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Un nouveau souffle pour Matisse au musée de l'Orangerie

Par Margot Lecocq


Le musée de l’Orangerie accueille depuis février dernier l’exposition « Matisse. Cahiers d’art, le tournant des années 30 ». Cette rétrospective monographique se veut itinérante et résulte de l’association scientifique entre le Philadelphia Museum of Art - qui a accueilli l’événement d’octobre 2022 à janvier 2023 - le musée de l’Orangerie et le musée Matisse à Nice qui fête cette année ses 60 ans et présentera l’exposition de mi-juin à fin septembre 2023.

Friedrich Wilhelm Murnau (?), Henri Matisse à Tahiti, 1930, Issy-les-Moulineaux, archives Henri Matisse © Margot Lecocq

Depuis plusieurs années, les rétrospectives Henri Matisse (1869-1954) ont envahi la programmation des musées et de nombreuses présentations de son œuvre ont vu le jour.

Pour ne citer qu’elles : « Matisse. Comme un roman » (Paris, Centre Pompidou, octobre 2020 à février 2021), « A Modern Influence : Henri Matisse, Etta Cone, and Baltimore » (Baltimore, The Baltimore Museum of Art, octobre 2021 à janvier 2022), « Le désir de la ligne : Henri Matisse dans les collections Jacques-Doucet » (Avignon, Musée Angladon en lien avec l’INHA, juin à octobre 2022) et « Matisse : The Red Studio » (New York, MOMA, mai à septembre 2022). Galvanisés par l’ampleur du phénomène, le musée de l’Orangerie et Cécile Debray, présidente du Musée national Picasso et commissaire de l’exposition, font le pari de la décennie 1930, qui marque un bouleversement dans la carrière de l’artiste. De manière encore plus poussée que dans la version américaine de Philadelphie, le choix a été fait de présenter les œuvres directement en regard de la revue Cahiers d’art : bulletin mensuel d’actualité artistique, fondée en 1926 par Christian Zervos, qui consacre dès son premier numéro un article aux lithographies de Matisse.


Henri Matisse, Le Chant, 1938, huile sur toile, Houston, Museum of Fine Arts, Collection Lewis © Margot Lecocq

Le parcours de l’exposition se veut chrono-thématique et revient tant sur le processus créateur que sur les sources d’inspiration qui animent la pratique de Matisse entre 1926 et 1940. Cinq sujets majeurs sont ainsi abordés au fil des salles : ses voyages (aux États-Unis, à Tahiti, en Martinique et en Guadeloupe), le grand décor au travers de l’exceptionnelle composition de La Danse (réalisée pour la Fondation Barnes de 1931 à 1933), l’intérêt porté aux arts graphiques par l’artiste, sa façon de concevoir et de créer, et enfin, sa production niçoise dans son si cher jardin d’hiver.

La présence de prêts remarquables accordés en partie par les États-Unis, mais aussi celle de nombreuses œuvres provenant d’institutions étrangères et de collections particulières n’est pas sans éblouir ceux qui visitent l’exposition. Cette dernière, loin de se contenter d'un effet relevant de la rareté de ces pièces sur le sol français pour capter l’attention du public, met largement en avant les collections nationales via les prêts du musée Matisse à Nice, du musée d’Orsay et de la Bibliothèque nationale de France.


Salle 4 de l'exposition consacrée au dessin © Margot Lecocq

Henri Matisse, Fenêtre à Tahiti ou Tahiti II, 1935-1936, gouache et tempera sur toile, Le Cateau-Cambrésis, musée départemental Matisse © Margot Lecocq

L’accent mis sur la pluralité des médiums explorés par Matisse durant la décennie 1930 permet de découvrir la variété de ses talents et des sujets qu’il représente. Loin d’être une exposition peinture, ce sont le dessin, l’estampe, la sculpture et même la photographie que les commissaires ont voulu évoquer. Si la peinture occupe également une place de choix, elle est abordée dans l’ensemble de sa diversité et démontre l’habileté de Matisse dans la conception de cartons de tapisserie et de grands décors muraux. Le tout est doublé d’une mise en lumière des différentes techniques employées par Matisse, allant de la peinture à l’huile au travail du bronze, en passant par la gouache, la tempera, le collage, l’eau-forte, la lithographie, le dessin à l’encre de Chine, aux crayons colorés et au graphite.


Henri Matisse, Figure endormie sur fond Moucharabieh, 1929, eau-forte, Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la photographie © Margot Lecocq

Une poignée d’œuvres de Pablo Picasso, autre figure tutélaire de l’art moderne qui partage l’affiche avec Matisse dans la revue Cahiers d’art, est également au rendez-vous. Aux alentours de 1930, les deux hommes travaillent sur des projets similaires parmi lesquels l’illustration de classiques littéraires, l’exploration des possibilités de l’estampe et de nouvelles réflexions en matière de sculpture. Cette relation qui oscille entre rivalité et fascination est subtilement mise en scène et permet aux visiteurs d’appréhender au mieux les productions respectives de ces artistes sans pour autant renier à Matisse le monopole de l’exposition.


Henri Matisse, Corselet sur fond de "Tahiti" (La Biche), 1936, huile sur toile, Oberlin, Allen Memorial Art Museum © Margot Lecocq


Cette période des années 30 marque pour lui un moment de doute et un besoin de réinvention dans sa pratique artistique dont l’exposition rend bien compte, tout en présentant la richesse des œuvres issues de ses questionnements. Fidèle à l’idée que le public se fait d’une exposition Matisse, la couleur joue une place centrale sans pour autant accaparer toute l’attention, et les visiteurs se plaisent à découvrir l’artiste en pleine quête d’inspiration et de renouveau.







Les figures féminines sont quant à elles très nombreuses et recouvrent les murs de l’Orangerie. Odalisques, femmes mondaines, Tahitiennes, nymphes et autres héroïnes mythologiques sont tantôt représentées dans leur plus simple appareil, tantôt vêtues d'habits auxquels Matisse semble tout particulièrement s’intéresser, en témoignent les titres de plusieurs œuvres présentes dans l'exposition : Portrait au manteau bleu (1935), Corselet sur fond de « Tahiti » (1936), La robe rayée (1938).


Henri Matisse, Nu couché aux coussins fleuris, sur fond de plantes vertes (Lydia), 1936, encre de Chine sur papier, collection particulière © Margot Lecocq

Le nu féminin occupe une place singulière chez Matisse. Il est savamment mis en avant par les commissaires dans la diversité des orientations stylistiques et des médiums présentés. Ainsi, les figures nues de la composition de La Danse, de Bataille de femmes (Calypso) (1934) et du Nu accroupi (1936) sont très différentes du Nu assis, mains aux genoux (1929) et du Nu couché aux coussins fleuris, sur fond de plantes vertes (Lydia) (1936), elles-mêmes éloignées de l’esthétique formelle du Nu au peignoir de 1933. Matisse oscille entre géométrisation des formes, anonymat des figures et images plus réalistes ou fantasmées, le tout en lien avec le format et la destination de ses oeuvres.

Henri Matisse, La Danse, Harmonie ocre, 1930-1931, huile sur toile, Nice, musée Matisse © Margot Lecocq

Henri Matisse, Henriette II, 1927, bronze et fonte à la cire perdue, Nice, musée Matisse (dépôt du musée d'Orsay) © Margot Lecocq

Le travail sériel de Matisse est également mis à l’honneur au travers du travail photographique du Grand nu couché (Nu rose) (1935) et des trois têtes en bronze et en fonte à la cire perdue représentant son modèle Henriette Darricarrène, conférant un caractère multidimensionnel à cette exposition. La sculpture y est en effet bien présente et insiste sur les réflexions formelles de Matisse qui, pour les œuvres d'une même série, propose avec ses Henriette trois traitements singulièrement différents entre 1925 et 1929. Le résultat en est saisissant d'expressivité.


Mais la véritable qualité de l'exposition réside dans la grande clarté de son discours et des objectifs de ses commissaires : il s'agit ici de donner à voir les œuvres de la décennie des années 30 et les expérimentations de l’artiste, le tout éclairé par les propos publiés dans les Cahiers d’art. Le lien avec la revue est établi dès l’entrée de l’exposition par une muséographie bien pensée : les œuvres sont présentées au mur et les numéros des Cahiers d’art correspondants sont ouverts dans une vitrine en verre placée en contrebas, ce qui facilite leur lecture. Le parcours propose de fait une forme de familiarisation avec le discours artistique porté sur l'art moderne au travers de cette vision simultanée des œuvres et des textes. Cela permet ainsi au visiteur de se saisir d'une dimension plus théorique, ce qui l'amène nécessairement à se questionner sur ce qu'il a sous les yeux.


Salle 3 de l'exposition consacrée à la composition de La Danse (1931-1933) © Margot Lecocq

S’il est très présent au début, ce lien faiblit néanmoins vers la fin du parcours, jusqu’à presque totalement s’effacer dans la dernière pièce, où seules quelques mentions dans les cartels renvoient au magazine de Christian Zervos. Unique regret cependant, puisque la grande clarté dans la mise en évidence du couple revue/œuvres dans les salles précédentes, ainsi que la présence et la beauté de ces dernières, suffisent à justifier l’engouement du public pour l’exposition depuis son ouverture au mois de février. Plus qu’une énième rétrospective, c’est une véritable rencontre avec une autre facette de l’artiste qui nous est proposée, et l’on ne saurait que trop être d’accord avec les mots de Christian Zervos dans le tout premier numéro des Cahiers d’art (janvier 1926) lorsqu’il affirmait que :


Henri Matisse, Nu au peignoir, 1933, huile sur toile, Collection Nahmad © Margot Lecocq



« Parler des lithographies de Matisse, c’est parler de son dessin, et expliquer son dessin, c’est analyser sa peinture (…) il a fait avec des objets ordinaires ces beautés de second ordre qui sont joie pour les yeux, consolation pour le cœur, et apaisement pour l’esprit (…) »





Finalement, visiter « Matisse. Cahiers d’art, le tournant des années 30 » au musée de l’Orangerie c’est aussi peut-être un peu de tout cela…


Pour aller plus loin, le catalogue (mentionné dans la bibliographie ci-dessous) revient efficacement sur l'ensemble des thématiques abordées dans l'exposition. Il se subdivise entre essais scientifiques, extraits des Cahiers d'art, notices d'œuvres avec reproductions de belles tailles et chronologie.


À savoir que deux journées d’étude se tiendront respectivement :


● Le 23 mai 2023, de 10h00 à 16h30, à Paris, au musée de l’Orangerie : « Tisser sa toile. Diffusion, réception et vulgarisation de l’œuvre de Matisse au tournant des années 1930 »,

● Le 30 juin 2023, de 10h00 à 16h30, à Nice, au musée Matisse : « Matisse à l’atelier ».


« Matisse. Cahiers d’art, le tournant des années 30 »

23 février 2023 au 29 mai 2023

Musée de l’Orangerie

Jardin des Tuileries – 75001 Paris

Tarif d’entrée : 10 à 12,50€


Bibliographie :


● Affron Matthew (dir.), Debrat Cécile (dir.), Matisse, Cahiers d’art : le tournant des années 1930, cat . exp., Paris, éditions de la RMN-Grand Palais : Musée de l’Orangerie, 2022.

● Zervos Christian (dir.), « Matisse : Lithographies », Cahiers d’art : bulletin mensuel d’actualité artistique, Paris, Cahiers d’art, janvier 1926, n°1, p. 7-9.



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