• Nicolas Bousser

Le Triptyque d’Auxey-Duresses, au carrefour des influences

Mis à jour : janv. 12

Auxey-Duresses jouit d'une grande renommée auprès des amateurs de vin. Ce petit village situé à quelques kilomètres de Beaune, sur la route d’Autun, n’est pourtant fréquenté que par les camions et autres véhicules le traversant via la Départementale 973. Peu de gens se doutent que la modeste église Saint-Martin, avoisinant les vignes, renferme un trésor de la peinture du XVIe siècle : le Triptyque de la Naissance de la Vierge.



Une histoire fragmentaire


Installé dans le transept de la petite église, ce triptyque réalisé vers 1530 impressionne d’abord par sa taille, d'environ 1m80 sur près de 4 mètres. Son histoire avant la Révolution et donc son contexte de commande sont à ce jour inconnus. Sa traçabilité commence lorsque le président de la fabrique de la paroisse d’Auxey l’achète le 17 février 1792, pour 16 livres et 12 sols, à Beaune. L’œuvre était jusqu’alors probablement conservée dans un couvent beaunois indéterminé. Les douze couvents de la ville furent fermés à la Révolution, leurs biens confisqués et bientôt vendus. C’est dans ce contexte que le Triptyque de la Naissance de la Vierge arrive dans l’église paroissiale d’Auxey-Duresses, où il se trouve toujours.

Il faut attendre 1878 pour qu'une première vraie description en soit faite. L’abbé Boudrot, alors aumônier de l’Hôtel-Dieu de Beaune, effectue des premières observations et note, à regret, l’absence d’armoiries et de figures de donateurs. D’autres embryons de recherches pointent déjà des analogies avec des gravures d’Albrecht Dürer. Le Triptyque est classé monument historique en 1903 et n’intéresse, pendant près d'un demi siècle, que quelques érudits locaux.

C’est en 1950 qu’il est exposé pour la première fois à un public plus large, à Paris. À l’occasion de l’exposition « La Vierge dans l’Art français », le Petit Palais demande en effet le prêt du chef-d’œuvre et finance même sa restauration pour l’occasion. Il sera ensuite exposé en 1990 au musée des Beaux-Arts de Dijon, dans le cadre de l’exposition de référence « La peinture en Bourgogne au XVIe siècle », sous la direction de Marguerite Guillaume. Le Triptyque de la Naissance de la Vierge n’a depuis plus quitté l’église Saint-Martin mais n’a pas été pour autant oublié. Des recherches menées par Guy-Michel Leproux en 2001 ont permis de mettre en évidence la possibilité d’une identification de l’auteur de cette œuvre avec Noël Bellemare, peintre d'origine flamande actif à Paris dans la première moitié du XVIe siècle. Reprises par Cécile Scailliérez, ces recherches furent concrétisées par la publication du catalogue de l’exposition François 1er et l’Art des Pays-Bas au musée du Louvre en 2017. La conservatrice a alors fait émerger l’évidence d’un rapprochement avec l’entourage de Noël Bellemare et non avec le peintre lui-même. Nous y reviendrons.



Composition du Triptyque


Le panneau central du Triptyque illustre la Naissance de la Vierge. La scène représentée intervient peu après le moment précis de la naissance. La Vierge est identifiable au centre de la composition, notamment grâce aux rayons émanant du nouveau-né. Une multitude de personnages est dispersée dans un vaste intérieur. Ceux-ci sont, pour l’essentiel, des personnages féminins, à l'exception des deux hommes commentant la scène à gauche de l'espace. L’ensemble des tenues ainsi que le mobilier représentés sont propres au XVIe siècle. On note ainsi le lit à courtines, le dressoir couvert d’un drap blanc sur lequel sont présentées faïences et autres pièces de vaisselle, le carrelage et le support tripode sur lequel est assise la sage-femme tenant la Vierge. Au dessus de la scène, le ciel ouvert laisse apparaître trois angelots célébrant la naissance.

Triptyque de la Naissance de la Vierge, panneau central. Vers 1530, Eglise Saint-Martin d'Auxey-Duresses / ©NB

Le panneau droit induit la Présentation de la Vierge au Temple. Celle-ci monte les marches du saint édifice sous les yeux de ses parents, Joachim et Anne, attendue au sommet par les autorités religieuses. Au premier plan, deux hommes extérieurs à la scène, un marchand et sans doute son client, apparaissent, une brebis à leurs pieds. L’arrière plan laisse entrevoir une ville fortifiée, étonnamment archaïque comparée à l’architecture du Temple, propre à la Renaissance italienne. Le panneau est construit sur une grande diagonale, suivant la volée de marche.



Le panneau de gauche illustre quant à lui la Vision de saint Joachim, moment de l’annonce par les anges de sa future paternité. La scène, se déroule en extérieur et s’insère dans un vaste paysage verdoyant peuplé de troupeaux et bergers. À l’arrière-plan s’observe une ville posée sur une vaste étendue d’eau, circonscrite par un massif montagneux.


Enfin, les faces externes des deux panneaux, dont le traitement en grisaille est moins soigné, illustrent deux scènes bien connues : l’Annonciation et la Présentation de Jésus au Temple.

Triptyque de la Naissance de la Vierge fermé. Vers 1530, Eglise Saint-Martin d'Auxey-Duresses / ©NB

Analyse stylistique


Nous l’avons brièvement énoncé, les recherches de Guy-Michel Leproux l’ont conduit à rapprocher le Triptyque de Noël Bellemare. Cette proposition a depuis été affinée, notamment grâce aux recherches menées à l'occasion de l’exposition François 1er et l’art des Pays-Bas en 2017 (Louvre, sous la direction de Cécile Scailliérez) ayant permis l'attribution de l’œuvre à un peintre de l’entourage du maître.

Jan de Beer, Triptyque de l'Adoration des Mages. Vers 1516. Pinacothèque de Brera / ©PDB

Noël Bellemare est un artiste central en France sous le règne de François 1er. D’origine flamande, il est documenté à Anvers, où il se forme, en 1512 mais apparaît dans les archives parisiennes dès 1515. Il semble y avoir travaillé jusqu’à sa mort vers 1546. Son art est marqué au début de sa carrière par une forte influence d'un Maniérisme dit anversois, nourrie par sa formation probable auprès de Jan de Beer. Il diffuse des formules nouvelles dans la capitale française, marquées par des attitudes contrariées, des visages étranges, des tenues fantaisistes, une palette acidulée ainsi que des paysages et architectures fantasmés. Puis, l’artiste fait sienne la leçon italienne, intégrant des motifs de Raphaël et Giulio Romano. Cet assouplissement de la manière anversoise au profit d’éléments proprement italiens est lié à sa présence sur le chantier de Fontainebleau, là où interviennent nombre d’artistes transalpins.


Le Triptyque d’Auxey-Duresses s’inscrit au carrefour de ces influences multiples, témoin d’une production spécifiquement française s’inspirant de la tradition anversoise qui investit Paris dans les années 1515-1520 mais qui se teinte par ailleurs d’italianisme tout en portant un regard sur l’art d’Albrecht Dürer. La scène du panneau centrale, la Naissance de la Vierge, montre toute l'influence du maître allemand.



Dès 1965, Michel Laclotte a rapproché le Triptyque de deux panneaux conservés au musée des Beaux-Arts de Nancy, constituant les volets latéraux d’un triptyque dont le centre est aujourd’hui perdu.


Noël Bellemare, La Naissance de la Vierge. Début du XVIe siècle. Musée des Beaux-Arts de Nancy / ©NB

Attribués à Noël Bellemare, ces deux panneaux de modestes dimensions (74x60 cm) illustrent la Naissance de la Vierge et la Présentation de Jésus au Temple, présentant respectivement au revers la Présentation de la Vierge au Temple et La Visitation. Les analogies avec le Triptyque d’Auxey sont nombreuses. Certains personnages sont d'ailleurs traités de manière quasi-identique.


S'il peut sembler tentant de considérer que le Triptyque d'Auxey dérive directement des panneaux de Nancy, il apparaît plus réaliste de songer à plusieurs modèles que les deux ensembles ont dû partager. Cécile Scailliérez évoque notamment un dessin anonyme conservé au British Museum et daté vers 1520. Cette feuille induit une Présentation de la Vierge au Temple dont la composition est commune à plusieurs retables anversois. Le dessin de la Vierge y est repris à l’exact identique sur le volet droit d’Auxey et sur le panneau de Nancy. Restent les architectures très archaïques de l'arrière-plan du panneau d’Auxey, là où ce dessin déploie une grande richesse ornementale et des architecture proprement italianisantes. Cette influence italienne est bien palpable dans la représentation du Temple en lui-même, que ces architectures fortifiées de l’arrière-plan dénaturent.



En somme, le Triptyque d’Auxey-Duresses combine diverses influences. D’une adaptation libre de Dürer à un Maniérisme anversois « francisé » en passant par un goût italien palpable, cette œuvre d’importance de la peinture du XVIe siècle s’inscrit dans une mouvance typiquement parisienne des années 1520-1530. Elle reste en définitive relativement éloignée d’une peinture plus spécifiquement « bourguignonne » produite par des artistes comme Grégoire Guérard dans les mêmes années, cela ne signifiant pas pour autant que ce dernier ait été hermétique aux modèles produits dans la sphère parisienne, comme le prouve sa Présentation de la Vierge au Temple des Beaux-Arts de Dijon.


Grégoire Guérard, La Présentation de la Vierge au Temple (détail) / Musée des Beaux-Arts de Dijon. ©NB

D’autre part, nous n’avons brossé qu’une maigre biographie de Noël Bellemare. Nous invitons nos lecteurs à se reporter au brillant catalogue de l’exposition François 1er et l’Art des Pays-Bas cité à plusieurs reprises dans cet article, faisant la somme des connaissances actuelles sur le peintre.

Si vous passez par Auxey-Duresses, osez quitter la D973 pour vous enfoncer dans les petites rues du village. Vous tomberez sur l'église Saint-Martin et, une fois à l’intérieur, l’émerveillement vous envahira sans doute à la vue du Triptyque de la Naissance de la Vierge, brillant morceau de peinture.


Nicolas Bousser


- Toutes les photographies de cet article, sauf mention contraire, ont été prises par et appartiennent à l'auteur -

Références bibliographiques


- Elsig F. (dir.), Peindre à Dijon au XVIe siècle. Actes du colloque donné en 2016 à Genève. Milan, Silvana Editoriale.

- Elsig F. Grégoire Guérard, un peintre oublié de la Renaissance européenne. Milan, Silvana Editoriale, décembre 2017.

- Friedländer M-J. Early Netherlandish Painting, Leiden, ed. H. Pauwels, 1974, XI, pp. 68-69, no 17

- Guillaume M. (dir.), La peinture en Bourgogne au XVIe siècle, catalogue de l'exposition présentée au musée des Beaux-Arts de Dijon de juin à août 1990.

- Leproux G-M. Un peintre anversois à Paris sous le règne de François Ier : Noël Bellemare, dans Cahiers de la Rotonde, n20,‎ 1998, p. 125-154

- Leproux G-M, La peinture à Paris sous le règne de François 1er, Paris, Presses de l'université de Paris-Sorbonne, 2001.

- Leproux G-M, Vitraux parisiens de la Renaissance, Délégation artistique de la Ville de Paris, 1993.

- Scailliérez C. (dir.), François 1er et l'Art des Pays-Bas. Catalogue de l'exposition présentée au musée du Louvre du 18 octobre 2017 au 15 janvier 2018. Somogy Editions.

- Scailliérez C. Joos van Cleve au Louvre, Paris, Édition de la RMN, 1991,

 
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