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La chair du monde, Tamara Kostianovsky au Musée de la Chasse et de la Nature


Par Joséphine Journel



Le Musée de la Chasse et de la Nature expose depuis avril dernier le travail d'une sculptrice singulière, en corps à corps avec son matériau de prédilection : le textile. Ces tissus ont été cousus, stratifiés, suturés pour leur donner la forme d'éléments organiques ou botaniques.


En effet, Tamara Kostianovsky utilise la démarche de l'upcycling pour réécrire l'histoire de textiles gaspillés par l'industrie du prêt-à-porter ou mis au rebut par l'artisanat du luxe. Parfois, il s'agit même de reliques familiales prélevées dans les armoires des êtres qui lui sont chers.


Le travail de la sculptrice tire donc les fils de correspondances inépuisables et, tel l'artisan, elle assemble sur le métier les tissus organiques, végétaux et vestimentaires. Que se passe-t-il sous la peau d'un corps, cette surface sensée hermétiser les rapports entre notre chair et notre environnement ? De cette question découle la profonde affinité entre le travail de l'artiste et les collections artistiques, naturalistes et anthropologiques du Musée de la Chasse et de la Nature.


Tamara Kostianovsky, Tropical Rococo
Tamara Kostianovsky, Tropical Rococo

Armée de son bistouri, Tamara Kostinovsky creuse les chairs pour nous faire assister à ce qui se joue dans les entrailles de ses écorchés de soie, de laine et de coton. Suspendus à des crochets de boucher, ces vanités contemporaines nous séduisent autant qu'elle nous horrifient. Le nom de l'exposition, "La chair du monde", est d'ailleurs emprunté à la philosophie de la corporalité de Maurice Merleau-Ponty, pour qui l'outil principal de notre rapport au monde est notre "corps-connaissant", par lequel s'exerce notre conscience et notre sensibilité. Ainsi, les sculptures "d'abattoir" de Tamara Kostianovsky rappellent que la peau demeure à la fois surface et frontière, et qu'il s'agit de la déshabiller pour travailler la matière même de la mémoire.





Née en 1974 à Jérusalem dans une famille éprise d'art visuels, Tamara Kostianovsky se forme à l'École nationale des beaux-arts Prilidiano Pueyrredón à Buenos Aires, avant d'achever sa formation à Philadelphie. Alors qu'elle est encore enfant, son père, chirurgien esthétique, lui permet d'assister à certaines opérations. Elle découvre dans le bloc opératoire le nuancier qui se cache souterrainement dans notre corps : le bleu verdâtre des nerfs, le jaune pâle de la graisse et le rouge profond du sang.



Tamara Kostianovsky, Quarter with Tropicalia
Tamara Kostianovsky, Quarter with Tropicalia

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,

Comme afin de la cuire à point,

Et de rendre au centuple à la grande Nature

Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;


Et le ciel regardait la carcasse superbe

Comme une fleur s'épanouir.

La puanteur était si forte, que sur l'herbe

Vous crûtes vous évanouir.


Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,

D'où sortaient de noirs bataillons

De larves, qui coulaient comme un épais liquide

Le long de ces vivants haillons.


Une Charogne, Les Fleurs du Mal

Charles Baudelaire




Dans les années 2000, alors que l'artiste récupère des vêtements rétrécis au lavage, elle se souvient de cette palette macabre et séduisante. De ce banal accident nait un geste artistique : à son tour devenue chirurgienne des corps, elle modèlera les chairs de tout un environnement luxuriant et tragique, peuplé de mammifères, d'oiseaux, d'arbres et de fleurs.


Tamara Kostianovsky
Tamara Kostianovsky en résidence à la Cité Falguière

Ainsi, le rez-de-chaussée de l'exposition présente un arbre débité. Les souches semblent avoir été éparpillées par un bûcheron peu méthodique. Au mur, des champignons se développent favorablement sur cette dépouille vénérable. Après tout, tel le veut la nature : la chair pousse n'importe où, à l'image de cette colonie fongique, ni végétale ni animale, menant une vie glorieuse et active, phagocytante. D'autre part, ce grand arbre mort composé de déchets textiles n'est pas sans nous questionner sur la finalité des exploitations forestières : peut-être a-t-il été coupé pour être transformé en cellulose de bois, une matière traitée chimiquement pour fabriquer de la fibre textile...




De nombreuses citations artistiques traversent l'oeuvre de Tamara Kostianovsky, dont les sculptures véhiculent un imaginaire surréaliste de la thanatomorphose, une romantisation baudelairienne de la chair allant à sa ruine – ou à son apothéose esthétique. Ainsi, l'artiste orchestre la rencontre sophistiquée entre le Bœuf écorché de Rembrandt et les fleurs tropicales des papiers peints des manufactures françaises du XVIIIe siècle. Ces viandes recomposées empruntent les roses et les verts acidulés de l'esprit rococo... La faune et la flore de Tamara Kostianovsky dialoguent donc directement avec les trophées et les natures mortes exposés dans la collection permanente du Musée de la Chasse et de la Nature.


Véritables contes cruels où se jouent des métamorphoses perpétuelles, chaque oeuvre de Tamara Kostianovsky réactive la biographie de l'artiste : le deuil d'un père, l'assassinat de sa grand mère, le passé dictatorial de l'Argentine et son élevage intensif de bovins, le marché à ciel ouvert de Buenos Aires étalant pêle-mêle ses viandes et ses fleurs aux couleurs baroques.


 

Musée de la Chasse et de la Nature

J'usqu'au 3 novembre 2024

62 rue des Archives 75003 Paris

Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h (dernier accès 17h30)

Nocturnes le mercredi jusqu'à 21h30 (dernier accès à 21h) sauf juillet et août


 

Photos 1 et 2 © RX&SLAG, Paris, NY Photo Théo Pitout

Photo 3 © Musée de la Chasse et de la Nature, Paris, 2024, Photo Lara Al-Gubory

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