Aux origines d’un culte de l’art : Joséphin Péladan et les Salons de la Rose+Croix

Par Eléa Dargelos


Le 10 mars 1892, dans la célèbre galerie Durand-Ruel située rue Le Peletier à Paris, une manifestation bruyante voit le jour. Unique en son genre, le premier Salon de la Rose+Croix ouvre en grande pompe sur une mélodie signée Erik Satie. Organisée en dehors des circuits officiels, l’exposition présente un art résolument mystique à l’image des idées radicales dictées par Joséphin Péladan, curieux personnage à l’origine de l’entreprise.


Carlos Schwabe, Affiche pour le Premier Salon de la Rose+Croix, 1892, lithographie, 198 x 80,5 cm, New York, The Museum of Modern Art © The Museum of Modern Art

Joséphin Péladan, de son vrai nom Joseph-Aimé Péladan, naît en 1859 à Lyon et grandit dans un milieu érudit. Enfant, il baigne dans la littérature et l’ésotérisme : son père, Louis-Adrien Péladan (1815-1890), journaliste, occultiste et militant monarchiste, est le fondateur du périodique religieux la Semaine religieuse de Lyon. Joséphin est également instruit par son frère Adrien (1844-1885), médecin et érudit qui lui transmet son intérêt pour l’hermétisme. La dernière disposition de Péladan serait née d’un voyage en Italie : âgé de 21 ans, il se rend à Rome et à Florence où il découvre la peinture à travers les maîtres de la Renaissance. Grand admirateur du passé, il se passionne pour l’art du Quattrocento et notamment pour l’œuvre de Léonard de Vinci.

Plus qu’initiatiques, ces différentes étapes constituent le socle de sa pensée et de sa vie : elles sont à l'origine d’une philosophie esthétique et spirituelle, sorte de mysticisme artistique sur lequel s’appuient, au crépuscule du XIXe siècle, les principes de la peinture rosicrucienne.


Avant d’être connu pour son extravagance, Péladan acquiert une certaine notoriété en tant qu’homme de lettres. En 1884, il publie son premier roman, Le Vice suprême, préfacé par Jules Barbey d’Aurevilly. D’une manière précoce, l’ouvrage révèle à travers ses thématiques les positions qui seront celles de Péladan à l’ouverture de son premier Salon huit ans plus tard : il y affirme la volonté de combattre au nom de l’Idée le naturalisme porté par Émile Zola et de régénérer la littérature par les sciences occultes.



Walter Damry, Portrait de Joseph-Aimé Péladan dit le Sâr Péladan, 1895, épreuve argentique sur papier à partir d'un négatif au gélatino-bromure d'argent, 19,8 x 12 cm, Paris, musée d'Orsay © Public domain, via Wikimedia Commons

Dans la dernière décennie du siècle, période pendant laquelle s’établit le mouvement symboliste suite à la publication dans Le Figaro du manifeste de Jean Moréas (1886), l’écrivain injecte ses idées dans le domaine de la peinture. Incarnant les revendications d’un « art idéaliste » (Gabriel-Albert Aurier), il fonde une doctrine unissant l’art à la religion. Celle-ci prend la forme, dès 1891, d’un ordre catholique et esthétique aux racines hermétiques. À travers cette création, l’écrivain souhaite faire de la puissance métaphysique de l’art un nouveau motif de foi. Pour en devenir membre, il n’y a pas d’initiation au sens strict ni de rituel, il s’agit de jurer son engagement devant ceux que Péladan jugent être des grands maîtres : « Artistes, croyez-vous au Parthénon et à Saint-Ouen, à Léonard et à la Niké de Samothrace, à Beethoven et à Parsifal : vous serez admis en Rose+Croix » indique le texte d’introduction de la Constitution de la Rose-Croix, le Temple et le Graal.


Très vite, les ambitions de Péladan se précisent : elles donnent lieu, à partir de 1892, à un salon annuel baptisé Salon de la Rose+Croix. Théâtre des idéalistes, cette manifestation voit, jusqu’en 1897, l’essor d’une forme d’art qui s’écarte de la description de la nature et des formules académiques pour se rediriger vers le sacré et la spiritualité. Elle trouve d’ailleurs un ancrage dans les travaux que Péladan fait paraître au début des années 1890, tels qu’Amphithéâtre des sciences mortes : comment on devient artiste (1892) et L'Art Idéaliste Et Mystique : Doctrine de l'Ordre Et Du Salon Annuel Des Rose-Croix (1894).

Désireux de révolutionner la peinture, Péladan prêche une religion de la beauté qui passe par le culte de la forme classique et le goût du mystère. Par le biais de ses Salons, il offre l’opportunité à de jeunes artistes venus de toute l’Europe de manifester leur talent et leur dévotion : son exposition devient rapidement le lieu d’une préfiguration de l’avant-garde artistique qui prend le contrepoint des tendances dominantes.


Alexandre Séon, Le Sâr Péladan, 1892, huile sur toile, 132,5 x 80 cm, Lyon, musée des Beaux-Arts © Lyon MBA - Photographie : Alain Basset

Conscient de la nécessité d’un franc succès pour mener à bien son projet de renouveau culturel, Péladan met en œuvre une stratégie promotionnelle qui consiste à miser sur la surprise. Pour attirer les foules, il met l’accent sur l’aspect ésotérique et les symboles mystiques de son entreprise à un moment où Paris se trouve dans les affres d’un renouveau spirite. Se prétendant descendant des rois de Babylone puis Sâr, il suscite la curiosité autour de sa mystérieuse personne pour créer l’événement. Les artistes eux-mêmes participent à cette promotion : le peintre français Alexandre Séon représente Péladan de profil sur un fond uni avec une posture noble, mettant en évidence sa barbe pointue et sa robe violette, tandis que l’artiste belge Jean Delville le glorifie dans son incarnation de Sâr, sa main droite levée dans une bénédiction similaire au Christ Pantocrator byzantin.



En parallèle, toujours pour faire parler de ses expositions, Péladan organise des soirées où se jouent les compositions de Richard Wagner, de César Franck, de Ludwig van Beethoven et d’Erik Satie. Littérature, musique et peinture sont ainsi célébrées en un même lieu, peu de temps avant que les milieux symbolistes ne fassent la promotion d’un « art total ». Il programme également une série de conférences qui ont pour objectif d’éveiller les consciences et de rallier le plus grand nombre à son ordre.


Le premier soir du Salon de 1892, c’est la consécration : des milliers de visiteurs sont présents, parmi lesquels Gustave Moreau, Pierre Puvis de Chavannes, Émile Zola ou encore Paul Verlaine. A la suite de cette inauguration triomphale, la presse, comme l’élite artistique, littéraire et officielle parisienne se presse pendant six années consécutives pour découvrir une exposition qui ne ressemble à aucune autre.



Alphonse Osbert, Vision, 1892, huile sur toile, 235 x 138 cm, Paris, musée d'Orsay © Public domain, via Wikimedia Commons

Néanmoins, sous le vernis du succès, cette manifestation doctrinaire s’est heurtée à des difficultés. Si les artistes partageaient les mêmes convictions, ils ne partageaient pas forcément la même esthétique : il a bien souvent été reproché à Péladan d’exposer des peintres de second plan à côté de talents confirmés, ce qui lui valut d’être accusé de mauvais goût. Des peintres comme Georges Rouault, Alphonse Osbert ou Alexandre Séon ont pu servir de remplaçants à leurs prédécesseurs absents, parfois au grand dam du public. Les critères de sélection des œuvres étaient sans doute à l’origine du problème : les peintures d’histoire, les natures mortes, les peintures animalières, les marines, les paysages et les portraits - à l’exception de ceux qui représentaient les effigies idéalisées par les membres de l’Ordre - étaient considérés comme des hérésies. Seuls les travaux représentant la légende, le mythe, l'allégorie, le rêve et les récits littéraires étaient admissibles.

Par ailleurs, malgré son apparente ouverture, l’exposition n’acceptait pas les œuvres de femmes artistes : si Péladan vantait ses ambitions internationalistes en scandant que « pour le Salon, le mot étranger n’existait pas », aucune femme ne pouvait participer à une manifestation organisée par la Rose+Croix.


Le succès retentissant des Salons n’était donc pas forcément dû aux œuvres exposées et il doit être considéré à la lumière du bruit qui l’a entouré. Bien souvent, les foules qui se hâtaient aux expositions de la Rose+Croix étaient plus animées par la personnalité de l’organisateur que par les productions artistiques. La description que livre Charles Fromentin à l’issue du premier Salon dans le quotidien L'Événement en est la preuve :

« Le Sâr, un Christ brun, m’apparut à son tour avec ses cheveux crêpés, son teint de bistre, son nez caractéristique et ses allures de Ninivite égaré dans notre civilisation contemporaine. […] » (19 mars 1896).

Se furent avant tout les prétentions spirituelles et la position de Péladan qui firent l’identité de l’exposition. Le corpus critique autour des Salons de la Rose+Croix révèle en tout cas qu’il incarna en tout point les préoccupations et tribulations de la fin du XIXe siècle.

 

Pour aller plus loin :

- Jean Simian, Les salons de la Rose Croix et Joséphin Péladan : peinture littéraire, esthétique mystique, thèse soutenue à l'Ecole du Louvre, 1938

- Sous la direction de Vivien Greene, Mystical symbolism : the Salon de la Rose Croix in Paris, 1892-1897, Cat. exp., New York, Salomon R. Guggenheim museum, 2017-2018