Au cœur de l'atelier de restauration Arcanes

Par Nicolas Bousser


9h, un mercredi de février au nord de Paris. Les lumières s’allument dans un atelier feutré, tapissé de blanc et de quelques affiches d’expositions passées, telle celle consacrée à Léonard de Vinci au musée du Louvre en 2019. L’espace au silence de cathédrale renferme diverses œuvres peintes, sur tous supports, qui ne sont pas dans le meilleur des états. Hercule s’écharpe avec le géant Antée dans un coin, tandis que Marie Madeleine est touchée par la grâce au centre de la pièce. Tous attendent leur passage sous le pinceau attentif des membres de l’atelier Arcanes.


Dans l'atelier - Pierre Paul Rubens, Hercules et Antaeus, circa 1640, huile sur toile, collection particulière. Photographie : Nicolas Bousser


En 2004, les restauratrices indépendantes Cinzia Pasquali et Véronique Sorano-Stedman, - aujourd’hui cheffe du service de la restauration du Centre Pompidou - alors attelées au chantier de restauration du décor peint de la Galerie des Glaces du château de Versailles, se décident à créer une société. L’enjeu est à l’époque de faciliter les échanges avec le groupe Vinci, qui par un mécénat de compétence chapeaute les travaux dans la galerie versaillaise. Cette société, Cinzia Pasquali en tient aujourd’hui toujours les rênes d’une main de fer : Arcanes figure parmi les organes de restauration les plus prisés, en France mais pas seulement. Si le métier est solitaire, notamment dans sa pratique dans l’Hexagone, la restauratrice a su s’entourer d’une équipe qui travaille sous sa houlette sur plusieurs chantiers en simultané. Diplômée du prestigieux Institut supérieur pour la conservation et la restauration (ISCR) avec la double spécialisation peintures et sculptures, une école d’excellence équivalent à notre Institut National du Patrimoine (INP), l'italienne Cinzia Pasquali s’est installée en France en 1990 après avoir fait ses premières armes dans les églises de Naples. Et contrairement à sa consœur Véronique Sorano-Stedman, spécialisée dans les œuvres contemporaines, la native de Rome décèle immédiatement et sans la moindre hésitation son attirance pour les maîtres anciens.


Dans l'atelier - Pierre Paul Rubens, Hercules et Antaeus, circa 1640, huile sur toile, collection particulière. Photographie : Nicolas Bousser


Une clientèle double


En France, le restaurateur fait figure de travailleur hybride, entre indépendant œuvrant pour les privés et chargé de mission pour l’État notamment sous la supervision du Centre de Recherche et Restauration des Musées de France (C2RMF) explique-t-elle. En effet, là où le modèle du restaurateur d’État existe par exemple en Italie, un tel statut ne l’est au bord de la Seine. La France confie majoritairement les chantiers à des restaurateurs privés. Ces derniers sont, sur le papier, habilités à travailler pour l’organe étatique, après cinq ans d'une formation pour un profil double en art et en chimie, délivrée par une poignée d'établissements cotés comme l'Institut National du Patrimoine, Paris I, l'École des beaux-arts de Tours et leur équivalent à l’étranger.


Michelangelo Merisi da Caravaggio, Marie Madeleine en Extase, circa 1606, huile sur toile, collection particulière. Photographie : Nicolas Bousser


Les musées et institutions constituent en définitive près de 80 % de la clientèle de l’atelier Arcanes, dont certains s’inscrivent dans le fil d’une longue collaboration. Le Domaine de Chantilly, le musée des Beaux-Arts d’Orléans font régulièrement appel au concours de l’équipe dirigée par Cinzia Pasquali. Les liens sont également étroits avec le Louvre : l’un des chantiers majeurs les plus médiatisés mené de bout en bout par l’Italienne reste la restauration de la Sainte Anne de Léonard de Vinci entre 2010 et 2012. La Galerie d’Apollon en 2002-2004, les Massacres de Scio en 2019, et plus récemment les décors de la Chancellerie d’Orléans, propriété de la Banque de France, figurent également au palmarès de l’atelier. Les privés, collectionneurs et galeristes, complètent le champ. Ici encore, ayant tissé une relation de confiance, certains sont des consommateurs réguliers de l’expertise d’Arcanes. En ce jour de février, l’atelier accueille justement deux œuvres conservées en collection privée, une Marie Madeleine en extase attribuée au Caravage – que le lecteur se souviendra avoir vue lors de l’exposition consacrée au maître au musée Jacquemart André en 2018 –, et un Hercule et Antée de Rubens, tandis qu’un Portrait de Paul d’Egine réalisé vers 1640 provient directement des collections du musée des Beaux-Arts d’Orléans.


De l’importance du diagnostic


L’étude des œuvres est au cœur des activités de la société Arcanes. En plus de ses prestations de restauration, de conseil en conservation préventive, de conditionnement des œuvres lors du transport mais aussi à l’achat, l’atelier accorde une importance de premier plan à l’imagerie et au diagnostic. Preuve en est la création, il y a quelques semaines, d’une deuxième société, nommée RES, dédiée à ces activités. Et pour cause, Arcanes est l’une des rares structures privées qui peut se targuer de posséder le matériel adéquat. Un partenariat la lie à la franchise Opus Instruments, à l’origine des caméras Apollo et Osiris, leaders mondiaux dans le domaine de la réflectographie infrarouge (IRR), cette technique non-invasive permettant entre autres de mettre en évidence tous les éléments à base de carbone au travers des couches de peinture visibles et donc de révéler les premières étapes d’une composition - principalement le dessin sous-jacent. Fondée par Laurence Robinson, accusant une formation poussée en technologie optique, après avoir travaillé avec la National Gallery de Londres à la mise à jour de leur système d'inspection infrarouge, Opus met au point ses caméras à Norwich en Angleterre et les produit à Lisbonne au Portugal. Le prix de leur modèle le plus avancé, l’Apollo, avoisine les 45 000 €. Ultraviolets, infrarouges et radiographies viennent s’ajouter au panel des opérations réalisées directement dans l’atelier parisien du boulevard Ney. Arcanes travaille, pour l’étude des résultats de ces analyses, avec un réseau d’experts internationaux.


Utilisation d'un appareil Opus Instruments - Portrait de Paul d’Egine, Anonyme, huile sur toile, 2e quart du 17e siècle - circa 1640, Musée des Beaux-Arts d’Orléans.

Photographie : Nicolas Bousser


Nul besoin donc de passer comme à l’habitude par plusieurs intermédiaires pour réaliser les imageries. Cinzia Pasquali précise cependant que sa société ne fait pas d’attributions stylistiques et d’ajouter qu’une attribution bien fondée est un tabouret à trois pieds : le restaurateur, le conservateur et le volet scientifique. L’objectif est de donner des clés et éléments de réflexion techniques aux historiens de l’art.


Initier et former


Au même titre que le diagnostic, la transmission du savoir-faire apparaît comme un point de cristallisation des considérations de l’atelier. Alors qu’un chantier d’importance s’achève en France, celui des décors peints au début du XXe siècle de la Villa Laurens à Agde, celui des décors du Pavillon ChanChhaya du Palais royal de Phnom Penh toujours en cours concentre plusieurs intérêts. Au Cambodge, précise Cinzia Pasquali, des organes de conservation préventive existent bien mais les réseaux de restaurateurs sont faibles voire quasi-inexistants. Les institutions font appel à des professionnels étrangers, manœuvre bien souvent très coûteuse.

Comme Arcanes avait pu le faire au Maghreb et au Moyen-Orient au sein du projet européen TEMPUS, la participation à la formation de restaurateurs locaux mais aussi l’établissement d’un programme d’enseignement est l’un des enjeux du chantier. Le projet de créer un centre des métiers d’art sur les terres cambodgiennes a bien été évoqué et près d’une vingtaine de locaux travaille sur le chantier de restauration du Pavillon bâti entre 1913 et 1914 et dont les décors ont été réalisés sous la supervision du peintre français Augustin Carrera, élève de Léon Bonnat et Henri Martin. D’autres échéances approchent pour Arcanes, qui vient de remporter un appel d’offres pour la restauration de trois lots de tableaux provenant de la cathédrale Notre-Dame de Paris. L’attribution du chantier de restauration d’un chef-d’œuvre du côté de Moulins sera également disputée dans quelques mois.

 

- Toutes les photographies reproduites dans cet article ont été prises par et appartiennent à l'auteur -

 

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