• Antoine Lavastre

Le peintre et son atelier, Botticelli au musée Jacquemart-André

Dernière mise à jour : sept. 20

Pour les amateurs de peinture ancienne, la nouvelle saison des expositions qui vient de s’amorcer en région parisienne n’est pas des plus alléchantes. Si l’on excepte les expositions transversales que sont Paris-Athènes au musée du Louvre et Les animaux du roi au château de Versailles, seule l’exposition consacrée à Botticelli au musée Jacquemart-André a, sur le papier, les armes pour combler un tant soit peu ce manque auprès des férus de peinture antérieure XIXe siècle.


Alessandro Filipepi dit Botticelli (vers 1445 – 1510), Figure allégorique dite La Belle Simonetta (détail.), Vers 1485, tempera et huile sur bois de peuplier, 81,8 x 54 cm, Francfort- sur-le-Main, Städel Museum / ©Photo NicolasBousser


Né en 1445 à Florence, Alessandro Filipepi, plus connu sous le nom de Botticelli – littéralement « le petit fût », surnom qu’il aurait hérité de son frère Giovanni, à la corpulence marquée - est peut-être avec Léonard, Michel-Ange et Raphaël, l’un des artistes de la Renaissance italienne les plus célèbres et célébrés de nos jours. Il est d’ailleurs, depuis janvier, le deuxième maître ancien le plus cher au monde derrière l’auteur du fameux Salvator Mundi grâce à son Jeune homme tenant un médaillon qui a obtenu la somme de 92,2 millions de dollars chez Sotheby’s New-York.


Alessandro Filipepi dit Botticelli (vers 1445 – 1510), Autoportrait supposé. Détail de L'Adoration des Mages, v.1475. Galerie des Offices, Florence


Consacrer une exposition à un tel artiste, « le plus grand peintre florentin de la fin du siècle » comme le désignait André Chastel, est donc un défi de taille pour le musée Jacquemart-André qui n’a pas l’envergure d’une très grande institution comme le Louvre ou les Offices, que l’on penserait plus à même de mener un tel projet visant à dépouiller pour quelques mois de nombreux musées de certains de leurs plus beaux chefs-d’œuvre. De plus, l'organisation d'une telle manifestation dans les conditions si particulières que sont celles de la crise sanitaire a eu pour résultat de renforcer les doutes quant à la qualité des prêts consentis. Le titre, « Botticelli, artiste et designer », faisait quant à lui redouter la présence de nombreuses copies, reprises et finalement de très peu d’œuvres autographes. Le résultat est autre puisque l’exposition que présente jusqu’au mois de janvier 2022 le musée Jacquemart-André semble tenir ses promesses.


L'exposition est organisée selon un parcours mêlant ordre chronologique et les différentes iconographies traitées par le peintre, où chacune des salles présente un intérêt propre ainsi que des œuvres remarquables - tels que le portrait de Julien de Médicis provenant de l'Accademia Carrara de Bergame ou la Belle Simonetta du Städel Museum - mais également, et c'est tout de même à noter, des tableaux peut-être trop généreusement attribués à l'atelier du peintre ou dont les importants repeints ne passent pas inaperçus - à l'image de la grande Pala du Bass Museum de Miami.


Alessandro Filipepi dit Botticelli (vers 1445 – 1510) et atelier, Le Couronnement de la Vierge avec saint Juste de Volterra, le bienheureux Jacopo Guidi de Certaldo, saint Romuald, saint Clément et un moine camaldule, vers 1492, tempera et huile sur bois transféré sur toile, 269,2 x 175,3 cm, Miami Beach, Collection of The Bass, Don de John & Johanna Bass ©Photo Nicolas Bousser


Dès la première, consacrée à la formation de Botticelli dans l’atelier de Filippo Lippi (vers 1406-1469), le ton est donné sur le fonctionnement de l’exposition ; à chaque salle sa thématique claire (la peinture d’histoire, les Médicis, Vénus etc.) explicitée clairement dans les panneaux introductifs - chose à noter tant les récentes expositions du musée, et celle sur Caravage en particulier, se distinguaient par l’aspect brouillon, voire parfois incompréhensible de ces panneaux - auxquels les œuvres répondent parfaitement.


Filippo Lippi (vers 1406 – 1469), Vierge à l’Enfant, vers 1460-1465, tempera sur bois de peuplier, 76,9 x 54,1 cm Munich, Bayerische Staatsgemäldesammlungen – Alte Pinakothek, Photo ©NicolasBousser


D’ailleurs, l’une des forces de cette exposition repose dans son accrochage d’une clarté limpide permettant, et c’est chose rare, de comprendre le propos général de l’exposition sans même avoir à passer par la lecture de l’intégralité des cartels. Cela est notamment permis par la qualité de certains prêts présentés amenant des comparaisons et rapprochements évidents entre les œuvres. C’est ainsi le cas dans la salle consacrée à Vénus où deux grands tableaux, l’un du maître seul (Berlin, Staatliche Museen zu Berlin, Gemäldegalerie) et l’autre avec la participation de l’atelier (Turin, Musei Reali), représentant une Venus pudica - dont le motif dérive du fameux tableau, la Naissance de Vénus, conservé aux Offices à Florence-, sont placés côte à côte montrant ainsi clairement, par l’image, la production en série au sein de l’atelier.


De gauche à droite :

Alessandro Filipepi dit Botticelli (vers 1445 – 1510) et atelier, Venus pudica, vers 1485-1490, huile sur toile, 158,1 x 68,5 cm, Turin, Musée Reali. ©Photo NicolasBousser

Alessandro Filipepi dit Botticelli (vers 1445 – 1510), Venus pudica, vers 1485-1490, huile sur toile, 158,1 x 68,5 cm, Berlin, Staatliche Museen zu Berlin, Gemäldegalerie, ©Photo NicolasBousser


Pour ce qui est du thème général de l’exposition, la reprise et la diffusion des motifs botticelliens, celui-ci est particulièrement intéressant, bien qu’assez peu original, et traité de manière assez convaincante. Au-delà des nombreuses versions d’ateliers dérivant d’une composition du maître présentées au musée Jacquemart-André, il faut remarquer l’extension du propos à d’autres formes d’art comme le textile – en témoigne le très remarquable dessin sur soie représentant un Miracle de saint Jean l’évangéliste prêté par le musée du Louvre - ou les arts du livre. Le nombre réduit de dessins, pourtant au cœur de la transmission des motifs dans les ateliers, est cependant regrettable. De plus, les limites de cette diffusion hors de Toscane ne sont pas clairement explicitées.

Alessandro Filipepi dit Botticelli (vers 1445 – 1510), Miracle de saint Jean l’évangéliste, Plume et encre brune sur soie, 29,6 cm x 23 cm, Paris, musée du Louvre. ©Photo NicolasBousser


Enfin, les commissaires de l’exposition, Ana Debenedetti et Pierre Curie, profitent de cette manifestation pour faire le point, d’après les connaissances les plus récentes, sur quelques aspects presque légendaires de la vie de Botticelli tels que son supposé passage dans l’atelier de Verrocchio – réfuté au profit d’une inspiration globale commune – ou son adhésion aux idées du prédicateur dominicain Savonarole - dont témoignerait un crucifix peint prêté par le Diocèse de Prato.


Alessandro Filipepi dit Botticelli (vers 1445 – 1510), Crucifix, vers 1490-1495, tempera sur bois (peuplier ?), 157,5 x 98,8 cm, Diocèse de Prato, Museo dell’Opera del Duomo ©Photo NicolasBousser


L’exposition Botticelli, artiste et designer est globalement une réussite mais qui se mérite tant les conditions de visites peuvent en être difficiles. Malgré la réservation obligatoire censée instaurer une jauge – jauge sans doute placée à l’extrême limite du respirable -, explorer les salles étroites des espaces d’exposition est, en heures pleines, un vrai parcours du combattant. C’est cependant chose habituelle au musée Jacquemart-André où pour admirer les œuvres il vaut mieux être - très - grand ou privilégier les heures -très- creuses. Néanmoins, pour la qualité des prêts et la justesse du propos, la visite s’impose.


Nicolas Bousser et Antoine Lavastre

Toutes les photographies de cet article, sauf mention contraire, ont été prises par et appartiennent à Coupe-File Art/ Nicolas Bousser

Musée Jacquemart-André

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