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[2/2] Winsor McCay, le crayon et la bobine


Alors que le dessin animé n'en était encore qu'à ses balbutiements dans le monde entier, Winsor McCay multiplie les coups d'éclats aux États-Unis et impose son style aux générations à venir. Si ses premières expériences marquent un plaisir principalement esthétique, il se laisse aller au fil de ses films à un sens plus aigu de la dramaturgie. L'animation occupe une décennie entière de sa vie, entre 1911 et 1921, et acquiert grâce à son impulsion une ampleur inédite, jusqu'à dépasser ses ambitions initiales.


Pour sa première œuvre animée, Winsor McCay choisit de réutiliser un personnage qui lui est cher et qu'il connait sur le bout des doigts : Little Nemo. L'animation ci-contre étonne encore aujourd'hui par sa virtuosité technique. Succédant à des précurseurs comme J. Stuart Blackton et ses Humorous Phases of Funny Faces, Winsor McCay travaille seul à la réalisation de quatre mille dessins. Little Nemo est précédé par une longue introduction en prise de vues réelles dans laquelle Winsor McCay se met en scène en compagnie d'autres artistes, présentant la réalisation de ce dessin animé comme un défi qu'il se lance afin de prouver à ses pairs les possibilités de l'animation. Ces passages sont d'ailleurs l'occasion de voir l'artiste au travail, et d'apprécier la précision de son trait. L'animation en elle-même se présente comme une succession d'expériences graphiques qui jouent déjà avec la forme du média animé : si la rotation des personnages sur eux-mêmes est surtout l'occasion pour Winsor McCay de démontrer sa maîtrise du mouvement anatomique, il s'amuse également à étirer ou ratatiner ses personnages, et fait même en sortes que ce soit Nemo lui-même qui dessine la princesse.


Extrait de Little Nemo, réalisé par Winsor McCay et sorti en 1911


Mais 1911 est également le théâtre d'une querelle juridique entre Winsor McCay et son ancien employeur. En effet, lorsque l'illustrateur décide de rejoindre le New York American après s'être vu promettre un meilleur salaire et plus de libertés artistiques par William Randolph Hearst, il se dispute les droits de Little Nemo in Slumberland avec le New York Herald. Au final, il est admis que le Herald possède seulement le nom de l'œuvre, tandis que Winsor McCay en possède les personnages. Les aventures de Nemo se poursuivent donc dans le New York American sous le nom de In the Land of Wonderful Dreams.


Si son premier court-métrage était principalement fondé sur l'émerveillement de découvrir en mouvement des personnages auparavant statiques, Winsor McCay essaie dès son second film de raconter une histoire en animation. How a Mosquito Operates relate le duel entre un dormeur et un moustique déterminé à lui prélever le plus de sang possible. Certaines actions répétées plusieurs fois sont l'occasion pour l'animateur de gagner du temps avec un nombre restreint de dessins. Cela lui permet de rentabiliser l'immense travail fourni en rallongeant certaines séquences tout en conservant une image sans cesse en mouvement. Si l'animateur confirme sa maîtrise du médium, c'est surtout la personnalité du moustique qui retient ici l'attention : appliqué, méthodique mais surtout un peu trop gourmand, son caractère est développé à travers ses réactions et attitudes, permettant à ce film muet de se passer d'intertitres.


Extrait de How a Mosquito Operates, réalisé par Winsor McCay et sorti en 1912



Cette complexité nouvelle du personnage culmine dans le court-métrage suivant de Winsor McCay. Souvent cité parmi les œuvres les plus importantes de l'histoire de l'animation, Gertie the Dinosaur est son troisième film d'animation, et surprend tout d'abord par la richesse de son décor. En effet, l'animation à l'aide de celluloïds n'ayant pas encore été inventée, il fallait redessiner le fond de l'image sur chaque feuillet. Afin de gagner du temps, Winsor McCay a délégué ce travail à John A. Fitzsimmons, qui a vu sa tâche facilitée par le papier de riz sur lequel il dessinait. Translucide, celui-ci permet de décalquer facilement le décor d'une feuille à l'autre, et ainsi de préserver son unité. Winsor McCay a longtemps travaillé sur l'animation de son personnage principal, poussant le réalisme jusqu'à représenter les mouvement causés par sa respiration ou encore sa déglutition. Ces mois de travail aboutissent à la création d'un personnage attachant et capricieux, qui fascine les foules et marque durablement l'histoire du cinéma. Admiré par Émile Cohl, pionnier français de l'animation, ce film impose également un style réaliste à l'animation américaine, où l'influence de Gertie culmine dans le segment de Fantasia basé sur Le Sacre du printemps de Igor Stravinsky, où s'affrontent deux dinosaures animés par Wolfgang Reitherman.


Extrait de Gertie the Dinosaur, réalisé par Winsor McCay et sorti en 1914


Gertie the Dinosaur était présenté dans les vaudevilles de Winsor McCay. En effet, depuis 1906, l'artiste multipliait les Chalk Talk, des performances où un artiste dessine sur scène. S'il amusait les foules avec son talent pour le dessin rapide et précis, il a fini par ajouter à ses représentations des œuvres animées. Dans le cas de Gertie the Dinosaur, Winsor McCay connaissait parfaitement le timing de son film, et donnait en direct des ordres à Gertie afin de provoquer l'illusion qu'elle lui obéissait, parfois avec mauvaise volonté. Pour conclure sa représentation, Winsor McCay quittait la scène pour apparaître sur l'écran et partir sur le dos de Gertie. Le film a d'ailleurs été modifié au moment de son passage au cinéma : un tronçon introductif en prises de vues réelles a été ajouté au début, présentant la création de l'œuvre de façon semblable à ce qui avait été déjà fait avec Little Nemo, et des cartons ont été intégrés afin de reproduire le dialogue qu'entretenait Winsor McCay avec son personnage. L'énergie que déploie l'illustrateur dans ses spectacles de vaudeville lui vaut à force les remontrances de William Randolph Hearst, qui le force à ralentir le rythme de ses représentations afin de se concentrer sur son travail au New York American.


S'il ne s'agit pas de son plus grand succès, le film qui a demandé le plus d'efforts à Winsor McCay est sans conteste The Sinking of the Lusitania. Navire britannique, ce dernier a été bien malgré lui à l'origine de l'un des évènements déterminants de la Première Guerre mondiale. Coulé par un sous-marin allemand le 7 mai 1915, son naufrage a favorisé un revirement de l'opinion publique étatsunienne et a contribué à leur entrée en guerre en avril 1917. Désireux de transposer cette catastrophe en film, Winsor McCay se lance en 1916 dans son projet le plus ambitieux : réaliser un court-métrage d'animation retraçant l'attaque et le naufrage du Lusitania. Cette œuvre lui a demandé vingt-cinq mille dessins et près de deux ans de travail, en partie parce qu'il y travaillait sur son temps libre, à côté de son emploi d'illustrateur éditorial. Dans ce film, il s'est servi pour la première fois de celluloïds, qui permettent de fractionner une image animée en plusieurs couches et lui ont permis de gagner un temps considérable en séparant par exemple le bateau en mouvement du ciel. L'artiste s'est fait aider par deux assistants pour les tâches les plus laborieuses. Or la durée de la production de ce film documentaire au ton propagandiste le rend peu pertinent lorsqu'il sort en 1918, trois ans après l'évènement. Il ne rencontre pas de grand succès commercial.


Un celluloïd de The Sinking of the Lusitania, réalisé par Winsor McCay et sorti en 1918


Winsor McCay poursuit malgré tout l'animation, mais sur les films qu'il réalise après celui-ci, beaucoup demeurent inachevés. Parmi eux se trouve une suite à Gertie the Dinosaur : Gertie on Tour, dont il ne subsiste qu'une minute d'animation. Parmi ces quelques films ultérieurs, réalisés à l'aide de celluloïds, se trouvent quelques pépites méconnues, comme The Pet, un court-métrage angoissant de 1921 où une créature ressemblant à un chien et douée d'un appétit hors du commun dévore tout ce qui passe à sa portée, jusqu'à grossir suffisamment pour dévorer des bâtiments entiers. Ce genre d'imagerie vient prolonger les bandes dessinées de Winsor McCay, en offrant à ses visions oniriques un support nouveau.


Extrait de The Pet, réalisé par Winsor McCay et sorti en 1921


L'artiste cesse l'animation en 1921, lorsque William Randolph Hearst, se rendant compte que son illustrateur prolifique passait plus de temps sur ses films que sur son travail, l'a enjoint à stopper son travail d'animation. Il revient dès lors pleinement à l'illustration, mais ses œuvres marquent durablement les générations futures. Walt Disney admirait énormément Winsor McCay, et lorsque le fils de ce dernier, Robert, est venu aux studios Disney en tant que consultant, Walt aurait déclaré : "Bob, all this should be your father's" ("Bob, tout ceci devrait appartenir à ton père").

 

- PEETERS Benoît, Winsor McCay, de la bande dessinée au dessin animé, huitième conférence du cycle La révolution des images (1830-1914), donnée au Musée des arts et métiers le 10 mai 2017.

- GÉNIN Bernard, histoire du Cinéma d'animation, cycle de cours à L'Institut Supérieur des Arts Appliqués en 2021/2022.


Bibliographie :


- CANEMAKER John, Winsor McCay, His Life and Art, 2018, CRC Press

- COTTE Olivier, 100 ans de cinéma d'animation, 2015, Dunod


Filmographie :


- MCCAY Winsor, Little Nemo, 1911

- MCCAY Winsor, How a Mosquito Operates, 1912

- MCCAY Winsor, Gertie the Dinosaur, 1914

- MCCAY Winsor, The Sinking of the Lusitania, 1918

- MCCAY Winsor, Gertie on Tour, 1921

- MCCAY Winsor, The Pet, 1921


Sitographie :


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