• Aurélien Delahaie

La cathédrale de Cologne : un monument pour l'unification allemande

La cathédrale de Cologne devient au début des années 2000 le monument le plus visité d’Allemagne en totalisant plus de six millions de visiteurs. A l’image de la Porte de Brandebourg à Berlin et du château de Neuschwanstein en Bavière, elle se transforme alors un peu plus en icône nationale outre-Rhin. Mais ne l’a-t-elle pas toujours été ? En 1772, Goethe visitant la cathédrale de Strasbourg, défend dans un essai intitulé De l’architecture gothique l’idée d’un style purement germanique se diffusant par la suite dans le reste de l’Europe. Au début du XIXe siècle, le regain d’intérêt pour le Moyen Âge et l’architecture des cathédrales pousse les grands intellectuels du temps, plus que jamais incités par la montée des nationalismes, à démontrer que leur pays est à l’origine de l’art gothique. Au sein de l’aire culturelle allemande, c’est Cologne qui devient la preuve de ce que Goethe affirmait déjà à la fin du XVIIIe siècle. Restée inachevée au milieu du XVIe siècle, la cathédrale de la capitale rhénane devient alors le titanesque chantier qui doit littéralement cimenter la Nation allemande.


La cathédrale de Cologne en 2016

Tout comme Rome ne s’est pas faite en un jour, le Kölner Dom, comme l’appellent les Colognais, fut bâtie en pas moins de 632 ans. Son origine remonte au XIIIe siècle. L’archevêque Engelbert II de Berg désire alors faire construire une somptueuse cathédrale pour y déposer les reliques des Rois Mages que Frédéric Barberousse a rapporté de Milan en 1164. Les textes nous informent qu’un certain Maître Gerhard est nommé maître-maçon de l’édifice en 1247 et les travaux commencent l’année suivante. Les ouvriers érigent d'abord le chevet et la nef. Le 27 septembre 1322, l’église est consacrée par l’archevêque, elle devient officiellement Saint Pierre de Cologne. Trente-huit ans plus tard, le portail dit « de saint Pierre » est achevé et l’on commence à poser les fondations de la tour Sud. Les travaux prennent cependant beaucoup de temps et les fonds finissent vraisemblablement par manquer. Le chantier est finalement totalement interrompu en 1560, le gothique n’étant même plus au goût du jour.


Durant près de trois siècles, l’immense structure de pierre reste incomplète au centre de la ville, sur les bords du Rhin. Seuls le chœur et quatre des nefs latérales sont terminées. Une partie de la tour Sud et les bases de la tour Nord sont aussi réalisées. Alors que le monument religieux semblait définitivement abandonné, c’est pourtant au XIXe siècle qu’il trouve son aboutissement.


La cathédrale de Cologne en 1825, carte postale, 1901

Lorsque Napoléon Ier met un terme en 1806 au Saint-Empire romain germanique, la Rhénanie et la ville de Cologne sont désormais des territoires annexés à l’Empire français. La domination française ne plaît pour autant que très peu aux populations allemandes qui ne s’identifient pas à l’Empire, considéré comme un envahisseur. Lorsqu’arrivent les premiers revers durant la campagne de Russie, les nationalistes allemands espèrent pouvoir profiter de la situation pour s’unifier en tant qu’État.


Vladimir Moshkov (1792-1839), La bataille de Leipzig, 1815, huile sur toile, musée de la guerre patriotique de 1812, Moscou

L’année 1813 concrétise tous les espoirs avec le début des guerres de libération. Malgré quelques coup d’éclats français aux batailles de Lützen et de Dresde, ces derniers sont finalement vaincus, notamment après la défaite de Leipzig. Mais si la Prusse retrouve une place dans le concert des Nations en tant que grande puissance européenne, il n’est pas question de créer un grand État allemand au centre de l’Europe. C’est notamment l’empire d’Autriche, soucieux de ne pas voir la Prusse la supplanter dans sa propre aire d’influence, qui impose en 1815 au congrès de Vienne de conserver une mosaïque de petits États indépendants à la place du Saint-Empire.


La Prusse, qui cherche cependant à accroître son influence au dépend de l’Autriche, comprend qu’elle ne peut pas y parvenir sur le plan purement politique. Le sentiment de culture commune des peuples germaniques va lui servir d’argument pour parvenir à ses fins. En ce sens la cathédrale de Cologne se fait la clé de voûte du nouveau projet national porté par le roi prussien Frédéric-Guillaume III, tout en trouvant le soutien des artistes et intellectuels militants pour la création d’un État-nation.


Karl Friedrich Schinkel (1781-1841), Cité médiévale au bord d'un fleuve, 1815, huile sur toile, Alte Nationalgalerie, Berlin

Le peintre Karl Friedrich Schinkel, à qui le monarque avait demandé un monument commémoratif des morts pour la libération des peuples germaniques et favorable à l’idée nationale allemande, exécute entre 1813 et 1815, plusieurs toiles représentant des cathédrales gothiques imaginaires, inspirées des architectures supposées typiquement allemandes de Strasbourg, Cologne ou Reims. Dans son tableau intitulé Cité médiévale au bord d’un fleuve, le lecteur notera que l’une des tours n’est pas encore achevée, comme si cette allégorie de la Nation n’était elle-même pas totalement aboutie par la création d’un État. Si Schinkel prend le prétexte d’un cadre médiéval pour son œuvre, il est pourtant incontestable qu’il parle d’un sujet qui lui est contemporain.


Sulpiz Boisserée (1783-1854), Vue idéale de la cathédrale de Cologne, 1842, gravure

Cette aspiration tout à fait idéale qu’illustre l’artiste trouve son objectivation dans le projet d’achèvement de la cathédrale de Cologne, dont à peine la moitié du chantier est alors achevée. Cette aventure naît dès 1814 dans l’esprit de l’historien d’art bonnois Sulpiz Boisserée, lorsqu’il étudie l’architecture de la cathédrale et en imagine les plans pour les parties manquantes. Dans le but de convaincre les dirigeants prussiens de la faisabilité de son projet, Boisserée publie ses plans dans un ouvrage intitulé Histoire et description de la cathédrale de Cologne en 1831. Ce livre propose également une vue idéale du bâtiment une fois terminé. Bien que son travail suscite de grands débats, sur le style architectural et l’authenticité germanique du gothique employé au Moyen Âge pour l’édifice de Cologne, Boisserée parvient à convaincre non seulement Schinkel, mais aussi le célèbre Goethe, dans la dernière année de sa vie. Pour beaucoup d’intellectuels, Cologne rappelle aussi la splendeur perdue du Saint-Empire à laquelle ils aspirent de nouveau. Le roi de Prusse, qui comprend l’intérêt symbolique d’un tel projet et les éventuelles retombées politiques qu’il comporte, donne son soutien et crée une société d’encouragement sous son haut patronage afin de récolter les fonds suffisants pour les travaux.


De gauche à droite :

Fig. 1 : La cathédrale de Cologne en 1851, carte postale, 1901

Fig. 2 : La cathédrale de Cologne en 1868, carte postale, 1901

Fig. 3 : La cathédrale de Cologne en 1880, carte postale, 1901


Le 4 septembre 1842, le roi Frédéric-Guillaume IV pose officiellement la première pierre marquant la réouverture du chantier après plus de 280 ans d’interruption. C’est l’architecte Ernst Friedrich Zwirner qui supervise à présent les travaux. Les plans du XIVe siècle sont réutilisés pour rester au plus près de l’esprit originel du lieu. Les façades et les voûtes sont totalement terminées dans l’année 1863. Zwirner étant décédé deux ans plus tôt, c’est Karl Richard Eduard Voigtel qui est chargé de bâtir les tours. C’est en 1880 que l'érection de la troisième plus vaste cathédrale gothique, après Séville et Milan, touche à son terme.


Vue de l'intérieur de la cathédrale de Cologne

Avec cet édifice, la Prusse a fait parler d’elle à plus d’un titre. La prouesse architecturale du lieu, ses dimensions pharaoniques qui en firent le monument le plus haut du monde quatre années durant (un clocher Nord haut de 157 mètres, une hauteur sous voûte de 43 mètres, comme à Amiens), et son style gothique revendiqué comme purement allemand firent forte impression et servirent la cause prussienne dans son désir d’unification des peuples germaniques. Une étape supplémentaire venait d’être franchie après la création du Zollverein, l’union douanière allemande mise en place en 1833/1834. Entre temps, la guerre franco-prussienne de 1870 concrétisa la formation de l’État allemand. D’un monument perçu comme le symbole de la puissance culturelle allemande, la cathédrale de Cologne est devenue l’un des monuments du génie humain. Débarrassée des préceptes culturels belliqueux et suprémacistes qui menèrent d’une guerre mondiale à l’autre au siècle dernier, la cathédrale se dresse aujourd’hui fièrement comme un chef-d’œuvre de l’histoire de l’art, inscrit de ce fait au patrimoine mondial de l’Humanité par l’UNESCO en 1996.



Aurélien Delahaie

 
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