• Margaux Granier

Noël chez les Larsson


Carl Larsson, Julaftonen (Réveillon de Noël), 1904, aquarelle, Bonnierska porträttsamlingen

Avec ses joues rosées et sa figure charmante, la jeune fille au tablier est le personnage admoniteur qui convie immédiatement le spectateur à entrer dans la scène. L’ambiance est fidèle à l’œuvre aquarellée de Carl Larsson : chaleureuse et réconfortante. Les mets accumulés sur la longue table et le nombre de convives nous laissent imaginer le spectacle festif qui se dessine. L’artiste suédois nous séduit avec ses aquarelles colorées, à la jovialité communicative, et nous rappelle le bonheur d’être réunis.


Carl Larsson, Now is it Christmas again, 1907, Helsingborg museum

Né à Stockholm dans une famille modeste, Carl Larsson (1853-1919) se destine très tôt à la pratique artistique. En 1866, il intègre le cours préparatoire de l’Académie royale suédoise des Beaux-arts. Dans les années 1870, ses premières illustrations chez Kasper et le Nouveau Journal illustré deviennent rapidement bien plus qu’un art de subsistance.

Son talent récompensé par une médaille royale de l’Académie, Carl Larsson part en France, dans l’espoir d’assouvir ses rêves de grandeur.

Plus tard, dans une lettre du 27 juillet 1893 à son mécène Pontus Fürstenberg, il écrira : « Pour en revenir au sujet de ma soif de gloire ! […] Mon ambition est de devenir et de rester un artiste honnête. »


La quête du jeune artiste ne trouve toutefois pas satisfaction lors de son premier séjour à Paris à partir de 1877. Ruiné, il se résout à rentrer en Suède.

Le second séjour en France est plus fructueux. En 1882, Carl Larsson se rend à Grez-sur-Loing, à la lisière de la forêt de Fontainebleau. Le peintre rejoint alors la communauté d’artistes scandinaves et anglo-saxons qui s’y est développée. Il y rencontre Karin Bergöö, peintre également, qui deviendra son épouse.


Carl Larsson, Azalea (Karin Larsson), 1906, aquarelle, Thielska Galleriet, Stockholm

À Grez-sur-Loing, Larsson affirme son habileté dans l’art de l’aquarelle. Sous son pinceau se déploie l’atmosphère silencieuse des paysans concentrés à accomplir leur labeur. La lumière de la région et les paysages environnants offrent un sujet d’étude quotidien à l’artiste qui décrit par une technique transparente l’harmonie des hommes avec la nature.


Carl Larsson, Dans le jardin potager, 1883, aquarelle, Nationalmuseum Stockholm

Fort d’une notoriété désormais bien établie, Larsson se voit confier à son retour en Suède plusieurs commandes prestigieuses. À l’instar de son compatriote Anders Zorn, Carl Larsson est un artiste prolifique et complet qui s’adonne avec talent aussi bien à l’aquarelle qu’à la sculpture, aux arts graphiques et à la peinture monumentale. Dans les années 1890, ses prédispositions en matière de décoration le conduisent à réaliser les peintures murales de l’école des filles de Göteborg puis de l’escalier d’honneur et du hall d’entrée du Nationalmuseum de Stockholm. Ce dernier projet, achevé en 1896, raisonne comme un défi pour l’artiste qui avait pu observer depuis son enfance l’écriteau placé sur les murs nus du musée national : « Place réservée aux fresques ». Pour accomplir ces taches fastidieuses, Larsson puise en partie son inspiration dans l’art populaire de la région suédoise de Dalécarlie. Les décors monumentaux réalisés dans le foyer du nouvel Opéra de Stockholm (1897-1898) et sur le plafond du théâtre royal Dramaten (1907) viennent parachever la gloire nationale de l’artiste suédois.



La décoration tient aussi une place prépondérante dans la sphère domestique du peintre. Le couple Larsson forme un véritable duo créateur. Karin décore avec goût l’intérieur de la maison de Sundborn. Le foyer esthétique et fonctionnel de Falun aujourd’hui ouvert à la visite, avec ses façades rouges caractéristiques, continue d’influencer le design et l’art de vivre suédois. L’album Notre maison a sans aucun doute servi de toile de fond à la scénographie du film Fanny et Alexandre, réalisé par Ingmar Bergman en 1982 et plusieurs fois récompensé.



Les aquarelles demeurent la part la plus connue de l’œuvre de Larsson. La palette colorée qui se déploie sur les murs et les tissus choisis par Karin offrent un arrière-plan idéal aux créations de Carl.

Sa ligne calligraphique caractéristique dessine avec douceur les contours d’un foyer convivial et accueillant. Son habileté particulière pour des cadrages séduisants nous invite à pénétrer dans l’intimité familiale et laisse encore raisonner les rires de la maisonnée.



Carl Larsson, Christmas morning, 1894

Si le roman de Philippe Delerm, Sundborn ou les Jours de lumière (1996, éditions du Rocher), nous dépeint délicieusement le royaume merveilleux des Larsson, il révèle aussi une autre facette, plus sombre, de l’artiste. L’ouvrage décrit l’effervescence artistique qui règne dans la colonie de Grez-sur-Loing autour de Larsson, Ancher, Krøyer, Björck et bien d’autres. De retour à Sundborn, chez les Larsson, le narrateur met néanmoins au jour les angoisses de Carl Larsson, conscient de la fragilité du bonheur. Blessé par la critique qui lui reproche le caractère trompeur et utopique de Sundborn, Larsson ne parvient pas à se dévêtir du rôle d’illustrateur fabuliste dont on l’affuble. La stabilité et le confort bourgeois qui transparaissent dans ses œuvres lui valent d’être accusé de trahison envers ses origines sociales.



Carl Larsson, La cour et le lavoir

Cependant, le cadre idyllique imaginé par celui dont la devise était Arte et probitare (« art et probité »), ne peut-il tout simplement pas être perçu comme un message d’espoir dévoilant les aspirations de bonheur de l’artiste ? Il écrivait :

« Parce que la vie est tout de même abominable […] C’est la vie. En bien et en mal. Nous devons la vivre aussi bien que moi, mais pour ne pas tomber dans le désespoir, nous devons sans cesse crier et dire : Quel beau temps aujourd’hui. A ce moment, nous voyons que la bonté et la beauté existent réellement ! »



Margaux Granier