• Jérémy Alves

Lumières et couleurs en fusion : la lampe Dragonfly par Tiffany ou la miniaturisation de la Nature.



Aux origines d'un nom devenu mythe 

Photographie de Louis Comfort Tiffany, membre du Century Club, vers 1870

S’il a commencé sa carrière comme peintre, c’est dans le monde du design et des arts décoratifs que Louis Comfort Tiffany s’exprima véritablement avec talent. Imaginatif, avec le sens de la théâtralité, il absorba l’énorme prolifération des nouveaux matériaux et styles dès les années 1870 au travers des sociétés qu’il fonda et de ses nombreux partenariats. Il possédait ainsi ses propres ateliers de design et de production afin de diriger sa création vers un ensemble esthétique complet. Il inventa également diverses méthodes de fabrications et des techniques innovantes. Durant près de 50 ans il travailla à New York, où il était né et avait grandi. Son père Charles Lewis Tiffany y avait monté une entreprise de joaillerie qui existe encore, Tiffany & Co. C’est là qu’il forma son œil de décorateur, de designer et d’entrepreneur. Par ailleurs, Tiffany participa aux principales expositions internationales de la fin du XIXème siècle mais également à l’exposition inaugurale de la galerie L’Art nouveau de Siegfried Bing en 1895, ainsi qu'aux suivantes. Une fois le marché européen ouvert, il fut exposé notamment à l’Exposition universelle de 1900 et à l’Exposition des Arts décoratifs de Turin en 1902. C'est lors de ces deux expositions que la lampe "Dragonfly" sera mise à l’honneur et récompensée.  Elle remportera même une médaille d’or à l’Exposition de 1900 !  

Attribuée à Clara Driscoll, sous la supervision de Louis Comfort Tiffany, Dragonfly Lamp, après 1906, verre, plomb, bronze, h. 71,1 cm ; d. 55,8cm. Conservée au Virginia Museum of Fine Arts, Richmond. INV : 85.160a-c.

La naissance de l'Art nouveau

Louis Comfort Tiffany, détail du Vitrail aux raisins et aux citrons dans un treillage, verre, plomb, 190,5 x 78,7 cm, vers 1910, New York, The Neustadt Collection of Tiffany Glass

Au début de la carrière de Tiffany, vers 1870, New York devient la capitale économique et culturelle de la jeune nation américaine. Ce phénomène coïncide alors avec un renouveau artistique inspiré du mouvement artistique britannique des Arts and Crafts, précurseur de l’Art nouveau. L'Art nouveau et ses adeptes parlent alors d'un besoin de transcrire l'ensemble de ce qui compose la vie. La nature est mise au centre de l’attention, les artistes cherchent la rupture avec le classicisme et s'opposent à l'industrialisation grandissante de la société. Art de la liberté, de l'impertinence, de l'anti-académisme, l'Art nouveau est un jeu sans tabous, oscillant entre sensualité, féminité, mondes végétal et animal. Entre courbes, contre-courbes et arabesques, sa production est très large puisqu'elle s’étend du mobilier à la peinture, en passant par les bijoux, l’architecture et la verrerie. Les supports sont également variés : le bois, les pierres précieuses, la peinture, la lithographie, le fer et le verre, etc. Formellement, l'Art nouveau se traduit par des contours marqués, des aplats de couleur et des courbes organiques et lyriques. Il est une traduction poétique du monde. Oui, du monde dans sa globalité, puisqu'il fait de son universalité une norme, en puisant dans l'internationalité. En effet, Tiffany et les artistes du style trouvent l’origine de leur créativité autant dans l'art chinois, que japonais, islamique, celte ou amérindien.

Un monde de lumière et de liberté : un chemin féministe ?


Dans ce contexte de bouillonnement culturel, les femmes ont tout particulièrement des opportunités de carrières qui s’ouvrent grâce aux nombreux établissements d’enseignements qui voient le jour et proposent des formations en design et en artisanat. Depuis les années 2000, grâce à la redécouverte de documents d’archives et de la correspondance de Clara Driscoll, chef de l’atelier féminin de coupe du verre des entreprises Tiffany, les historiens ont pu lui réattribuer le design de nombreuses lampes. Ainsi, la lampe "Dragonfly", ainsi que de nombreux autres œuvres, est le fait d'une créatrice ! En 1892, on compte une cinquantaine de femmes dans les ateliers de Tiffany. Elles travaillent sous la direction de Clara Driscoll, qui est une des femmes les mieux payées d’Amérique. Cependant, nous savons que Louis Comfort Tiffany devait approuver lui-même chacun des modèles dessinés et qu’il reste la véritable tête pensante de l’entreprise. Chaque modèle était estampillé sous l’appellation Louis C. Tiffany and Co. C’est lui qui fournissait la direction et en tant que tel, nous lui devons au moins en partie l’attribution de cette lampe. Clara Driscoll sera tout de même personnellement distinguée pour sa lampe « libellule ».

Clara Driscoll dans sa salle de travail aux Studios Tiffany avec Joseph Briggs, un autre employé de Tiffany, New York, 1901

L’asymétrie dans l’écrin de la ligne et de l’arabesque.


La lampe « Dragonfly » présente un abat-jour de forme conique qui s’évase à mesure que l’œil se dirige vers la partie inférieure de ce dernier. La monture de la lampe, en bronze, se compose d’un socle ajouré et d’un fût ciselé et décoré. Il faut être attentif à l'asymétrie qui règne entre l’abat-jour et le socle qui sont de tailles très contrastées. De plus, le fût très fin accentue encore le contraste. Le nœud de lecture de l’œuvre se trouve être l’abat-jour composé de verre et de plomb, une architecture naturelle de lumière qui irradie notre regard. La composition générale de l’objet est close par une sorte de cache-bélière ajouré, de petit couronnement en bronze, situé au sommet de l’abat-jour. Ainsi, l'objet présente la fameuse "ligne coup de fouet" caractéristique de l’Art nouveau, particulièrement visible dans la représentation des racines qui courent le long du fût et viennent mourir sur le piétement de la lampe. On a également un jeu de lignes droites marqué par le corps des libellules, doublé d'un regard très libre sur les formes arrondies et circulaires. En effet, que ce soit les ailes, les cabochons de verre, les parties ajourées du socle, la mise en valeur des yeux des libellules par le choix de la couleur verte, tout est courbe et circulaire. La silhouette générale évoque elle aussi une forme arrondie, comme une sorte de « U » renversée, au travers de l’abat-jour.


Attribuée à Clara Driscoll, sous la supervision de Louis Comfort Tiffany, Dragonfly Lamp, après 1906, verre, plomb, bronze, h. 71,1 cm ; d. 55,8cm. Conservée au Virginia Museum of Fine Arts, Richmond. INV : 85.160a-c.

"Coup de projecteur" sur la couleur : Tiffany ou le coloriste chevronné.


Deux couleurs dominent clairement, le jaune et le vert. Seulement, des touches de bleu et de rouge viennent nuancer la palette. C’est un véritable spectacle coloré qui nous est ici donné à voir. La lumière souligne l’épaisseur du verre et lui donne sa couleur finale. Le jeu est une nouvelle fois au coeur de l'interprétation d'un monde de couleur vivant, dynamique. Seul le bronze vient apaiser un peu le bruit de la couleur. Louis Comfort Tiffany pensait d'ailleurs que "la lumière est à l’œil ce que la musique est à l’oreille". Cette pensée de la lumière, intrinsèquement liée à la question de la couleur, n'est pas sans rappeler le concept de l’abbé Suger au XIIème siècle souhaitant, pour matérialiser la présence de Dieu, faire entrer la lumière dans les églises et y apporter de la couleur par la richesse décorative du vitrail et des objets liturgiques ; en son temps Tiffany essaye comme Suger de mettre en valeur la nature – qui a remplacé Dieu – par le biais de la couleur et de la lumière. La palette, extrêmement riche, est mise en valeur par l’illumination artificielle du verre. Le sertissage de plomb vient unifier le tout, il donne une grande force expressive à la couleur.


Entre fonctionnalité et technique : un bijou de technique  !


Avant d’être un objet d’art, ce que nous avons devant nous est un objet fonctionnel, utile, qui sert à l’éclairage d’un intérieur. C’est une lampe de table, qui sert à créer une douce ambiance colorée dans un salon ou bien une chambre. A cette époque, l'aménagement et la décoration intérieure connaissent un intérêt grandissant. Or, la lampe "Dragonfly" propose l'alliance très intéressante d'une apparente simplicité et d'une grande virtuosité technique. Il faut savoir que pour Tiffany, comme pour Emile Gallé en France, il était vital que la réalisation et la décoration des productions soient manuelles. Ainsi, chaque pièce était unique, les vases étaient fabriqués par un souffleur de verre, tandis que la polychromie incroyable des abat-jour était interprétée par un artisan verrier attitré, Arthur John Nash. Produire du verre, ce n'est pas si simple ! Il faut surveiller le temps de fusion, bien regarder et choisir le combustible utilisé (charbon, pétrole, gaz), être attentif aux variations de température, et puis au dosage des couleurs, aux impuretés, aux écarts de contraction du verre et enfin à la superposition des couches. Or, Louis Comfort Tiffany fit des expériences importantes dans le domaine du verre. S'il fallait n'en retenir qu'une, il nous faudrait choisir la technique du verre "favrile". Du latin « fabriqué à la main », ce verre dont le brevet est déposé en 1894, a la particularité de se composer de sels métalliques rares qu’on incorpore dans la matière en fusion. D’abord longuement travaillé à la flamme, le verre est ensuite vaporisé d’oxydes métalliques qui achèvent son irisation. On parle alors de verre irisé, très nuancé au niveau de sa couleur et de ses formes. Ce verre, par la suite extrêmement copié, compose la lampe "Dragonfly". Tiffany n’est pas le premier à s’être essayé aux reflets métalliques mais c’est lui qui en a fait un véritable succès, notamment grâce à la brillance exceptionnelle de son verre.

Attribuée à Clara Driscoll, sous la supervision de Louis Comfort Tiffany, Wisteria Lamp, 1901-1902, verre, plomb, bronze, h. 68.6 cm ; d. 47 cm. Conservée au Virginia Museum of Fine Arts, Richmond. INV : 85.157a-b

Dès lors, les objets en verre Tiffany pouvaient créer des effets atmosphériques, des camaïeux quasi impressionnistes grâce à des gammes de couleur extrêmement variées. Travaillée dans la masse, quand elle n’était pas martelée, pailletée ou irisée, la couche de verre devenait alors une véritable sculpture. Plus aucune couleur ni texture ne pouvait échapper à la production verrière. 


Cependant, en 1904, alors que le président Théodore Roosevelt ordonnait la destruction des aménagements intérieurs de la Maison Blanche commandés à Louis Comfort Tiffany en 1882, la lumière de l'Art nouveau était déjà bien lointaine. Remplacé par la simplicité, la blancheur, le minimalisme, cet art de la nature était peut-être bien trop complexe, à l'image de sa source d'inspiration, pour les hommes modernes. Rapidement démodé, après son apogée entre 1890 et 1904-1905, l'Art nouveau connaît le déclin du goût. Ainsi, les lampes Tiffany tombent dans l’oubli.


Tiffany meurt en 1933. Il a su nous raconter le rêve. Par la couleur, par la constitution d'une équipe de femmes talentueuses, il a su mettre en lumière un art émancipateur. Ce rêve avait un prix, il était en moyenne de 250 dollars suivant le modèle. Les autres modèles de lampe pouvaient osciller entre 100 et 750 dollars. Un américain de la classe moyenne touchait environ 20 dollars par jour. Cet objet était donc un objet luxueux. Mais peut-être était-ce le juste prix du rêve ?


Jérémy Alves.


BIBLIOGRAPHIE


PEPALL, Rosalind M., Le verre selon Tiffany : la couleur en fusion : [exposition, Musée du Luxembourg, Paris, 16 septembre 2009 - 17 Janvier 2010, Musée des beaux-arts de Montréal, 11 février - 2 mai 2010, the Virginia Museum of Fine Arts, Richmond, 28 mai - 15 aout 2010] / sous la direction de RosalindM. Pepall, Paris, 2009.


L’Estampille, L’Objet d’art, Tiffany : exposition au musée du Luxembourg, hors-série n°45, Faton, Paris, 2009


EIDELBERG, Martin (dir.), GRAY Nina, HOFER Margi, A new light on Tiffany : Clara Driscoll and the Tiffany Girls : [exposition, New-York, HistoricalSociety in association withGILES, 23 février 2007 - 28 mai 2007], GILLES, London, 2007


GREENHALGH, Paul, Art nouveau : 1890-1914 : [exposition présentée au Victoria & Albert Museum de Londres, du 06 avril 2000 au 30 juillet 2000, puis à la National Galleryof Art de Washington, du 08 octobre 2000 au 28 janvier 2001] ; [traduit de l'anglais par Sophie Saurat, Delphine Pivoteau, Marie Beaumont... [et al.], 2006.


GRUNFELD, Jean-François et JOUSSET, Marie-Laure, Lumières, je pense à vous : exposition présentée à la galerie du CCI du 3 juin au 5 août 1985; préf., Jack Lang ; avant-propos, Claude Mollard, Anne Marie Boutin, François Burkhardt, Paris, 1985.

 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871