorisant des échappées comme pour l’ouvrage de Pawlowski, il se passionne également pour la Bible. Il rédige dès 1898 un recueil de poèmes sous le titre Hommes ! Voici le Messie, préfacé par son ami écrivain et journaliste Ernest La Jeunesse. Le grand chantier de sa vie reste la réalisation d’un vaste cycle, une Mystique de la Bible, de près 360 tableaux. Après avoir échoué à l’exposer à Paris en 1926, il parvient finalement à l’offrir au regard du public à Londres en 1928, à la Grafton Galleries. Plus largement, dans le curieux tohu-bohu de sa production picturale, les symboles bibliques, directs ou non, ponctuent nombre de tableaux au milieu d’éléments profanes et mythologiques.


Léonard Sarluis, Le Christ devant Pilate. 1920, dessin au fusain. Vente Arenberg Auction du 17 décembre 2021

Léonard Sarluis, Le lavement des pieds. 1932, huile sur toile. Vente Osenat du 31 janvier 2021 - Tableau adjugé à 1500 euros.

Léonard Sarluis, Dieu et le Christ. 1933, huile sur toile. Vente Dobiaschofsky Auktionen AG du 5 novembre 2021.


Après s’être fait naturaliser Français en 1919, Sarluis expose encore dans quelques galeries, laissant son esthétique voguer en direction de l’Art déco dans les années 1930. En 1949, l’artiste a 74 ans et réside au 13 de l’avenue Mac-Mahon à Paris. L’heure est à la reconstruction en France, encore meurtrie par cinq années de guerre. Le vieux Sarluis, qui avait signé avec d'autres confrères une tribune appelant les écrivains et artistes étrangers à prendre les armes aux côtés des français - une reproduction de ce document est aujourd'hui présenté au Musée d'art et d'histoire du Judaïsme à Paris - et avait dû quitter son atelier de l’avenue de Villiers du fait des persécutions raciales, a quant à lui été oublié. La plupart de ceux qu’il fascinait à la fin du siècle précèdent ne sont plus là et son esthétique n’a plus le vent en poupe. Seul dans son appartement parisien, il se donne la mort le 20 avril, à une heure inconnue. Restent aujourd’hui les œuvres qui s’échangent régulièrement sur le marché de l’art pour saisir l’ampleur de l’excentricité du peintre hollandais, pour appréhender au moins un instant les contours du mystère Sarluis.


Léonard Sarluis, Le poète et sa muse. 1924, huile sur toile. Vente Artcurial du 29 septembre 2020 - Tableau adjugé à 19 500 euros.

 

Bibliographie sélective :


- Adelswärd-Fersen (d') Jacques (dir.). Akadémos, no 1, pp. 32-33. Paris, 1909

- Arnaud Noël (dir.). L’Étoile-Absinthe, no 9-12, pp. 81-94. Castlenau-de-Montmirail, 1981,

- Dottin-Orsini Mireille. Frédéric Monneyron, L'androgyne décadent. Mythe, figure, fantasmes (compte-rendu). In: Littératures 35, automne 1996. pp. 242-243.

- Jumeau-Lafond Jean-David (dir.). Les Peintres de l'âme, le symbolisme idéaliste en France, pp.154-155. Bruxelles - Paris, 1999.

- Pawlowski (de) Gaston. Notice sur Sarluis, In : Edouard-Joseph, Dictionnaire biographique des artistes contemporains, tome 1, pp.247-253, Paris 1934.


- Catalogue de l'exposition de l'artiste à la Galerie Bernheim-Jeune à Paris, du 31 mars au 12 avril 1919.



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