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La Cité internationale universitaire comme symbole de la pluralité architecturale, le cas du Collège néerlandais

  • il y a 34 minutes
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Par Solène Feix


Situées dans le XIVe arrondissement de Paris, les 47 maisons estudiantines de la Cité internationale universitaire comportent chacune leurs singularités. Au cœur d’un parc de 34 hectares, ce lieu de résidence est inauguré en 1925 et veut dès l'origine incarner un instrument de paix par l'architecture, visant à favoriser le dialogue interculturel. Au sein de ce corpus hétérogène, le Collège néerlandais se distingue comme un cas d'étude exemplaire du modernisme.


Le collège néerlandais et son beffroi. © Solène Feix
Le collège néerlandais et son beffroi. © Solène Feix

De la diplomatie à la concrétisation


L’acte de construire à la Cité universitaire résulte fréquemment d'une négociation tripartite entre la Fondation nationale, les instances diplomatiques et les donateurs privés. À l’ouest du parc de la cité, le Collège néerlandais doit son existence à un comité d’action fondé en 1926 par le Dr Loudon, alors ambassadeur des Pays-Bas à Paris. L’objectif de ce comité était de réunir les fonds nécessaires à l’édification d’une maison destinée aux étudiants néerlandais poursuivant leurs études dans la capitale française, au sein de la Cité internationale universitaire de Paris. Si ce type de décisions émane souvent directement des États et de leurs représentants, il arrive qu'elles soient portées par des personnalités du secteur privé. C'est précisément le cas pour la première maison de la Cité, la Fondation Deutsch de la Meurthe (1925), dont la création a été impulsée au lendemain de la Grande Guerre par l’industriel du pétrole Émile Deutsch de la Meurthe.


Tout comme la maison Deutsch de la Meurthe, le projet néerlandais s’inscrit dans la première phase de construction de la cité (se terminant en 1939 et suivie de deux autres phases). Cette première saison de construction est marquée par le mécénat privé. Ainsi, ce projet de maison a reçu une impulsion décisive grâce à un don d’Abraham Preyer, Américain d’origine néerlandaise souhaitant honorer la mémoire de son fils Arthur, tombé sur le front français le 18 août 1918. 

Le dossier de financement désormais monté, les travaux commencent en 1928 mais sont interrompus entre 1933 et 1937 en raison de la crise économique mondiale. L’achèvement du bâtiment est alors rendu possible grâce aux contributions financières conjointes des États néerlandais et français. Le Collège est finalement inauguré le 2 décembre 1938 par la princesse Juliana et le prince Bernhard des Pays-Bas.


L’architecte et ingénieur Willem Marinus Dudok, une figure majeure du modernisme néerlandais


Conçu par Willem Marinus Dudok (1884-1974), le Collège néerlandais constitue un unicum sur le sol français. En effet, cet architecte est l’une des figures majeures de l’architecture moderniste aux Pays-Bas, mais l’est moins en dehors de son pays natal. L’essentiel de son œuvre se situe à Hilversum, petite ville du nord des Pays-Bas, où il est nommé architecte en chef en 1927. Ses constructions sont marquées par des typologies d'architectures diverses ; une douzaine d’établissements scolaires (entre 1915 et 1932), notamment l’école Rembrandt en 1920, mais aussi des abattoirs, un cimetière et des bains publics. Dans son portfolio, l’œuvre la plus emblématique demeure l’hôtel de ville de Hilversum (1928-1931), dont le projet remonte à 1924, véritable symbole urbain, ayant lui aussi son beffroi typique de cette architecture des Pays-Bas que l’on retrouve au collège de la cité universitaire. 


Willem Marinus Dudok, Hôtel de Ville de Hilversum (1928-1931) © Wikipédia
Willem Marinus Dudok, Hôtel de Ville de Hilversum (1928-1931) © Wikipédia

Par sa capacité à concevoir, on note une certaine influence de Frank Lloyd Wright et par les principes du mouvement De Stijl, notamment dans le traitement géométrique des volumes et l’articulation des masses.









Le collège néerlandais dans la cité et composition architecturale


A Paris, le Collège néerlandais se situe en limite nord-ouest de la Cité internationale universitaire, à proximité de la Maison des étudiants de l’Asie du Sud-Est et de la Maison de l’Arménie. Le bâtiment se compose de sept étages.


Fenêtres en bandeaux © Solène Feix
Fenêtres en bandeaux © Solène Feix

Longtemps les étudiants le surnommèrent « la manufacture », en raison de son aspect massif et fonctionnel se présentant comme un jeu de masses excluant tout décor extérieur, jugé superflu. Les volumes horizontaux s’organisent autour d’une cour centrale, à l’image d’un cloître, tandis qu’un beffroi vertical vient structurer la composition et ponctuer la silhouette de l’édifice. Des bandeaux de fenêtres, rappelant les principes du Corbusier, scandent les façades de lignes horizontales.


Le dessin architectural, précis et sans concession, joue de légers décrochés afin d’alterner pleins et vides créant ainsi une dynamique plastique.

Une certaine hybridation architecturale se note avec la tour d’angle qui, par son élancement, évoque les beffrois médiévaux des villes du nord des Pays-Bas, inscrivant ainsi l’édifice dans une tradition nationale. Son traitement plastique, quant à lui, s’ancre dans la modernité par un dépouillement total.


L’édifice illustre le refus de l’ornement et la recherche d’un « beau simple », caractéristique du modernisme. Les colonnes en béton armé constituent l’unique système porteur, permettant d’acquérir un espace de vie plus ouvert. En effet, l’absence de murs porteurs permet l’adoption d’un plan libre, principe fondamental de l’architecture moderne que l’on retrouve notamment chez Le Corbusier.


Enfin, cette structure autorise un vaste espace central ouvert, organisé autour d’un puits de lumière que l’on peut assimiler à un atrium. Ce patio central, doté d’un bassin, fonctionne comme un véritable « piège à lumière » : il capte et diffuse l’éclairage naturel dans l’ensemble du bâtiment, du rez-de-chaussée jusqu’au dernier étage. 


Patio au sein du collège néerlandais. © Solène Feix
Patio au sein du collège néerlandais. © Solène Feix

Toutefois, si des fenêtres en bandeau donnent sur un couloir distribuant les chambres autour de cette cour, aucune d'entre-elles ne s’ouvre directement sur le patio, préservant ainsi l’intimité des résidents disposant de logements orientés vers l’extérieur.


Le contraste entre l’extérieur et l’intérieur


La sobriété extérieure contraste avec un souhait décoratif à l’intérieur, localisé dans le grand salon, lequel est orné de peintures monumentales réalisées par les artistes Hordijk et Doeve.

Ces deux grandes fresques, peintes sur bois, célèbrent la gloire des Pays-Bas. L’une met en scène le savoir, à travers les universités historiques du pays et des figures emblématiques telles qu’Érasme et Spinoza. L’autre évoque les colonies néerlandaises des années 1930, en particulier l’Indonésie.

Cette vision traditionnelle et impériale aurait suscité l’indignation du premier directeur de la maison, qui aurait démissionné pour protester contre une représentation jugée incompatible avec l’esprit d’un lieu dédié à la jeunesse. Deux autres peintures des années 1950 sont conservées dans l’actuelle salle d’étude, initialement salle de musique.

Il convient de rappeler que les Pays-Bas possédaient alors un vaste empire colonial, et que la maison était destinée, initialement, à accueillir également des étudiants issus de ces territoires, notamment indonésiens. Toutefois, l’indépendance de l’Indonésie en 1946 limita cette perspective.


Classement et adaptation aux usages contemporains : une maison qui n’a cessé de vivre pour ses étudiants


La Cité universitaire comporte diverses maisons inscrites ou classées au titre des monuments historiques. Cette vague de protection prend place entre 1986 et 2011. Le Collège néerlandais en fait partie, et profite d'abord d‘une inscription en 1998 (ensemble des façades, toiture, patio et salon), puis d'un classement, le 16 mars 2005. Il rejoint ainsi la Fondation Suisse dans le cercle restreint des édifices intégralement classés à la Cité universitaire. Comme bien souvent à la suite de cette typologie de protection, il s'ensuit une campagne de restauration. Celle-ci est menée entre 2011 et 2016, avec pour objectif de restituer l’apparence d’origine conformément aux plans de l’architecte Dudok. 


Dans ce cadre, restaurer un bâtiment n’ayant jamais changé d’usage depuis sa construction implique de concilier respect patrimonial et mise aux normes contemporaines. Pour parvenir à cet objectif, les travaux ont porté sur la restauration complète des façades, des soubassements, des toitures et des terrasses, dont l’étanchéité a été reprise. Les menuiseries extérieures en PVC ont été remplacées par des menuiseries métalliques conformes au projet d’origine.

À l’intérieur, les espaces ont été réhabilités afin d’améliorer le confort : installation de sanitaires privatifs, mise aux normes électriques, connexions internet individuelles, amélioration de l’acoustique. De plus, la capacité d’accueil est passée de 134 à 141 logements, dont sept accessibles aux personnes à mobilité réduite.

Cette campagne de restauration est totale : en effet le mobilier intégré (situé dans le salon par exemple), dessiné par Dudok lui-même, a été restauré in situ par l’atelier Tricart. Les agencements, cloués aux murs et indémontables, ont exigé un travail minutieux. Dans les chambres, chaque détail témoigne d’un souci fonctionnel : les bureaux, par exemple, sont disposés au-dessus des radiateurs, combinant rationalité thermique et confort d’usage.


Le collège néerlandais, un patrimoine du XXe siècle sauvegardé


Unicum de Willem Marinus Dudok sur le sol français, le Collège néerlandais se fait d'une architecture moderniste remarquable au sein de la Cité internationale universitaire de Paris. Par son jeu de volumes épurés, son plan libre structuré autour d’un patio et son mobilier, l’édifice est une synthèse singulière entre rigueur moderniste et affirmation culturelle néerlandaise. Sa dernière restauration témoigne de la volonté de préserver un patrimoine du XXe siècle toujours vivant, fidèle à sa vocation première : d'accueillir des étudiants et favoriser les échanges internationaux.


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