• Célia De Saint Riquier

Le Portrait du roi Jayavarman VII

Mis à jour : 5 déc. 2019

C'est presque inconsciemment que, passant devant les réalisations du Cambodge médiéval du musée Guimet à Paris, notre regard s'arrête sur cette oeuvre. La scénographie lui rend sa prestance et sa protection bienveillante. Cette statue fragmentaire de tête du roi khmer Jayavarman VII (1120/25 - 1215/19) se doit, selon les termes de l'archéologue Albert Foucher, "d'être comptée parmi les plus belles que nous ait laissée la vieille sculpture khmère". Ce que l’œil inaverti ne devine pas en revanche, c'est le caractère si novateur de cette réalisation, pouvant être vue comme le symbole d'une époque d'apogée.

Portrait du roi Jayavarman VII, Époque Angkorienne, style du Bayon, fin XIIe siècle - début XIIIe siècle, Grès, 42 x 25 x 31 cm Musée National des Arts Asiatiques – Guimet ©Antoine Lavastre


La scénographie de la statue tente de reconstituer la hauteur totale que devait atteindre le roi méditant au complet. Sa tête est légèrement abaissée et penchée vers l’avant, sereine et humble. Le musée National de Phnom Penh possède une version presque complète d’un autre portrait de Jayavarman VII méditant, qui nous donne une bonne idée de ce que devait être cette statue. La tête dépasse la grandeur nature, ce qui confère une plus grande prestance à la figure royale apaisée. Le visage est relativement lisse. Il ne porte aucune insigne de pouvoir. Sa coiffure est tout aussi modeste, avec un simple chignon ou protubérance bouddhique traitée en lignes parallèles. Un sillon sépare sa coiffure de son large front. Les oreilles ont le lobe tombant, élément iconographique associé au dépouillement de Bouddha (abandon de ses parures) que le roi emprunte ici. Le souverain a les paupières pratiquement closes. Son expression est un cumul de détails à peine perceptibles, donnant un aspect très réel et instantané au portrait. En effet, l'un des deux sourcils amorce une légère hausse tandis que ses lèvres ébauchent un sourire. C'est bien le naturalisme qui frappe le plus dans ce portrait, avec le traitement du nez et de la ride légère partant des ailes de celui-ci aux commissures des lèvres un peu tombantes, laissant penser que le portrait représente le roi à un moment avancé dans son règne. Le menton et le cou laissent voir un souverain charnu. La statue est fragmentée au niveau du haut du torse. Le roi semble porter une légère moustache, détail donnant plus de caractère et d’individualité au portrait mais exprimant aussi la maturité du souverain.


L’art cambodgien est très inspiré par l’Inde et ce par le biais d’un commerce abondant entre les deux royaumes qui participa à l'indianisation indochinoise. L’Inde influença les traditions religieuses (avec le bouddhisme et l’hindouisme notamment), mais aussi les traditions historiques locales. Ces pratiques venues d’Inde, parmi lesquelles l’art statuaire, furent adoptées et adaptées par le peuple khmer. Ainsi ici, l’influence est évidente par le respect simple d’une iconographie bouddhique définie, qui se retrouve dans la statuaire indienne, ainsi que par l'aspect relativement imposant des figures, effet dû à l'utilisation systématique de la pierre, autre héritage indien. En revanche, depuis l’épanouissement de la statuaire au Cambodge, on observe une perpétuelle oscillation entre naturalisme et stylisation des formes, caractéristique propre au peuple khmer. Cela permit aux archéologues d’établir différents styles, associés à l’art statuaire retrouvé dans des temples et associés à un ou plusieurs règnes. Le règne de Jayavarman VII possède un style propre ; le style Bayon qui prit le nom du temple central de la cité royale d’Angkor Thom (Thom signifie Grand) construite par le souverain. Avec ce style s’opère un assez brusque retour au naturalisme. De plus le règne de Jayavarman VII s’accompagne d’une pratique nouvelle : l’apparition des portraits de souverain, ce qui ne sera pas reproduit par ses successeurs. Ce portrait est donc une œuvre clé du règne du roi mais aussi de l’art du Cambodge médiéval.


L’histoire du Cambodge peut être divisée en trois périodes. Il y a d'abord la période dite préangkorienne, qui s’étend des débuts de l’ère chrétienne à 802, date à laquelle se fait sacrer le roi Jayavarman II, fondateur de l’empire Khmer. Il fait alors d’Angkor la nouvelle capitale de l’empire. Vient ensuite la période dite angkorienne, qui s’étend de 802 à 1431, date à laquelle la capitale est abandonnée après sa conquête par le peuple ennemi Thaï. Enfin, la période dite postangkorienne s’étend du XVème siècle à nos jours. Jayavarman VII est un souverain de la période angkorienne. Nous connaissons quelques grandes étapes de son règne grâce à des stèles de fondations inscrites. Nous savons qu’il voit le jour entre 1120 et 1125. Il prend le pouvoir à la suite d’une période troublée politiquement, notamment marquée par la conquête du territoire et d’Angkor la capitale par le peuple Cham (qui vivait dans l’actuel Viêt Nam) en 1171. Jayavarman VII reprend la capitale et le royaume. Il se fait sacrer Chakravartin (Monarque Universel) en 1181 sur le même lieu que le roi fondateur Jayavarman II, affirmant ainsi une forme de continuité dynastique. Il annexera par la suite le territoire des Chams. Son règne marque un retour à une période de conquête pour l’empire khmer. Il règnera jusqu’aux alentours de 1215-1220.


Portrait de Jayarajadevi en Tara ou Prajnaparamita, Epoque angkorienne, Style du Bayon, fin XIIème - début XIIIème siècle, Grès, Musée National des Arts Asiatiques - Guimet ©CéliaDeSaintRiquier

Il est à l'origine d’une profonde mutation religieuse et matérielle. Le Cambodge était en effet majoritairement hindouiste, et ses prédécesseurs avaient fait de l’hindouisme la religion d’Etat. Lui instaure le Mahâyâna (bouddhisme dit du Grand Véhicule) comme nouvelle religion d’Etat. Pourtant il arrive à garder une certaine forme de continuité dans la production artistique. Il adapte ainsi la cosmogonie bouddhique pour la mélanger avec la cosmogonie hindoue. Les temples gardent ainsi une relative même forme, en pyramide à gradin (ou temples-montagnes), le monarque abandonnant la tradition indienne des stupa bouddhiques (construction semi sphérique sacrée autour de laquelle se pratiquait les rites processionnels bouddhique). Le culte s’en voit donc considérablement modifié. Si l’architecture n’est pas très modifiée, il est possible que la pratique du bouddhisme ait pu favoriser l’arrivée du genre du portrait dans la statuaire. Il est en effet le seul souverain khmer pour lequel nous connaissons des portraits. Ce portrait prend une forme hybride, le souverain se représentant comme le Bouddha, chose qui se retrouve également dans la statue de sa femme Jayarajadevi également conservée au musée Guimet, prêtant ses traits au bodhisattva – soit un bouddha n’ayant pas atteint l’éveil – Tara (pendant féminin d’Avalokiteshvara, bodhisattva le plus important pour le bouddhisme) ou à la « mère des bouddhas » Prajnaparamita. Les portraits du roi sont abondants, le musée national de Phnom Penh en conserve un certain nombre, la plupart très fragmentaires, qui nous permettent de tirer des conclusions. Tout d’abord, cette volonté de se portraiturer doit être en lien avec une affirmation du pouvoir royal, mais aussi de sa grande dévotion religieuse. Nous savons d’ailleurs que sa femme pratiqua beaucoup de jeûnes au cours de sa vie. Le roi incarne en effet la plus exemplaire dévotion bouddhique de l’empire. La multiplication de portraits méditant a donc cette double fonction votive et politique. Ensuite, la profusion des portraits royaux ont permis d’établir, par comparaison, une forme de chronologie. Les portraits variants par quelques points seulement, nous permettent de suivre une sorte de mûrissement du souverain, ses traits s’affaissant un peu plus avec l’âge. Cela nous permet de dater ainsi ce portrait de la fin de son règne. Cependant, il faut tout de même relativiser l’aspect naturaliste des figures, qui cherchent évidemment à idéaliser le souverain. Il emprunte déjà les traits du Bouddha lui-même. Son visage est très lisse et rappelle qu’une stylisation latente est la marque de l’art cambodgien, et ce malgré une certaine tendance ici vers un naturalisme plus poussé que précédemment.


Les règnes suivants furent marqués par un retour assez violent au shivaïsme. Nous ne conservons que très peu d’informations sur les règnes de ses successeurs, la fin du règne de Jayavarman VII annonçant déjà un abandon de la pierre pour des créations en bois, qui ne nous sont pas parvenues.


Le règne de Jayavarman VII est souvent vu comme une sorte d’apogée, un âge classique pour la période angkorienne. Ce roi sut marquer son temps par ses actions militaires, ses édifications royales mais aussi par la statuaire, dans le développement du portrait. Si l’aspect unique de la création de portraits de souverains dans l’art du Cambodge tend à être oublié, la vision sereine et imposante du monarque suffit à insuffler au spectateur un sentiment de majesté, nous laissant devant lui admiratifs et emprunts d’humilité.



Célia De Saint Riquier

Bibliographie :


Baptiste (P.), Zéphir (T.), L’art khmer dans les collections du musée Guimet, Éd. de la Réunion des musées nationaux, Paris, DL 2008

Hawixbrock (C.), Jayavarman VII ou le renouveau d'Angkor, entre tradition et modernité, BEFEO, 1998, vol. 85

Boisselier (J.), Réflexions sur l'art du règne de Jayavarman VII, Editions Saigon, 1952


Un grand merci à Johan Levillain.

 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871